Femme et féminisme chez France Quéré (1)
Le vendredi 28 novembre 2025, le Forum protestant et Foi&Vie ont organisé à l’IPT Paris une journée consacrée à la théologienne et éthicienne France Quéré. Au cours d’une seconde table ronde animée par Caroline Bauer, Claire des Mesnards (pasteure à Saint-Quentin et membre du groupe Orsay), Élisabeth Parmentier (professeure de théologie pratique à l’Université de Genève) et Céline Rohmer (maître de conférences en Nouveau Testament à l’Institut Protestant de Théologie) débattent autour de la pensée de la théologienne et éthicienne France Quéré et plus particulièrement sur la question de sa compréhension de la Femme et du féminisme.
Caroline Bauer. France Quéré s’est beaucoup, très tôt et toute sa vie d’écrivaine intéressée à la parole des Pères de l’Église sur les femmes, à ce qu’en disent les Évangiles. Son livre, Les Femmes de l’Évangile (1), très remarqué à l’époque, défendait des positions sur les femmes dans le débat féministe des années 1970. Elle a longuement écrit et de manière réitérée jusqu’à la fin de sa vie sur les rapports hommes-femmes, le couple, la famille. Elle a cependant été critiquée pour sa présentation très classique de la femme. Nous interrogerons la teneur de sa proposition au regard notamment de la pensée actuelle.
Je remercie infiniment nos trois invitées d’accepter de se risquer à cet exercice de discussion. Céline Rohmer, vous êtes pasteure de l’Église protestante unie de France, docteure en théologie et en études grecques et latines et professeure de Nouveau Testament à l’Institut protestant de théologie de Montpellier. En juillet prochain vous rejoindrez en tant que pasteure la paroisse de Pentemont-Luxembourg à Paris. Pourriez-vous en une phrase nous dire quelle est votre position en tant que femme ou féministe dans cette table ronde ?
Céline Rohmer. Merci pour cette invitation. Je dois d’abord avouer ma grande incompétence en matière d’études féministes ! Je ne m’étais pas rendu compte que j’étais catégorisée comme féministe ! Toutefois, en y réfléchissant, je me suis dit: pourquoi pas, cela me plaît assez ! La vérité c’est qu’on se découvre féministe le jour où on nous fait comprendre qu’on est une femme alors que ça n’a jamais été un sujet pour nous ! Je me décrirais donc comme attentive et vigilante sur cette question-là et particulièrement en exégèse biblique.
Caroline Bauer. Claire des Mesnards, vous avez eu divers engagements avant d’effectuer vos études de théologie. Pasteure à Nîmes puis à Saint-Quentin, dans l’Aisne, vous vous intéressez au débat féministe. Vous êtes également membre du Groupe Orsay, issu du mouvement Jeunes femmes, qui rassemble des femmes protestantes autour de réflexions sur le féminisme. Ce groupe a produit un article dans la revue Foi&Vie (2) à la suite d’une série de réunions organisées à l’occasion de cette année France Quéré, article exprimant des réactions assez vives sur les différents textes lus au sein du groupe. Quel est votre point de vue de féministe dans cette table ronde ?
Claire des Mesnards. Bonjour à tous et merci pour cette invitation. Je ne suis pas non plus une spécialiste, ni une universitaire d’ailleurs; c’est une découverte biblique qui m’amène ici. Avant d’entreprendre mon parcours en théologie, alors que je lisais la Bible tranquillement chez moi, je suis en effet tombée sur ces mots: «Écoute, ma fille, vois et prête l’oreille. Le roi porte ses désirs sur ta beauté» (Psaume 45, versets 11 et suivants). C’est un texte dont l’exégèse ne livrerait pas nécessairement un résultat très féministe. Il n’empêche qu’à ce moment-là, il m’a parlé. J’ai senti qu’il y avait une Parole qui me rejoignait personnellement car elle s’adressait à moi en tant que fille; fille de Dieu. Cela change un peu de l’entendre au lieu du «mon fils» récurrent dans le livre des Proverbes, même si on peut supposer que l’apostrophe est à comprendre au sens épicène ou en rapport à cette grande question du Fils de Dieu. Je me suis dès lors intéressée au Groupe Orsay, aux lectures féministes de la Bible et c’est pour cette raison que j’ai décidé d’entamer des études de théologie, de devenir pasteure et c’est pour cela aussi que je suis ici avec vous.
