Mode d’emploi du délitement
«Pour comprendre les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui, nous pourrions voyager dans le temps.» C’est ce à quoi s’emploie Jean-François Sirinelli dans son dernier livre, Les grands nœuds de l’histoire politique française, où il décrypte ces moments qui nous ont fait peu à peu arriver à l’actuel et «désormais spectaculaire» délitement du lien politique en France.
Entretien publié sur le Blog de Frédérick Casadesus.
Vous croyez tout savoir de l’histoire politique française depuis 1945 ? Alors méfiez-vous. Les ouvrages de Jean-François Sirinelli s’avancent avec un air familier, clairs comme de l’eau de roche – il en faut du talent pour écrire de cette façon – déroulent sous vos yeux le tapis des savoirs en évitant les mauvais plis, mais vous réservent toujours, in fine, des surprises. En publiant Les grands nœuds de l’histoire politique française (1), cet historien qui n’a plus rien à prouver se penche sur nos aventures collectives – auguste privilège de l’âge, elles sont en partie les siennes – et cherche à comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui.
1983, le tournant qui a changé la donne
S’il nous fallait choisir un premier point de chute, nous jetterions notre dévolu sur le mois de mars 1983. En ce printemps-là, François Mitterrand choisit de renforcer l’ancrage de notre pays dans la Communauté économique européenne – tel était encore le nom officiel de ce que l’on appelait chez nous Marché commun – quand certains de ses proches militaient pour une sortie du Système monétaire européen, pour une rupture permettant selon eux de conduire une relance nationale.
«C’était donc considérer qu’il n’existait pas d’autre solution à la crise qui sévissait en France depuis 1973-1974 et que l’alternance politique, au bout du compte, n’avait pas entraîné une alternative socio-économique, écrit Jean-François Sirinelli. C’était aussi admettre publiquement que les mots des programmes et des discours ne pouvaient seuls guérir les maux de l’État-nation France. Ces mots, certes, n’étaient pas subitement dégradés au rang de simples incantations et ils conservaient notamment le rôle de poteaux indicateurs de la diversité des sensibilités politiques, mais ils semblaient dorénavant avoir plus difficilement prise sur le cours de l’histoire nationale.»
Ce renoncement (tactique aux yeux d’un président qui subissait une impopularité considérable – et pourtant bien modeste au regard de celle que nos trois derniers chef d’État ont connu – puisqu’il lui permettait de s’adapter à la donne internationale et donc de rebondir) eut des conséquences considérables.
«Même si, en 1983, il ne s’agit ‘que’ de questions européennes, c’est plus généralement la ‘globalisation’ amorcée à ce moment qui va entraîner une rétractation de ses prérogatives et, pour la Ve République, une perte d’autonomie historique, observe Jean-François Sirinelli. Et ce, au moment où vont commencer à se manifester en son sein des ferments de dérèglement.»
Gauche-droite à l’épreuve du temps
Nous voici devant l’autre source des tensions contemporaines. La gauche et la droite, qui structurent notre débat public depuis la Révolution française, n’ont cessé de se diviser, de se reconfigurer, provoquant l’émergence d’une extrême droite aujourd’hui plus proche du pouvoir que jamais, d’une gauche que l’on qualifie de radicale ou d’extrême.
Ces deux camps, chacun le reconnaît, se nourrissent du sentiment d’impuissance qui taraude nos concitoyens depuis plus de quarante ans.
Mais pour comprendre les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui, nous pourrions voyager dans le temps, revenir en 1979, aux secousses de la fin du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, regarder l’émergence de la communication politique, dès le début des années soixante-dix, ou bien encore plonger au cœur des années 50, analyser l’Union de défense des commerçants et artisans (UDCA) – qui ne dit rien aux jeunes gens de notre temps, mais dont le fondateur, Pierre Poujade a manqué de peu de triompher, donnant son patronyme à une forme spécifique de populisme.
Le délitement du lien politique, carburant des colères
À chaque fois, Jean-François Sirinelli, multipliant les références au passé pour détecter les prodromes de nos crises, constate à quel point le délitement du lien politique est désormais spectaculaire. Emmanuel Macron, bien que son élection fût le résultat de circonstances exceptionnelles (on recommande chaudement la lecture que notre historien propose de la campagne électorale de 2016-2017), aurait pu résoudre la somme des crises accumulées.
Pour des raisons qui tiennent peut-être à son manque d’expérience, peut-être au fait que, précisément, le délitement dont nous sommes tous les victimes a atteint des degrés considérables et qu’il est désormais trop tard pour agir, Emmanuel Macron a préféré poursuivre une entreprise de séduction tous azimuts qui lui avait si bien réussi. Au péril de notre vie collective.
«Depuis plusieurs décennies déjà, on l’a vu, les conséquences politiques de la poursuite de la dégradation socio-économique ont débouché sur des formes de retrait, souligne Jean-François Sirinelli. Une partie de la communauté nationale paraît ainsi être entrée en sécession et la Cité semble, depuis, se fragmenter.»
Sous cet angle, on peut comprendre la puissance de l’extrême droite: moins les responsables politiques apporteront de réponses au sentiment de déclassement ou d’abandon, plus la tentation de la violence prendra forme et nourrira la colère.
La nostalgie d’un avenir commun
L’historien décrit les conséquences de la dégradation de notre écosystème: l’effacement de la notion d’intérêt général, l’altération de la décence ordinaire – qui n’a pas subi l’incivilité dans sa vie quotidienne ? –, les ratés de l’inclusion par l’école, un nationalisme fermé – nul ne songe à conquérir le continent, mais beaucoup rêvent de vivre au creux d’un pays replié sur lui-même –, enfin, la nostalgie de l’avenir.
On a coutume de mettre en garde contre la tentation de l’homme providentiel. À voir les sinistres sires qui se présentent sous ce vocable – un certain Donald, un Vladimir, et l’on en passe –, on a bien raison de se méfier. Mais, face au nœud gordien, faut-il s’en remettre à des comités Théodule ? Pastichons Sieyès: «Entre le tout et le rien, il y a quelque chose»…
Illustration: conseil européen à Bruxelles le 21 mars 1983 (© European Union, 2026, CC BY 4.0).
(1) Jean-François Sirinelli, Les grands nœuds de l’histoire politique française, Tallandier, 448 pages, 23€90.
