La politique à l'heure de l'IA - Forum protestant

La politique à l’heure de l’IA

«Toute élection fait naître une bataille sémantique.» Et pour Pierre Larrouy (interrogé par Frédérick Casadesus), «l’élection présidentielle se jouera entre les langues employées: le vocabulaire de la peur, celui de la réparation, celui de l’influence entreront en concurrence frontale» … mais passés à la moulinette apauvrissante de l’IA, puisque «Qu’importe que l’on écrase le vocabulaire, dès lors que l’on diffuse beaucoup ?».

Entretien publié sur Le blog de Frédérick Casadesus.

 

Couverture du livre "La chambre claire" de Pierre LarrouyLe débat public prend de nos jours un drôle de tour. A chaque événement, la vox populi réclame une loi nouvelle, incrimine l’État, lui reproche de tout abandonner, déclare enfin l’urgence d’agir en… priorité ! Voici le grand mot lâché. Priorité. Mais le goût de la science et de la magie mélangées conduit les responsables politiques et certains de nos confrères à parler de priorisation. Cela sonne plus chic. On pourrait voir dans cette apparition le simple effet d’une mode. Après tout, le terme sociétal, depuis 35 ans, remplace le domaine des mœurs et nul (ou presque) ne paraît s’en offusquer. Pour Pierre Larrouy, politiste, il s’agit bien au contraire d’un signifiant de première importance. Alors qu’il vient de publier La chambre claire (1), un récit-fiction qui ne prédit pas l’avenir mais révèle ce qui le rend possible, cet observateur attentif explique pourquoi.

 

Quand les mots deviennent un enjeu politique

«Toute élection fait naître une bataille sémantique, dit-il. Or, j’ai été marqué, au cours des échanges de paroles nées de la mort de la petite Lyhanna, par l’utilisation constante du mot ‘priorisation’. Pourquoi ce terme est-il apparu ? Premièrement, parce que tout le monde utilise l’IA, laquelle engendre un usage immodéré de mots traduits de l’anglais-américain qui reflètent imparfaitement la réalité que l’on veut décrire ou les aspirations que l’on veut faire aboutir.»

En conséquence, tout ce qui faisait la richesse d’une langue, son sens de la nuance, de la complexité, les options de sens que chaque mot peut offrir, se trouve écrasé. Pareille mutation comporte, évidence que chacun devine, des implications politiques.

«Cet écrasement du langage engendre une terrible perte de souveraineté, souligne Pierre Larrouy. Les mots ne sont pas neutres. Par le recours à l’IA et le glissement du langage qu’il concrétise, les communicants qui s’occupent de politique espèrent rendre acceptable par le plus grand nombre ce qui devrait se discuter, voire se contester».

Le système de la fenêtre d’Overton consiste à manipuler l’usage des mots pour rendre acceptables et réputées modérées des idées qui, jusqu’alors, paraissaient dangereuses parce qu’extrémistes. Il prend dans le débat public une position centrale.

 

 

Des termes ordinaires devenus des marqueurs idéologiques

«Prenons l’exemple des mots ‘souveraineté’, ‘submersion’, ‘censure’, ‘élite’, ‘identité’, suggère Pierre Larrouy. Chacun d’eux fait partie de notre vocabulaire et n’a pas de connotation particulière. Mais, par le travail accompli par les cabinets d’influence et les communicants, par le recours à l’IA, ces termes acquièrent une puissance nouvelle, parce que métaphorique. Ils désignent, suivant les cas, des peurs, des appartenances, des consentements, des refus.»

Qui n’a pas remarqué ces glissements de langage, qui conduisent nos concitoyens à se servir d’un mot pour un autre ? Aujourd’hui, tout échange d’idées se traduit, dans le monde médiatique, par une polémique, toute critique par une censure ou un recadrage, toute inquiétude par la désignation d’un ennemi. La boursouflure et l’emphase tiennent à ce point le haut du pavé qu’elles détruisent toute hypothèse nuancée.

«Qu’est-ce que le langage ? interroge notre interlocuteur. Vu par l’IA américaine, il n’a d’autre fonction que la communication. C’est la raison pour laquelle il doit être simplifié jusqu’à l’extrême. À la limite, s’il pouvait se réduire au langage animal, cela pourrait suffire. Qu’importe que l’on écrase le vocabulaire, dès lors que l’on diffuse beaucoup ? C’est ainsi que les réseaux sociaux se contentent de termes codés qui nous invitent à choisir ce qu’ils considèrent comme vrai.»

Ainsi s’explique le surgissement du terme priorisation. Réponse technique à l’expression d’une émotion collective, qu’elle soit provoquée par un horrible fait divers ou la canicule, ce mot tend à escamoter le débat politique. Il suffit de rédiger une loi, de mettre en place une méthode pratique efficace pour que la société soit débarrassée de ses problèmes et les citoyens de ce qui les tourmente. Dans un tel contexte, la question du temps ne se pose plus: seule commande l’urgence. L’organisation collective n’est pas interrogée non plus. L’autorité pas davantage.

«On peine à mesurer la dénaturation du débat démocratique, estime Pierre Larrouy. Dès le 7 mai 2017 au soir, Emmanuel Macron a cru restaurer du symbolique en se rendant devant la pyramide du Louvre et, de la sorte, imposer son autorité. En réalité, il a passé son temps à construire une société de la désymbolisation. De nos jours, le symbole ne suffit plus pour faire autorité. C’est par l’assentiment que l’on pourra de nouveau rebâtir une société politique digne de ce nom. Les citoyens devront accepter de jouer le jeu du commun, c’est-à-dire consentir à une certaine déception. Alors que l’extrême droite et l’extrême gauche proposent de destituer tout le monde – sauf elles, bien entendu – la vie démocratique implique une forme de castration… symbolique. À ce prix, nous devrons donc accepter que tout ne soit pas prioritaire.»

 

La présidentielle se jouera aussi sur le terrain du langage

Dans le champ politique, déjà les camps s’organisent. Mais plutôt que de spéculer sur les chances individuelles de telle ou telle, sur les atouts, les faiblesses de tel ou tel mouvement, Pierre Larrouy considère que l’élection présidentielle se jouera entre les langues employées: le vocabulaire de la peur, celui de la réparation, celui de l’influence entreront en concurrence frontale. Et que la candidate ou le candidat qui l’emportera sera celle ou celui qui saura susciter l’assentiment.

«La reconquête de notre souveraineté doit commencer par l’exigence du langage, ajoute-t-il. C’est le sens que nous a constamment livré l’histoire. Si nous parvenons à nous réapproprier ce qui a toujours été la spécificité des langues européennes, à savoir la nuance et l’invite à l’interprétation des mots, alors nous reprendrons l’espace de liberté, de ‘soft power’, de résistance et d’attractivité qui a fait notre fierté et dont la perte, en creux, noue nos estomacs, nous plonge dans la déprime. Retrouvons le sens gustatif de la langue, de sa patine et renouons avec nos désirs enfouis.»

Rabelais, Proust et Giono, revenez-nous !

 

Illustration: Meeting de Gabriel Attal à Arras le 21 septembre 2025.

(1) Pierre Larrouy, Présidentielle 2027, La chambre claire, Quand les mots précèdent les votes, 2026.

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