Caroline Bauer. Merci pour ce témoignage. Élisabeth Parmentier, vous êtes pasteure de l’Église protestante de la Confession d’Augsbourg d’Alsace-Lorraine, vous avez été professeure à l’Université de Strasbourg et vous êtes désormais professeure de théologie pratique à l’Université de Genève. Votre thèse de doctorat s’intitulait: Les filles prodigues. Éléments pour un dialogue entre les théologies féministes et la théologie classique (1996) et vous avez publié plusieurs livres portant sur les femmes et la Bible, en particulier le très connu Une bible des femmes (3), livre collectif rassemblant de nombreuses contributions autour de cette question de la femme et de la lecture féminine de la Bible. Comment vous situez-vous à cette table ronde en tant que théologienne féministe ?
Élisabeth Parmentier. Cela va paraître étonnant mais je ne me définis pas moi-même comme théologienne féministe ! J’ai travaillé sur les théologiennes et les théologies féministes, mais j’aurais beaucoup de mal à me situer aujourd’hui sinon par le fait, peut-être, d’appartenir à une génération de féministes des années 1980 – et en ce sens déjà has been par rapport à ce qui existe actuellement. Ce qui m’intéresse, ce sont les diagnostics, faire la théologie à partir de diagnostics critiques et voir comment on reconstruit ensuite la théologie dans un projet de partenariat et de communauté de partage. Bien entendu, je suis intéressée par la question de l’égalité hommes-femmes et par la réalité de la vie des femmes dans leur liberté de femmes, mais peut-être dans un sens différent de celui qu’on place aujourd’hui sous le terme féministe.
«Osons être non seulement semblables mais aussi étrangères»
Caroline Bauer. On touche là à une question que nous allons rapidement aborder, celle de la différence entre un féminisme d’aujourd’hui et un féminisme d’hier. France Quéré s’est effectivement beaucoup intéressée à la femme, d’abord chez les Pères de l’Église puis lorsqu’elle a publié des ouvrages témoignant de sa propre réflexion et notamment La Femme avenir, un livre qui a beaucoup marqué à sa sortie en 1976 (4) et dans lequel elle propose déjà une lecture de sa critique féministe et féminine. Élisabeth, pourriez-vous nous en dire davantage sur sa position dans ce livre ? Qu’apporte-t-elle par rapport au féminisme de son temps ?
Élisabeth Parmentier. J’ai avec moi mon exemplaire et puisqu’à l’époque je notais dans mes livres la date à laquelle je les lisais, je peux affirmer que c’est en 1990, quasiment au début de mes études de théologie, que j’ai découvert avec grand bonheur France Quéré. Ce qu’il m’importe de dire aujourd’hui c’est qu’alors très novice en théologie, je n’avais que mon engagement personnel. J’étais séduite par son style et son propos beau et intéressant ,mais je n’en sentais pas la teneur féministe. D’ailleurs, elle ne voulait pas être qualifiée ainsi. Dans ma tête, j’ai donc rangé ce féminisme dans une catégorie de théologie au féminin, pour les femmes, une catégorie un peu soft.
