Relever Marianne avant qu’il ne soit trop tard
«De la tristesse, bien davantage que de la colère.» Pour Jean-Paul Sanfourche, «la figure républicaine renversée» à la mairie de Marseille le 17 octobre, tout comme l’incendie de la mairie de Limoges, semblent «le refus brutal de nos efforts à faire société», «de la possible existence d’un espace commun dans lequel les désaccords peuvent s’exprimer». Si la République veut «faire respecter ses principes sans les trahir», sa réponse «ne saurait être exclusivement sécuritaire, pas plus qu’elle ne peut consister à relativiser les dégradations au nom de la colère sociale», mais respecter trois exigences: juridique («garantir les droits de chacun»), politique («entendre les revendications et répondre aux difficultés qui peuvent nourrir la défiance»), morale et civique («les valeurs républicaines se vérifient dans les pratiques»).
«En regardant ces images, nous nous sommes tous demandé, qu’ont-ils dans la tête ? Comment des Français peuvent faire cela à la France ? (…) Comment peuvent-ils en arriver là ?» (Emmanuel Macron) (1).
«Si on ne veut ni de la Terreur ni de Vichy, il est temps de se réveiller» (Sylvie Pierre Brossolette) (2).
Je n’ai pu m’empêcher de ressentir une profonde tristesse en voyant le buste de Marianne jeté à terre dans le hall de la mairie de Marseille lors des manifestations du 17 octobre 2026. De la tristesse, bien davantage que de la colère. Parce qu’il y a quelque chose de douloureux et de désolant dans le spectacle de la figure républicaine renversée. Comme si, au-delà de l’objet sciemment dégradé, c’était une part de notre histoire commune, de nos valeurs partagées qui se trouvait méprisée, contestée, reniée et mise à terre. Comme le refus brutal de nos efforts à faire société, malgré tout. Comme le refus de reconnaître ce que Marianne incarne: la République, ses idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. Comme aussi le refus de la possible existence d’un espace commun dans lequel les désaccords peuvent s’exprimer sans que soient détruits les symboles qui nous rassemblent. Voir Marianne ainsi renversée suscite aussi l’indignation, l’appréhension du pire avec le vague sentiment d’un lien fragilisé, d’un bien commun maltraité, d’une représentation de la vie démocratique que l’on refuserait de reconnaître comme nôtre.
Cette tristesse est aussi liée à la portée profonde de ces actes de vandalisme, à leur signification redoutable. Ce buste violemment jeté à terre témoigne étrangement de la volonté mauvaise de contribuer symboliquement à l’effondrement de la République. Oui, il faut s’interroger: comment des Français peuvent-ils faire cela à la France ? À quel point faut-il donc qu’ils la détestent ?
Cet événement, symboliquement chargé, invite à interroger la nature du lien entre certains citoyens et les institutions qui les représentent. À interroger aussi ce que seraient, dans une France dite nouvelle, les conditions d’une coexistence démocratique où la contestation radicale et le pari de la conflictualisation se confondraient avec la violence et la destruction. À moins que les épreuves aujourd’hui imposées à la France n’en soit un avant-goût. Ce qui, reconnaissons-le, ferait le lit des partis se revendiquant de l’ordre.
Défendre la République ne saurait toutefois se réduire à condamner les violences sans examiner les fractures sociales et politiques qui nourrissent aujourd’hui une défiance de plus en plus réelle.
Marianne à terre: un rejet de la République ?
À moins que l’école n’ait pas joué son rôle, Marianne occupe une place singulière dans l’imaginaire politique des Français, de tous les Français sans exception et dès leur plus jeune âge. Héritée de l’histoire révolutionnaire, elle incarne la souveraineté populaire, la liberté, l’égalité et la fraternité. Dans une mairie (ou dans une classe, en un temps que j’ai connu), elle rappelle que la République ne se limite pas à un pouvoir central ou à un ensemble de règles abstraites, mais qu’elle s’inscrit dans les lieux où s’exerce concrètement la citoyenneté. Faut-il rappeler que la mairie est davantage qu’un bâtiment administratif ? Elle est un espace commun – la maison commune – ouvert à tous les citoyens quels que soient leurs opinions, leurs appartenances sociales ou leurs désaccords politiques. S’en prendre à ces lieux, les saccager ou les détruire – nous pensons à l’incendie criminel de la mairie de Limoges – ou s’en prendre aux symboles qu’ils abritent, revient à atteindre, au-delà de leur dimension matérielle, les représentations visibles de la collectivité. Si la mise à terre d’un buste n’établit certes pas l’effondrement des institutions, elle démontre de la part de ceux qui commettent ce geste, ou de ceux qui l’inspirent et donc le légitiment, un rejet de la République. La signification d’un tel geste est essentielle à nos yeux. Parce qu’elle révèle combien les symboles républicains peuvent devenir le point de cristallisation d’un affrontement entre des citoyens et des institutions.
