Macron et la démocratie «contre»-représentative

Sommes-nous passés au tri-camérisme? Pour Yves Buchsenschutz, tout se passe comme si, du Grand débat national à la Convention citoyenne pour le climat, il fallait désormais, dès que se présente une question sensible, réunir des «conventions d’opportunité constituées de citoyens dits représentatifs assistés d’experts qui eux sont soigneusement sélectionnés et orientés». Tout en appelant à défendre le régime représentatif lorsqu’il est directement attaqué par les partisans d’un président américain en fin de mandat.

Texte publié sur Entrepreneurs pour la France

 

 

En pleine nuit, la semaine dernière, lors de la nuit du Capitole, notre président Emmanuel Macron a considéré comme nécessaire de faire un communiqué à la télévision devant les trois drapeaux réunis des USA, de l’Europe, et de la France (1).

L’essentiel de son message: la démocratie représentative a été bafouée cette nuit-là dans ce que l’on considérait jusqu’à maintenant comme la première démocratie du monde, sinon modèle du moins exemple. Il a non seulement condamné fermement l’irruption sauvage des partisans de Donald Trump dans le Capitole à Washington et leur comportement, mais encore affirmé que la France soutiendrait envers et contre tout l’État de droit et cette forme de gouvernement, aux États-Unis bien sûr, mais encore dans le monde en général, et en France, bien entendu. Il était clair qu’à ses yeux, l’ensemble de ses mécanismes étaient non-discutables.

Et pourtant, «en même temps», Emmanuel Macron ne s’est sorti de la crise des Gilets jaunes qu’en faisant des concessions à la démocratie directe: à l’époque, il a fait l’effort, louable à première vue, de rencontrer des Français, de parler avec eux, de les écouter, de leur répondre, sous la forme du Grand débat national (2). Pourquoi pas? Cela n’a pas complètement déminé la situation mais y a probablement largement contribué même si c’est pour finir l’arrivée de la Covid-19 qui a, en définitive, arrêté le mouvement. À noter que le coût économique et financier a été conséquent et que de nombreux centre-villes, à commencer par celui de Paris, ont été saccagés et quasiment interdits de fréquentation tous les samedis pendant toute cette période.

Ce Grand débat a accouché ensuite d’un certain nombre de mesures politiques et fiscales mais surtout de la Convention citoyenne sur le climat (3), laquelle a réuni un échantillon de 150 Français voulus représentatifs de la nation. Cette convention a débouché sur une série de propositions qui ont formé le socle d’une future loi bientôt en discussion à l’Assemblée nationale et au Sénat (4).

Nous avons beau avoir une grande confiance dans les instituts de sondage et leurs connaissances de la représentativité, il existe tout de même un autre moyen, officiel celui-là, qui s’appelle des élections, lequel forme le socle historique et habituel de la démocratie représentative.

Tout se passe comme si Emmanuel Macron avait inventé un système bi-représentatif ou la représentativité bicouche. Il y a désormais la démocratie représentative officielle et constitutionnelle que sont l’Assemblée nationale et le Sénat. En même temps, il y a des conventions d’opportunité constituées de citoyens dits représentatifs assistés d’experts qui eux sont soigneusement sélectionnés et orientés (voir en particulier le cas de l’écologie et du changement climatique) et préparent l’opinion et le terrain pour la discussion officielle de la loi.

Notre président a inventé le tri-camérisme: on discute désormais les problèmes trois fois au lieu de deux. Et comme chacun est persuadé bien entendu d’avoir raison, nous avons au lieu de discussions organisées et rodées entre l’Assemblée nationale et le Sénat, avec une procédure définie de priorité finale, une foire d’empoigne entre ces deux institutions et les diverses conventions, qui de plus se répandent de manière inorganisée dans les médias.

Les conséquences de cette nouvelle organisation sont intéressantes:

• Des discussions plus difficiles (à trois au lieu de deux)
• Une remise en cause officielle de la démocratie représentative validée par les élections (une personne, une voix)
• Des coûts supplémentaires: il faut bien nourrir les conventionnels, les héberger, etc.
• Un fonctionnement démocratique de ces conventions perçu comme très aléatoire: la constitution finale de ces organisations est pour le moins opaque quand on voit qu’il y figure par hasard tous les porte-voix dûment mandatés du problème en jeu
• Un manque de science et d’expertise patent ou alors soigneusement présélectionnée et orientée
• Une recherche d’équilibre dans les décisions qui se faisait professionnellement et sous l’influence de toutes les parties intéressées, auditionnées officiellement, devenue bancale par l’irruption de ces conventions populaires
• Des décisions finales, prises tout de même par la démocratie officielle, mais qui ne satisfont pas des conventionnels en général jusqu’au-boutistes (5), ni les représentants officiels qui se sentent dévalorisés, ni Monsieur Toutlemonde qui ressent lui surtout les conséquences sur sa situation personnelle dont il a l’impression qu’elles n’ont pas été prises en compte.

Monsieur Macron a raison de soutenir la démocratie représentative urbi et orbi mais pas en organisant en même temps en sous-main sa destruction. L’expérience, antérieure des Grenelle, y compris celui de l’environnement, avait sur la même idée mieux fonctionné car elle avait réuni un panel plus large de politiques et de professionnels concernés qui avait débouché sur des solutions plus équilibrées et plus réalisables.

 

Illustration: capture d’écran de l’intervention du président Emmanuel Macron en réaction aux évènements du Capitole le 6 janvier 2021 (Élysée.fr).

(1) Voir la vidéo de l’intervention et le texte prononcé sur le site de l’Élysée.

(2) De janvier à avril 2019 : voir le site officiel qui lui a été consacré.

(3) Voir le site résumant l’action de la Convention et publiant ses propositions.

(4) Après avoir présenté les grandes lignes de ce qu’il retenait des propositions de la Convention les 7 et 8 décembre 2020, le gouvernement devrait présenter son projet de loi le 10 février prochain.

(5) Sélectionnés et interrogés sur un sujet précis, les conventionnels par construction ont du mal à tenir compte de l’insertion d’un projet particulier dans le fonctionnement général de la société, ce qui est tout de même le rôle principal de l’État. Dernier exemple: on ferme Fessenheim et l’on coupe l’électricité à l’industrie qui agonise déjà de la Covid-19. Les premiers délestages ont eu lieu vendredi 8 janvier.

 

 

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