Aujourd’hui, en relisant et en préparant cette intervention, j’ai découvert une chose beaucoup plus intéressante que je vous partagerai tout à l’heure. J’ai été surprise de voir à quel point c’était une auteure et une personnalité dont il faut prendre le temps d’observer les textes dans le détail. Même en relisant Les Femmes de l’Évangile, je découvre des choses bien plus intéressantes que ce qu’on en disait à l’époque. L’ouvrage La Femme avenir, qui se présente en quatre chapitres, possède un titre mystérieux car un peu essentialiste, évoquant une nature de la femme. J’en reparlerai. France Quéré affirme: «S’il ne fallait écrire qu’une seule phrase, voilà la phrase que j’écrirais: « Homme et femme, il le créa »» (p.5). En fait, il les créa. Donc Adam a été créé homme et femme. Elle ajoute ensuite: «Osons être non seulement semblables mais aussi étrangères» (p.8). Se pose donc la question: hommes et femmes, dans quelle relation sont-ils créés ? Et ce terme, étrangère, elle l’aime beaucoup, il revient dans un bon nombre de ses écrits.
Elle part donc de cette peur des femmes d’être les autres, d’être celles qu’on n’arrive pas à saisir. Elle dit qu’au contraire, il faut être les autres, osons être différentes et n’essayons pas de nous adapter. C’est intéressant: elle encourage les femmes à affirmer leur nature singulière: «Même la femme doit affirmer sa nature singulière de femme» (p.8). Ce qu’on pourrait prendre ici à première lecture comme un propos essentialiste affirmant qu’il y aurait la nature des femmes d’un côté et celle des hommes de l’autre, que les deux seraient différents, expliquant pourquoi il faudrait deux manières de les aborder, est à mon avis beaucoup plus subtil. J’ose une hypothèse à propos du titre car en le revoyant, je me suis dit qu’il était presque ironique, moqueur. La Femme avenir pourrait être compris dans un premier sens, «la femme est l’avenir de l’homme» (vous connaissez le refrain) or je ne suis pas du tout sûre qu’elle l’entende ainsi, au premier degré. Je le comprends désormais comme une question: «Est-ce que c’est ça, l’avenir de la femme ?». Qu’est-ce que ce serait, l’avenir de la femme ? Est-ce que c’est le féminisme ? C’est en effet un ouvrage qui critique le féminisme des années 1970, celui du MLF en particulier.
Elle reprend dans deux chapitres des découvertes maintes fois explorées depuis, mais où elle était assez pionnière à l’époque. Un chapitre portant sur l’égalité et la différence, d’abord, dans lequel elle montre comment, chez les Pères de l’Église, on découvre à la fois la pleine égalité des hommes et des femmes, et en même temps une différence qui – c’est là qu’est le problème – donne lieu à une hiérarchie. À partir de la nature des femmes ou du rôle des femmes, on établit non seulement différentes fonctions, mais également une hiérarchie. Dans le premier chapitre sont abordées les questions de la faiblesse du corps des femmes par rapport à la force des hommes, l’infériorité nécessaire non parce qu’elles seraient inférieures de nature, mais parce qu’elles doivent être protégées… Tous ces arguments fameux, sans parler de la question de la nécessaire soumission à cause du péché, qu’on trouve aussi chez les Pères de l’Église (Ève coupable du premier péché racheté par Marie). Le deuxième chapitre pose quant à lui la question: est-ce qu’avec l’égalité et la similitude nous arriverions à un meilleur féminisme, à une meilleure égalité des hommes et des femmes ?
«La pointe du propos est que chaque femme suive sa nature de femme à sa manière»
C’est ici qu’elle donne son accent personnel. Puisqu’on a imposé aux femmes une soumission dans une hiérarchie, malgré l’égalité, arrive à présent une autre soumission que précisément les féministes radicales veulent imposer aux femmes: imiter les hommes, refuser la fécondité, ne pas entrer dans la famille et dans les contraintes familiales, ou alors mettre les enfants dans des institutions, sans parler de la difficile question du mariage qui risquerait d’être une limite à la liberté. Tout cela elle le critique, pointant du doigt un féminisme qui ne permettrait pas aux femmes de faire ce qu’elles souhaitent vraiment elles-mêmes, ainsi éventuellement être mère, rester à la maison, s’occuper des tâches domestiques. La critique est assez virulente mais formulée très intelligemment, en comparant une certaine forme d’austérité et de rapport au corps opposé à la maternité, à un rapport tout aussi forcé à la maternité comme voie privilégiée. Elle critique Simone de Beauvoir qui dit que la femme doit se définir uniquement comme être de culture et donc se développer en s’adaptant à la manière de faire des hommes: «On hominise au lieu de féminiser» (p.120). Il est intéressant que France Quéré ne le souhaite pas, ou du moins qu’elle ne le souhaite pas pour les femmes, sauf si c’est leur choix. Car la pointe du propos est que chaque femme suive sa nature de femme à sa manière, que ce choix doit être son choix. Elle définit ainsi la liberté pour les femmes comme celle de pouvoir choisir leur propre vie.