Condamner la violence sans disqualifier la contestation
Une démocratie reconnaît – doit reconnaître – le droit de manifester, de contester les décisions publiques et de mettre en cause les responsables politiques. Dire que les désaccords sont une des conditions fondamentales de la démocratie ne signifie pas que tous les moyens de contestation se valent. Un conseiller municipal – et qui plus est assistant d’éducation dans un collège – qui déclare sur les réseaux sociaux à propos de l’incendie de la mairie de Limoges «Non, je ne vais pas pleurer une mairie qui brûle» (3) confond la liberté politique avec le droit de détruire les biens communs ou d’intimider, voire de terroriser, ceux qui y exercent une responsabilité publique. Quel paradoxe ! Prétendre défendre le peuple tout en dégradant les biens qui lui appartiennent collectivement et fragiliser l’intérêt commun au nom duquel la mobilisation semble aussi conduite ! La violence n’a jamais légitimé une revendication; elle risque de déplacer le débat de la question sociale vers celle du maintien de l’ordre (4) rendant ainsi inaudibles les motifs initiaux de la protestation. La distinction entre légitimité éventuelle d’une revendication et légalité des moyens employés pour la défendre doit être faite, à moins de s’inféoder à des mouvements radicaux ouvertement hostiles à la République, malgré des dénégations maladroites et grotesques de dernière minute. Cette République qui doit protéger la possibilité de contester tout en refusant que la force se substitue au droit. Cette exigence n’est pas une posture d’autorité, mais la condition de la liberté commune. Sans règles partagées, les plus déterminés et les plus violents imposeront, tôt ou tard, leur volonté aux autres.
Colère sociale et crise de confiance institutionnelle
Évidemment, condamner les dégradations, les incendies et les pillages ne dispense pas d’interroger les conditions dans lesquelles apparaît une telle violence. Les mobilisations collectives expriment des difficultés économiques, des inégalités persistantes, un sentiment d’abandon et très souvent un sentiment de défiance envers des institutions, de plus en plus perçues comme éloignées des préoccupations quotidiennes. Ces facteurs ne permettent pas, sans enquête précise, d’expliquer les motivations des auteurs d’un acte particulier (5). Mais ils constituent néanmoins des éléments pertinents pour comprendre les tensions qui peuvent traverser notre société. La question démocratique se pose lorsque des citoyens en viennent à considérer que les voies ordinaires de la représentation ne permettent plus de faire entendre leurs préoccupations. La défiance peut se transformer en rejet des institutions elles-mêmes lorsque la parole publique paraît inefficace, que les mécanismes de médiation s’avèrent impuissants ou que les décisions politiques sont vécues comme imposées d’en haut.
Évitons de tomber dans cet excès apparemment partagé par une certaine presse qui interprète les exactions d’une horde de brutes sans réelle conscience civique – qu’ont-ils dans la tête ? – comme une rupture entre la population et la République. Mais admettons que ces soulèvements, tout en portant atteinte à l’institution commune, conduisent à poser cette question essentielle, à laquelle Emmanuel Macron n’a pas répondu: dans quelle mesure les institutions demeurent-elles capables de susciter la confiance, de représenter la diversité des intérêts sociaux et de répondre aux attentes légitimes des citoyens ?
La distinction entre l’institution et ceux qui la dirigent est ici déterminante. Comment faire comprendre qu’une mairie ne se confond pas avec l’équipe politique qui l’administre temporairement ? La critique d’un élu, d’une politique publique ou d’une décision administrative ne justifie pas une atteinte à l’institution commune. Inversement, la protection de cette institution ne doit pas servir de prétexte à soustraire ses responsables à la critique ou à les dispenser de rendre compte de leurs décisions.
Car c’est sur cette distinction que repose la solidité républicaine. Les citoyens doivent pouvoir contester les gouvernants sans détruire les lieux du débat démocratique. Les gouvernants doivent pouvoir exercer leurs responsabilités sans considérer la contestation comme une hostilité illégitime. Le désaccord doit rester possible, y compris lorsqu’il est profond, parce que la démocratie ne suppose pas l’unanimité, mais l’existence d’un cadre commun au sein duquel les divergences peuvent s’exprimer et être arbitrées.
