«J’aime bien la façon dont vous jouez avec la Bible»: ma dette envers France Quéré
«Je trouvai le blé monté en épi, et les épis déjà presque mûrs. Voyant cela, je fus profondément bouleversé.» Entre le biologiste Otto Schaefer et la théologienne France Quéré (qui commencent à discuter d’éthique à partir de la fin des années 1980), il y a pour le premier une insistance sur «le dilemme de la vie» («auto-déploiement» et «formation organique»), pour l’autre sur «le dilemme du temps et des sollicitations en concurrence: son insistance sur le caractère unique de chaque jour traduit son attention à tout être, chacun unique en effet, son exceptionnelle sensibilité à la rencontre et la fidélité de ses engagements».
Article publié dans le numéro de Foi& Vie 2025/2-3 sur France Quéré, une foi vive, une pensée libre.
Dire sa dette, c’est parler de quelqu’un qui a compté et qui compte toujours. Mais c’est aussi parler de soi. Le premier aspect de ce double geste est désintéressé, le second, mettant en avant celui qui a reçu à côté de celle qui a donné, manque facilement d’humilité. En assumant cette ambivalence, je vais évoquer quelques éléments d’un héritage théologique et humain qui m’est précieux.
C’est en 1988, à la Faculté de théologie de Neuchâtel (1), que j’ai rencontré France Quéré pour la première fois. Elle était venue pour la remise d’un doctorat honoris causa dont le lieu institutionnel n’est pas fortuit. Au sein des trois facultés de théologie réformée de Suisse romande, celle de Neuchâtel présentait un profil différent de celui, post-barthien, de Genève et de Lausanne: la théologie herméneutique y était solidement ancrée. Dans un espace proche de la frontière linguistique, les sphères d’influence de Gerhard Ebeling et de Paul Ricœur (également docteur honoris causa de la Faculté) marquaient le climat intellectuel, avec une importance particulière attachée à la narrativité – empreinte de répercussions existentielles à réfléchir, mais irréductible à tout discours purement conceptuel. Avec une particularité neuchâteloise toutefois: l’Institut de recherches herméneutiques et systématiques (IRHS), fondé à l’initiative de Pierre Bühler dont j’étais l’assistant, étudiait, entre autres, les relations science-foi. Pour le jeune biologiste et théologien que j’étais, cette institution universitaire offrait un grand potentiel de progression. Et la bienveillance de Pierre Bühler, ses affinités personnelles avec les sciences naturelles aussi, me permettaient d’achever dans un premier temps ma thèse en géobotanique portant sur les étangs de la Franche-Comté voisine.
Un jardin de la parole
Dans ce contexte, l’œuvre et la personnalité de France Quéré commençaient à jouer pour moi un rôle majeur. Et la personnalité avant l’œuvre, personnalité radieuse, vive et posée, drôle et profonde, aux convictions clairement affirmées mais pleine de tact dans les relations de personne à personne. Une manière d’être humaniste où la double étymologie homo et humus s’incarnait dans ce que l’on peut appeler la rassurante et stimulante culture d’un jardin de la parole. Des métaphores tirées des mondes de la musique et de l’art seraient probablement plus justes en ce qui la concerne. Elle ne cherchait pas à s’approprier ma botanique ni mon Jura franco-suisse de l’époque. Mais elle s’y intéressait sincèrement.
Elle était beaucoup tournée vers les autres. Sa manière d’être et de penser réfutait, immédiatement, le préjugé selon lequel celles et ceux qui scrutent les Écritures n’auraient pas d’yeux pour le monde qui nous entoure. Au contraire, nombre de ses projets ou de ses textes étaient le fruit de rencontres. Il y a là une part d’imprévisibilité qui lui a fait dire un jour: «Je n’ai pas su mener ma barque». Remarque autocritique qui l’honore (2) mais qui me paraît inexacte sur le fond: les rivières de la vie ne sont pas des canaux longés de chemins de halage, et nos barques, toujours en mouvement, ne sont pas des péniches à la circulation toute tracée.
Elle avait le don de savoir dire la vie, les joies et les peines, les jubilations et les révoltes du cœur, à l’école des écrits bibliques et de ce qu’on appelle les grands auteurs. Les références classiques avaient une grande valeur à ses yeux, celles que des siècles de discernement et d’apprentissage réceptif et renouvelant avaient dignifiées. Ses premiers livres sont des traductions de Pères de l’Église. Ce n’est peut-être pas très conforme au cliché malheureusement répandu d’un protestantisme surgissant de rien au 16e siècle et faisant table rase de tout ce qui le précède. Il suffit pourtant de lire les Réformateurs pour se convaincre du jeu, différencié chez les uns et les autres, de discontinuités et de continuités, qui les caractérise, les premières étant impossibles sans les secondes. Le parcours de France Quéré, protestante œcuménique, nous rappelle à quel point la Réforme représente, à Bâle, à Augsbourg et ailleurs, une époque florissante d’études et d’éditions patristiques. Sans y avoir réfléchi avant d’écrire ces quelques lignes, j’estime fort possible que ma propre formation fortement nourrie des auteurs de l’Antiquité ait aussi sa part dans une certaine connivence ressentie dans les échanges avec France Quéré.