On se demande alors ce qu’est un «féminisme total» – titre d’un chapitre mais également d’un article dans lequel elle déclare: «Définition: la Femme est attirée par la vie. Nous sommes faites pour tout et dans ce tout, à nous de prendre ce qui nous convient» (p.122). Elle plaide donc pour une liberté qui ne se pose pas dans les interstices de ce qui serait possible, mais ouvre tout l’éventail des possibles ! Elle s’érigeait déjà à cette époque contre les systèmes de pensées, les dogmes, les doctrines, et c’est aussi une manière de s’ériger contre un système que de lutter contre les injonctions faites aux femmes de faire ceci ou cela, d’emprunter une voie plutôt qu’une autre – même si c’est la voie féministe ! France Quéré plaide pour faire tout à fait autre chose, notamment interroger aussi le rôle des hommes et leur réalité plutôt que ceux des femmes uniquement. Elle écrit: «Réhabilitons la Femme elle-même, ses gestes et ses désirs» (p.134) Ce n’est donc pas juste un appel à faire ce que l’on veut mais un encouragement à chaque femme à pouvoir véritablement être fière de ce qu’elle vit (ou peut vivre), afin de pouvoir le développer au mieux. Elle écrit: «Une femme chez elle fait tous les métiers» (p.99). L’enjeu est donc aussi de revaloriser les tâches traditionnelles des femmes, ces tâches domestiques dépréciées à son époque, comme par la suite.
Plutôt que de tout révolutionner, elle commence ainsi par remettre en question des choses très précises, comme l’exigence de devoir prouver qu’on peut être l’égale des hommes dans les métiers d’élite (qui était l’orientation préconisée par Sartre) (p.62): elle s’en irrite avec raison, car cette preuve était déjà largement en voie d’être réalisée. Pensons précisément à Simone de Beauvoir classée deuxième à l’agrégation alors qu’elle était première (mais cela n’était pas pensable pour une femme…). France Quéré n’oublie pas pour autant la réalité de certaines femmes et se sait privilégiée d’être en mesure de profiter de sa vie, de ses études, de ses dons et de pouvoir les partager. J’ai apprécié à la lecture sa réelle prise en compte des situations de femmes qui souffrent par l’écrasement du travail, par leur incapacité à garder leurs enfants elles-mêmes, par le manque de moyens, etc. Il y a donc un véritable respect et un souci des situations des femmes tout en encourageant un féminisme plus libre et plus généreux que celui qu’elle percevait à son époque.
Caroline Bauer. Elle va parler de manière paradoxale de «profession familiale», une façon de revaloriser la vie dans la famille et de mettre sur un pied d’égalité différents types de vocations. Elle va reconnaître aussi que des femmes peuvent choisir, parce que c’est leur vocation, de ne pas se marier, de ne pas avoir d’enfants ou de mener une vocation extérieure. On ne peut pas dire que c’est une critique de toute la position de Simone de Beauvoir mais peut-être simplement du fait que cette position s’appliquerait à toutes.