La réponse politique aux tensions ne peut donc se limiter à la nécessaire sanction des actes illégaux. Elle doit également mener une réflexion sur la représentation, la qualité des services publics, la justice sociale et l’effectivité des voies de participation citoyenne. Cette démarche n’implique pas de satisfaire toutes les revendications; elle exige de prendre au sérieux les conditions qui permettent à une société de traiter ses conflits sans basculer dans la violence.
Défendre la République. Une exigence de cohérence et d’exemplarité
L’image de Marianne à terre met à l’épreuve la République dans sa capacité à faire respecter ses principes sans les trahir. La réponse ne saurait être exclusivement sécuritaire, pas plus qu’elle ne peut consister à relativiser les dégradations au nom de la colère sociale. Mais de quelle exigence voulons-nous parler ? D’une exigence juridique, politique, morale et civique.
La première exigence est juridique. Les actes de vandalisme doivent être établis et traités conformément à la loi. La responsabilité des auteurs doit être distinguée de celle des personnes qui ont manifesté pacifiquement. Une République qui prétend défendre l’État de droit doit précisément s’abstenir de toute culpabilité collective et garantir les droits de chacun, y compris lorsqu’elle sanctionne des comportements illégaux.
La deuxième exigence est politique, s’il en est encore temps. Les institutions doivent conserver leur capacité à entendre les revendications et à répondre aux difficultés qui peuvent nourrir la défiance. La fermeté juridique ne dispense pas de l’écoute. Et l’écoute n’implique pas de renoncer à l’autorité de la loi. C’est dans l’articulation de ces deux dimensions que se mesure la maturité démocratique.
La troisième exigence est morale et civique. Les valeurs républicaines ne prennent leur sens ni dans la seule présence de bustes et de drapeaux ni dans la répétition d’une devise officielle. Encore moins dans d’ultimes tables rondes improvisées qu’un président impopulaire et sans autorité propose comme dernier recours. Elles se vérifient dans les pratiques : le respect des libertés, l’égalité devant la loi, la responsabilité des représentants, la protection des biens communs et la possibilité de participer effectivement à la vie collective.
Cette exigence vaut pour les citoyens comme pour les institutions, sans pour autant confondre leurs responsabilités respectives. Les citoyens ne peuvent s’autoriser à détruire au motif que les institutions seraient imparfaites. Les institutions, de leur côté, ne peuvent exiger le respect de leurs symboles tout en se soustrayant à l’obligation de rendre compte de leurs actes. La cohérence entre les principes proclamés et les pratiques effectives constitue une condition de la légitimité politique.
Les bâtiments seront restaurés et le buste de Marianne redressé et posé à nouveau sur sa console. Mais restaurer la confiance suppose bien davantage, et l’on peut craindre que les prochaines élections n’y contribuent guère. Car cela implique de faire vivre les principes que représentent ces symboles. Et de veiller à ce que l’espace public demeure un lieu de confrontations d’idées plutôt qu’un terrain d’affrontements violents.
Marianne à terre: les leçons d’une démocratie fatiguée
Marianne à terre est l’image d’une République blessée. Mais elle n’est pas celle d’une République vaincue. La puissance de ce triste spectacle tient à l’insupportable contradiction dont elle témoigne: un symbole de souveraineté populaire renversé au cours d’un affrontement semblant se réclamer de la volonté du peuple. Cette image condamne à elle seule les violences. Elle interroge aussi la capacité de nos institutions à demeurer crédibles, accessibles et attentives aux difficultés de la population. Elle éveille nos consciences et sollicite notre responsabilité civique à la veille d’échéances électorales cruciales. Car Marianne à terre renvoie à une République fragilisée par les violences, mais aussi par les fractures sociales, la défiance politique et le sentiment d’abandon d’une partie des Français. C’est le signe d’un épuisement démocratique, lorsque la défiance devient rejet, lorsque la colère tient lieu de projet et que la promesse d’un personnage providentiel semble préférable à la patience des institutions. La progression des extrêmes, à gauche comme à droite, ne peut être comprise si les inquiétudes et les désillusions qui l’alimentent ne sont pas vraiment entendues. Mais écouter la colère ne signifie pas lui abandonner le pouvoir de décider de tout. Lorsque la promesse de rupture l’emporte sur l’examen des conséquences, lorsque l’adversaire devient un ennemi et que les contre-pouvoirs sont présentés comme des obstacles à abattre, le risque dépasse celui d’une alternance politique. Il touche aux garanties mêmes qui permettent à chacun de vivre libre, de contester le pouvoir et de ne pas craindre les lendemains électoraux.