Cela dit, cet humanisme classique est tout sauf conformiste: la provocation et la protestation font également partie du style de la théologienne et bioéthicienne, de son répertoire rhétorique et de son énergie spirituelle. Dans son argumentation éthique (que j’aborderai plus loin), elle peut devenir très incisive dès qu’elle sent l’humanité de l’humain menacée par des généralisations pseudo-savantes ou des dogmes d’école contraires au respect et à l’amour que nous devons à autrui. Il est inadmissible de ne pas se parler de personne à personne et de ne pas écouter, de s’emmurer fièrement dans les certitudes aisées de telle ou telle anthropologie en surplomb. Dans le vif débat des années 1980 sur la gestation pour autrui (les «mères-porteuses» des gros titres), France Quéré a une attitude réservée, certes, mais elle critique plus sévèrement encore les cléricalismes laïques de type psychologique ou psychiatrique consistant à accuser ces femmes d’être dans l’impossibilité d’offrir à l’enfant qu’elles portent la sécurité affective dont il a besoin. N’ayant pas ressenti une telle distanciation dans les conversations qu’elle a pu avoir, elle proteste contre l’orgueil de théoriciens discutant en leurs cénacles et «qui n’ont jamais rencontré une de ces personnes et s’élèvent bien au-dessus de leur très modeste condition» (3).
Comment ne pas penser aux débats de Jésus avec les docteurs de la Loi ? Quand j’ai fait la connaissance de France Quéré, son très beau livre Une lecture de l’évangile de Jean avait paru l’année précédente (4). Je lisais avec enthousiasme ces pages témoignant à la fois d’un solide travail philologique et exégétique, d’une créativité herméneutique captivante (même pour maints gens de métier en théologie) et d’une magnifique dextérité littéraire. Dès les premières pages, en référence au prologue (Jean 1,1-18), la problématique science et foi est abordée, de manière succincte et lumineuse, apologétiquement astucieuse aussi et presque coquine:
«Science et foi se mettent-elles en contradiction ? Parole ici, là aveugle explosion de débris ? Allons donc ! Que dit la science qui effare l’homme de foi ? Elle a nié le verbe originel mais lui reprend cet usage de parole sans laquelle elle ne saurait dire que le monde est muet et donc ne l’est pas. Car la science qui nie le langage originel est tout entière langage; elle déroule son discours solennel, avec ses galaxies, ses courses d’électrons, ses années-lumière, ses principes, le ciel dont elle a fait un dictionnaire, et ce Big Bang qui retentit comme une volée de cloches dans la nuit éternelle. Elle aussi écrit dans le livre immense de la culture» (5).
Fruit de la collaboration avec un metteur en scène, Dominique Quéhec, cette traduction commentée est destinée au théâtre, ce qui oblige à la clarté et à la concision. Il en résulte un style original, avec des phrases étonnamment courtes pour la charge de sens qu’elles véhiculent. Le style de l’évangéliste va déjà dans ce sens, il est vrai. La traductrice et commentatrice suit le sillon tracé mais avec ses dons propres. Écouter d’abord, humblement, parler ensuite, droitement. J’admirais (et j’admire toujours) chez France Quéré la beauté du langage et la pertinence du message: une manière d’ordonner et de relever le monde par la réception de la Parole qui nous est adressée et que nous partageons de multiples manières. Dans ce partage – comme dans tout partage – il y aura toujours un surplus insoupçonné. Voici comment France Quéré, fille d’œnologue, termine son interprétation des Noces de Cana:
«Mais quel flot d’aménité jeté sur la misère terrestre ! Le vin nouveau coule à ras bords. Dieu est venu mêler sa noce à celle des hommes et il les gratifie de ses coutumes somptueuses, l’abondance, l’allégresse, le grand vin pour finir, mais finir quoi ? Tout en effet commence» (6).
Quelle belle élévation que cette chute étonnante.
«J’aime votre petit accent»
Ma langue maternelle est le dialecte francique rhénan du Westrich transfrontalier, région historique s’étendant sur la rive gauche du Rhin de l’Alsace bossue au Palatinat du Nord en passant par la Lorraine et la Sarre. Davantage que maintenant, je ne pouvais renier mes origines (dont la germanité est soulignée, de surcroît, par le prénom vieillot de Bismarck – les parents respectueux d’un grand-père homonyme n’avaient pas envisagé l’éventualité de ma francisation ultérieure). Malgré une bonne maîtrise de la plupart des liaisons (et, à l’écrit, celle des règles d’accord), une certaine gêne en résultait parfois.