Élisabeth Parmentier. Plus exactement, elle dit de Simone de Beauvoir qu’elle est restée trop timide et qu’elle ne demande qu’aux femmes de trouver leur chemin sans remettre en question celui des hommes:
«Tel est le reproche que j’adresse au féminisme de Simone de Beauvoir et de ses nombreuses disciples: je soupçonne en lui plus de timidité que d’audace. Il nous fait querelle d’être femme, mais fait-il grief à l’homme d’en être un ? Jamais, que je sache» (p.119).
«Une foi vive et une pensée libre»
Caroline Bauer : On est quand même très loin de la critique selon laquelle elle aurait été trop classique et qu’elle aurait justifié un système patriarcal par ses arguments. Là, vous vous vous positionnez en disant que non, on aurait mal lu.
Élisabeth Parmentier. Oui. On a pu dire aussi qu’elle demandait aux femmes de choisir à la fois l’égalité et la différence. En réalité, elle prend une troisième voie où elle décale le problème en affirmant qu’il faut faire son chemin en fonction de ses capacités et de ses souhaits. Cela m’a rappelé la «bonne part» dans le récit lucanien sur la visite de Jésus à Marthe et Marie. Ce n’est pas Marthe ou Marie, ni même les deux, ni l’une plutôt que l’autre, mais il faut se poser la question de ce qu’est la «bonne part» pour soi, et de ce qu’on est capable d’assumer en faisant ce choix. Je pense qu’il y a dans ses écrits non des théories ou des abstractions, mais très concrètement cette question de la part du choix et de la liberté que chacune peut assumer.
Céline Rohmer. C’est vrai qu’elle a vraiment incarné cette idée de liberté. Je me suis inscrite en première année de théologie l’année de sa mort et, certes, c’est sans lien direct, mais tout de même, dans l’imaginaire protestant francophone, France Quéré est la femme théologienne qui a pris la parole et qui a incarné cette formule choisie pour désigner cette journée: «Une foi vive et une pensée libre». Or moi j’ai grandi en théologie en ayant tout à fait assimilé le fait qu’une femme pouvait avoir une foi vive et une pensée libre et que cette voie-là était possible. Je mesure simplement maintenant a posteriori combien elle a dû ouvrir cette voie. Ce n’est pas qu’un discours, elle l’a précisément incarné et je crois que toute une génération le lui doit. Je me souviens très bien qu’au cours de mes études de théologie, on nous faisait lire Les femmes de l’Évangile en pensant nous faire lire le summum du féminisme. Aujourd’hui, cela fait doucement rire face a un tel foisonnement de pensée. Sans en être totalement consciente, elle a cependant permis cette évolution et nous en sommes pleinement bénéficiaires.
Claire des Mesnards : Pour ma part, j’ai été nourrie de pasteures ayant reçu cet enseignement théologique, qui avaient lu France Quéré, Les Femmes de l’Évangile, et qui ont témoigné auprès des paroissiens et paroissiennes que, oui, ce sont des femmes qui ont été témoins de la Résurrection et qu’il y a bien quelque chose d’extraordinaire dans l’Évangile au sujet des rencontres entre Jésus et les femmes. Le fait que cette pensée-là se retrouve ainsi incarnée au cœur de l’Église, cela lui a aussi permis de se développer et d’essaimer.
Caroline Bauer. On reviendra sur cette interprétation des Femmes de l’Évangile et la manière dont elle a pu irriguer sa pensée sur la femme. Pour revenir à La Femme avenir et à la femme à venir dans la position de son temps, il y avait tout de même une critique du pouvoir masculin ainsi qu’une forme de présentation de natures féminines qui s’opposent. Quelle que soit la manière dont on pouvait interpréter autrefois la place de la femme, c’était un ordre établi pour les hommes et pour leur utilité. Il y a donc aussi cette critique sociale dans ce féminisme. Que peut-on garder de ce caractère tout à fait novateur à son époque, de ce féminisme, de cette position ?
