Remplir les temples en prêtant la Parole à nos poètes - Forum protestant

Remplir les temples en prêtant la Parole à nos poètes

«La chapelle Matisse était bondée, hier soir.» Au lendemain d’une soirée œcuménique de poésie de la foi à Vence, Jacqueline Assaël constate que «l’expression culturelle de la spiritualité attire des populations qui ne sont pas seulement avides d’un art formel, mais de ce qui fait son essence». La preuve pour elle que «la poésie de la foi, ce registre d’œuvres qui trouvent des mots pour dire le sentiment de la présence de Dieu ou le prix de la vie des autres, la peur de l’Enfer ou la reconnaissance pour la grâce, n’a rien de décoratif, mais tout pour suggérer le mystère de l’existence».

 

 

Il paraît que les Églises protestantes luthéro-réformées se vident. Les données sont connues: l’enquête de l’Ifop analysée dans l’hebdomadaire La Vie par Claire Bernole, le 27 janvier 2025, montre qu’en 14 ans les croyants régulièrement présents au culte sont passés de 26% à 21%; les chiffres concernant les lecteurs de la Bible ne sont pas plus encourageants (1). La tendance est de fait assez massive pour que l’on s’en rende compte à l’œil nu, si l’on peut dire, en dehors de toute estimation chiffrée. Il appartient aux sociologues de discerner précisément les causes de ce phénomène d’ampleur, mais a priori la désaffection pour les Écritures semble correspondre à la désaffection pour les livres, pour les écrits théoriques, pour la littérature, dans une grande partie de la population actuellement.

Comment serait-il possible de lutter contre cette baisse des effectifs ? Face à cette réalité, mon discours n’aura aucune prétention méthodologique pour proposer des mécanismes de renversement d’une telle évolution. Mais j’ai envie cependant de communiquer quelques réflexions joyeuses sur un événement, sans doute microscopique, mais peut-être indicatif, après tout, sur une logique des comportements assez peu prise en compte, alors qu’elle pourrait nous réconforter si nous cherchons à repeupler des rangs de fidèles plutôt dispersés.

 

Il ne s’agissait pas d’un miracle

J’ai participé, hier, 16 janvier, à une soirée œcuménique de poésie de la foi qui réunissait la paroisse de l’Église protestante unie et la paroisse catholique de Vence, dans les Alpes maritimes. On pouvait redouter que l’horaire ait été mal choisi, juste après une émission de débat sur France 3 à propos des élections municipales à venir, réunissant les principales figures de la vie politique locale. Le temps s’était mis de la partie pour doucher les enthousiasmes et les bonnes volontés: il pleuvait. Par ailleurs, la chapelle Matisse, lieu où devait se dérouler la manifestation, se situe un peu en dehors de la ville, mais dans un lieu où les places de stationnement ne sont pas légion. Ajoutons que ladite «poésie de la foi» ne place pas au rang de vedettes internationales ceux qui s’y adonnent, dans nos contrées; donc aucune tête d’affiche aimantant les foules ne figurait sur les invitations. Pour combler le tout, ladite «poésie de la foi» dont les titres étaient mentionnés sur les programmes prétendait à l’exigence et à la profondeur littéraires et spirituelles, en alignant des auteurs allant de saint François d’Assise et Clément Marot à Gérard Scripiec et Jean-Noël André, en passant par Laurent Drelincourt. Vous connaissez ?

Eh bien ! la chapelle s’est remplie de sa jauge d’environ 70 personnes bien avant l’heure du début de la séance et elle n’a pas désempli pendant 1h40 de lectures et de chants. Le public réserve parfois de bonnes surprises, au-delà des espérances des organisateurs. Mais en réalité, il ne s’agissait pas d’un miracle. Quoique… Personnellement, j’attribuerais plutôt ce succès emblématique à l’efficacité de l’équipe qui s’est mobilisée pour faire vivre à d’heureux élus une soirée mémorable.

L’initiative revient à Yves Ughes, un paroissien de l’ÉPU de Vence, professeur de lettres retraité, ancien président de l’association Podio, lui-même poète et militant dans la cité. Son expérience, ses goûts avisés, son entregent, sa ténacité et son allant ont réuni le cocktail de conditions nécessaires pour déclencher l’aventure. Un pasteur et un prêtre, Stefano Mercurio et Daniel Brehier, ont constitué un duo capable d’entraîner chacun leur paroisse. La chorale de Vence composée d’une dizaine de personnes a alors travaillé une série de chants, sous la direction de leur chef de chœur, et des lecteurs volontaires se sont rencontrés au cours de plusieurs longues séances de préparation pour choisir et préparer des textes.