L’histoire française nous a appris, à travers la Terreur comme à travers Vichy, que les libertés ne sont jamais définitivement acquises et que les renoncements peuvent se présenter sous les habits du salut collectif, de l’ordre ou de la nécessité. Les circonstances ne sont certes plus celles de ces tragédies, et les confondre avec notre présent serait une erreur. Mais leur mémoire devrait nous rendre attentifs aux mécanismes qui fragilisent une démocratie: la désignation de boucs émissaires, la banalisation de la violence, le mépris du pluralisme et l’affaiblissement progressif des limites imposées au pouvoir. Le véritable enjeu de la prochaine présidentielle est donc très concret. Il s’agira de savoir si la France peut retrouver l’autorité perdue sans sacrifier l’État de droit, combattre les inégalités qui se sont creusées sans dresser les citoyens les uns contre les autres, réformer ses services publics sans abandonner les plus vulnérables ni renoncer à ses principes. Au bord de la crise financière, il faudra aussi demander aux candidats de rendre compte des moyens, des coûts et des conséquences de leurs promesses.
Relever Marianne: choisir en responsabilité
Une démocratie ne se juge pas seulement à ce qu’elle promet dans une campagne, mais à ce qu’elle permet encore aux citoyens de faire, de dire et de contester une fois le pouvoir installé. Si nous ne voulons ni que la colère ouvre la voie à de nouvelles formes de terreur, ni que la peur et la quête d’ordre justifient de nouveaux renoncements aux libertés, alors il est temps de nous réveiller. Non pour céder à la panique, mais pour mesurer la responsabilité de notre choix.
Relever Marianne ne consiste pas à défendre aveuglément un ordre existant, ni à condamner par principe toute volonté de rupture. C’est exiger que le changement demeure compatible avec la liberté, que l’autorité reste soumise au droit et que la justice ne soit jamais sacrifiée à la vengeance.
Car le danger commence peut-être lorsque nous croyons que les principes démocratiques peuvent attendre, que les libertés des autres nous importent peu, ou que l’on pourra toujours revenir en arrière. Une élection peut changer un gouvernement; elle peut aussi engager durablement le destin d’un pays.
Relever Marianne, c’est comprendre avant de voter ce que nous risquons de perdre, ce que nous voulons préserver et ce que nous devons transformer. C’est surtout refuser que, demain, nous ayons à nous demander comment la République a pu tomber alors que nous avions encore les moyens de la tenir debout.
Illustration: le buste de Marianne à la mairie de Marseille le 17 octobre 2026 (capture d’écran des images diffusées par les chaînes de télévision).
(1) Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur les violences et les pillages lors de la manifestation du 17 octobre et la contestation lycéenne, à Paris le 18 octobre 2026.
(2) Sylvie Pierre Brossolette, Violences du 17 octobre: comment le pouvoir a sonné son propre hallali, Le Point, 20 octobre 2026.
(3) «Non, je ne vais pas pleurer une mairie qui brûle»… Un élu de l’Aveyron commente l’incendie de la mairie de Limoges, Actu Occitanie, 19 octobre 2026, «Certes, la mairie de Limoges était un beau bâtiment, une partie remarquable de notre patrimoine. Certes, ce n’est pas nécessairement comme ça qu’on mettra fin à notre pseudo-république oligarchique (…). Mais ça reste un lieu symbolique et effectif du pouvoir. Tout comme l’Élysée ou le Parlement.» Cela se passe de commentaires !
(4) La prise de parole de Marine le Pen bien avant le discours du Président de la République montre à l’évidence que les émeutes du 17 octobre sont le signal du lancement de la campagne présidentielle de l’extrême droite. Rappelons-nous ce que l’histoire enseigne: ce sont les crises telles que celle que la France traverse qui ont toujours favorisé les régimes dits autoritaires.
(5) Lire l’entretien qu’Antoine Leroy, procureur de Nantes, accorde à Charles Guyard (Le Point, 19 octobre 2026): Émeutes à Nantes: les premiers casseurs échappent à la prison ferme.