Élisabeth Parmentier. Il y a déjà un grand courage à dénoncer, et elle le fait dans des termes qui ne sont pas tièdes. Il y a véritablement une dénonciation d’un certain nombre de pouvoirs accordés aux hommes, d’un schéma et de logiques où les femmes sont perdantes si elles se coulent simplement dans une imitation des comportements masculins. Elle le dénonce dans les différentes couches de la société mais aussi dans la famille, dans le couple, dans la hiérarchie du mariage. Il y a là aussi tout un aspect en rapport avec la vie familiale qui est très novateur, l’idée d’un service de réciprocité. C’était assez extraordinaire qu’elle estime que la réalité de la femme dans le couple est aussi d’établir une réalité de vie dans la famille: «La femme est attirée par la vie» (p.121). Et selon elle, c’est cette trace de la vie, de la joie, de l’harmonie qui serait à suivre, qu’elle revendique pleinement. Malgré ce qu’elle a vécu, comme l’exigence d’être toujours appelée à plus de tâches alors qu’elle aurait peut-être préféré être plus à l’abri, elle a assumé ce service aussi à l’extérieur en dénonçant un certain nombre d’inégalités et en montrant ce que peut être un esprit libre.
«Elle définit les femmes par une sorte d’intensité de leur désir de vie»
Caroline Bauer. Elle le fait cependant en utilisant un argument contesté, un argument de nature, en affirmant que les femmes ont une nature d’attirance pour la vie alors que les hommes seraient d’une nature plus minérale et donc davantage portés au combat et à la violence. Je le dis peut-être de manière caricaturale, mais elle a des formules assez fermes sur le sujet.
Claire des Mesnards. C’est vrai que c’est une des choses qui a pu étonner le Groupe Orsay. Nous nous sommes réunies pour partager nos lectures de quelques articles de France Quéré et ce qui nous a frappées, c’est cette essentialisation de la femme. Nous nous sommes senties parfois un peu en décalage, avec cette impression aussi que ce décalage n’était pas uniquement temporel ou simple question de langage – du temps s’est écoulé depuis l’écriture des articles – mais qu’il était aussi un décalage assez profond par rapport au féminisme de son époque. Nous nous sommes alors demandé si l’on pouvait parler d’un féminisme de France Quéré.
Par ailleurs, on trouve aussi dans son œuvre des éléments montrant que ce n’était peut-être pas là la pointe de son raisonnement puisque, pour rejoindre Élisabeth, la liberté paraît être une valeur vécue et incarnée permettant de mettre ces questions de côté. Il y a par exemple l’idée que, dans la Bible, on ne se soucie pas de la nature des femmes que Jésus va rencontrer. Ce n’est pas cette dimension-là qui est importante, ces personnes sont rencontrées en tant qu’elles sont des personnes et pas spécifiquement en tant que femmes. Cela lui permet d’ailleurs de déconstruire certains commentaires sexistes de ces passages bibliques.
Élisabeth Parmentier. Je suis tout à fait d’accord, c’est exactement comme ça que je l’ai lu dans un premier temps. Parlons maintenant de ma petite découverte: j’ai relu de très près comment France Quéré définit la nature des femmes (j’en parle désormais au pluriel). Elle parle de «sa nature singulière de femme» et j’ai trouvé intéressant, alors qu’on s’attendrait à une posture traditionnelle, qu’au contraire elle la défende et la nuance. Qu’est-ce que c’est qu’«avoir une nature propre de femme» ? Elle répond que celle-ci ne peut pas s’exprimer dans «un naïf catalogue de qualités ou de défauts, être femme ou homme, mais elle consiste, cette nature de femme, en une manière d’être plus radicale, en des désirs essentiels qui ne touchent pas au caractère proprement dit, ni à la personnalité et n’apparaissent pas toujours à la surface» (p.69). Elle définit les femmes par une sorte d’intensité de leur désir de vie, et par la radicalité de leurs attentes et de leur engagement.