Cette conjonction d’efforts au service de la culture vivante, actuelle, de la foi est assez inédite. Trop souvent dans les paroisses, d’autres préoccupations apparaissent bien plus urgentes et primordiales, par rapport à la répétition d’un poème de François Villon ou de Dante. Pourtant, aux yeux des membres de cette équipe motivée, il y avait là une action à mener, fondamentale pour exprimer la foi.

Outre des membres des deux paroisses impliquées, des personnes extérieures, peut-être agnostiques, peut-être athées, ou d’autres confessions, sont venues remercier pour la poésie, à l’issue de la soirée. Certains lecteurs venaient aussi de la société civile, consciences en recherche ou persuadées de la valeur universaliste de la culture. Une candidate à la mairie, connue pour son intérêt en la matière artistique, est venue partager l’émotion poétique, après le débat politique télévisé.

Car la poésie de la foi, ce registre d’œuvres qui trouvent des mots pour dire le sentiment de la présence de Dieu ou le prix de la vie des autres, la peur de l’Enfer ou la reconnaissance pour la grâce, n’a rien de décoratif, mais tout pour suggérer le mystère de l’existence. Le public a frissonné à la prière de François Villon s’imaginant bientôt se balancer au bout d’une corde, les yeux becquetés par les oiseaux de proie: «Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !»; avec Drelincourt, il s’est vu représenter suggestivement le péché d’Adam; il a frémi, même les luthériens, en entendant le Cantique des créatures de saint François d’Assise et sa louange prononcée en français, en italien et aussi avec la sacralité solennelle du latin: Laudes creaturarum. De même, le Canticorum Jubilo de Haendel, dans cette langue ancienne, a sans doute déstabilisé les protestants habitués à leur historique À Toi la gloire !, mais les modulations chaloupées de la mélodie dans la nef de la chapelle ont emporté tout le monde, à travers d’automatiques traductions intérieures. Dans tous les cas, la poésie a réveillé l’imagination et les émotions au service de vibrations profondes, en quête de sens et de transcendance.

 

Prêtons-leur un peu la Parole

Je crois que, quand ils s’y rendent volontairement, spontanément, certains humains de toutes les époques cherchent dans les églises cette profondeur explorée par un art qui touche au sublime, ainsi que le dépouillement, comme dans les simples croquis de Matisse esquissant sur les murs de la chapelle la silhouette d’un enfant en croix dans les bras de sa mère, parmi des nuages de fleurs, confondant la naissance et la mort dans son envol. Je crois qu’ils cherchent des questions et des nuances, avec, au bout, la liberté de leur réponse, de leur adhésion ou de leur attente. Je crois qu’ils cherchent la gravité et la joie dans le déploiement d’une pensée construite que les Églises luthérienne et réformée ont longtemps su diffuser, à leur manière.

Je n’ai pas de théorie pour remédier à la désertion des églises, mais par expérience, j’ai constaté que l’expression culturelle de la spiritualité attire des populations qui ne sont pas seulement avides d’un art formel, mais de ce qui fait son essence. La chapelle Matisse était bondée, hier soir, débordante d’un public venu entendre la poésie de la foi ! Fait extraordinaire… Et s’il devenait ordinaire ? J’ai juste une suggestion: peut-être pourrait-on voir ce qui se passerait si de telles expériences étaient multipliées, partout, souvent, systématiquement, dans un abandon confiant au déploiement de compétences modestes, dévouées et sincères ? Nous avons actuellement dans le protestantisme un certain nombre de poètes qui font preuve de grandes qualités littéraires. Prêtons-leur un peu la Parole.

 

(1) Les protestants en France métropolitaine, pratiques, croyances et orientations, enquête Ifop réalisée pour la Fédération protestante de France, janvier 2025; lire à ce propos les articles de Claire Bernole (Un sondage sur le protestantisme en France montre une baisse de la pratique religieuse, La Vie, 27 janvier 2025) et Stéphane Lutz-Sorg, (Sondage Ifop: le nouveau paysage protestant, Réforme, 30 janvier 2025). 

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