J’ai trouvé cela très juste, cela correspond à cette exigence qu’ont de nombreuses femmes de vivre vraiment. Elle le dit aussi dans Les Femmes de l’Évangile quand elle affirme qu’elles sont de vraies interlocutrices de Jésus parce qu’elles sont des itinérantes et que, comme lui, elles se définissent autrement que les hommes, non par des systèmes ou par le fait d’être à tel ou tel endroit, mais par le fait de se déplacer et de changer – et d’être dans un service, au sens valorisant du terme, en parallèle à Jésus le Serviteur, qu’elle appelle «le pourvoyeur de liberté» (p.153). Je pense que c’est ça qu’elle veut dire. Ma découverte est que ce n’est pas du tout la définition classique que j’imaginais pour désigner la nature de la Femme: faite pour être soumise, passive ou sage, écouter, recevoir. C’est un malentendu de le percevoir ainsi car c’est paradoxalement l’intensité et la radicalité qui vont la définir. Elle perçoit les femmes de manière beaucoup moins classique que ce que nous imaginons ! Si on poussait son intuition de la liberté et du choix plus loin, on pourrait même dire que ce féminisme qu’elle voudrait mettre au monde n’est pas seulement affaire d’égalité et de justice. Ce qui serait compris comme essentialisme, c’est ce que les femmes ont en commun: cette exigence de trouver ce qui serait le meilleur de soi, la flamme de la vie, cette quête courageuse qui implique qu’on n’est jamais tranquilles.
Céline Rohmer. J’avoue résister à cette idée. Interroger cette formulation de la femme et cette essentialisation, ce flanc prêté à l’idée d’une féminité universelle – qui désigne souvent une femme blanche hétérosexuelle occidentale – fait émerger bon nombre de questionnements. Il me semble cependant que cette forme d’essentialisation est, non pas corrigée, mais contrebalancée par ce souci constant du regard porté sur l’individu. La formulation de la femme ou de cette nature féminine, plus compliquée à défendre aujourd’hui, me semble sans danger dès lors qu’elle intervient sous la plume de France car constamment articulée à la reconnaissance de l’autre. C’est une chose qu’elle trouve dans les Évangiles, où Jésus porte un regard sur la personne, et cette importance du regard me semble être le garde-fou adapté.
Claire des Mesnards. Je partage cette idée et j’aimerais ajouter qu’il y a peut-être un malentendu au sujet de la façon que France Quéré avait de s’opposer à un certain féminisme de son temps. Je crois que c’est aussi précisément parce qu’elle écoutait les femmes, parce qu’elle était dans cette relation-là, dans la singularité des situations de chacune, qu’elle pouvait être dans un rapport critique au féminisme. Ce qui l’intéressait dans cette écoute de l’autre, dans cette approche, dans le cœur à cœur de la relation, était la question du bonheur – un thème qui revient régulièrement dans ses articles. La liberté est importante pour elle mais elle est toujours articulée à cette question: est-ce que ces féminismes-là rendent heureuse ? Je crois donc que c’est par attention et avec beaucoup de sollicitude envers les femmes de son époque qu’elle se permet parfois des oppositions pouvant être mal comprises par les féminismes d’aujourd’hui.
Transcription: Pauline Dorémus
(Deuxième partie de la table ronde bientôt sur le Forum protestant)
Illustration: le dialogue entre (de gauche à droite) Céline Rohmer, Claire des Mesnards, Élisabeth Parmentier et Caroline Bauer au cours de la Convention France Quéré du 28 novembre 2025.
(1) France Quéré, Les femmes de l’Évangile, Seuil, 1982 (rééditions en 1996 (Livre de Vie) et 2024 (Points Sagesses)).
(2) France Quéré, les femmes, le féminisme: une relecture féministe collective, Foi&Vie 2025/2-3, pp.60-69.
(3) Élisabeth Parmentier, Pierrette Daviau et Lauriane Savoy (dir.), Une bible des femmes, Labor et Fides, 2018.
(4) France Quéré, La femme avenir, Seuil, 1976.