Comme il y a des paroles qui traumatisent, il y en a d’autres qui nous transmettent un courage enchanteur durable. «J’aime votre petit accent» – dans la bouche de France Quéré, écrivaine (elle disait «écrivain») d’une telle perfection, cette phrase apparemment futile avait l’effet d’une baguette magique pour ma motivation à m’intégrer en francophonie. D’autres personnes, amis ou collègues, parenté par alliance, y ont contribué aussi, il est vrai. L’accent de France Quéré elle-même, très légèrement et élégamment méridional, me transmettait le sentiment d’authenticité que tout Allemand du Sud (et Français de l’Est) aime trouver dans les parlers régionaux.
Au contact de France Quéré, j’arrivais à mûrir la synthèse encore balbutiante des influences contrastées, en matière de sensibilité à l’écologie, que je recevais d’une part de mes origines allemandes, et d’autre part de mon insertion dans le protestantisme français et, plus généralement, la culture latine sous sa forme française. Je rencontrais chez la théologienne française un idéal d’humanisation de la nature s’exprimant dans la vision, typiquement méditerranéenne aussi, d’un paysage rural constellé de fermes et de hameaux, et dans la désolation éprouvée devant des ruines recouvertes de ronces (7). Je ne sentais pas France Quéré particulièrement sensible à ce qu’on appelait alors la crise écologique. Celle-ci n’entamait pas, en tout cas, sa vision globalement optimiste de l’évolution scientifico-technique ni l’évaluation essentiellement anthropocentrée qu’elle en faisait.
Mon âme allemande, en revanche, recevait quelque consolation à l’idée que les créations de l’humain pouvaient et devaient retourner vers la dynamique spontanée de la nature qui en avait permis l’existence provisoire. À quoi s’ajoutait l’inquiétude suscitée par la conscience vive de déséquilibres croissants dans les échanges des pays industrialisés avec le milieu naturel. J’avais publié en collaboration avec Bernard Stoehr (aujourd’hui vice-président de la Société Botanique d’Alsace) un article dans Réforme, sur le Waldsterben, ce dépérissement forestier dont le terme français, technique, ne pouvait restituer la connotation romantique. Un idéal, largement naïf et illusoire, d’espace sauvage à sanctuariser (je ne parle que pour moi) a été très sainement bousculé à l’époque, par l’attitude très différente que je rencontrais chez France Quéré, mais aussi par les évidences d’une meilleure connaissance du milieu naturel. Mes recherches sur la flore et la végétation des étangs de Franche-Comté me faisaient comprendre un milieu anthropique dont la conservation de la biodiversité réclame l’exploitation extensive: pas de nature sans l’humain. La remise en question, désormais radicale en anthropologie et en philosophie (Philippe Descola, Bruno Latour), du concept occidental de nature, me travaillait déjà, par l’expérience vécue, observée et réfléchie. Et par une interaction interculturelle dont France Quéré a été l’une des instigatrices – sans aucune intention de sa part mais simplement par sa manière d’être et de ressentir les espaces de la vie.
La poésie – et toute culture de la parole – représentent un important terrain commun de l’échange interreligieux. France Quéré m’invitait plus d’une fois dans les réunions, toujours riches et fraternelles, des Écrivains croyants d’expression francophone (aujourd’hui: Écritures et Spiritualités). André Dumas, autre théologien français important pour mon propre cheminement, y était également présent. Olivier Clément m’a laissé une forte impression; ce fut un contact avec l’Orthodoxie qui me préparait, sans que je le sache encore, à un colloque international convoqué à Istanbul par Sa Sainteté Bartholomée, patriarche de Constantinople, en 1999. Des personnalités juives et musulmanes m’initiaient au partage de convictions communes plus importantes que les différences, habitude que j’ai pu revitaliser bien plus tard dans les prières interreligieuses pour le climat. Mais les premiers pas dans cette direction viennent de l’accueil dont France Quéré a été la médiatrice, dans les colloques des Écrivains croyants (8).
Cela dit, soutenir, c’est aussi corriger les fautes et les maladresses. Elle me reprenait: «Ne pas dire “se positionner”, c’est du jargon de technicien» (9). Autrefois ingénieur phyto-écologue dans un bureau d’études franc-comtois, actuellement vice-président du Conseil scientifique du Parc naturel régional des Ballons des Vosges, je baignais et je baigne toujours dans ce jargon. Au sein du Conseil scientifique que je viens d’évoquer, pluridisciplinaire et transdisciplinaire, un débat de fond a récemment surgi sur les formes de langage appropriées pour réussir le renouvellement de la Charte (projet de territoire) à l’horizon 2027-2042. Le langage technique utilisé par le bureau d’études chargé de l’élaboration du projet est certes précis, administrativement parlant, mais est-il apte à emporter l’adhésion des habitants et des élus ? L’adhésion n’est-elle pas de l’ordre du cheminement personnel et communautaire se traduisant dans des récits qui expriment le vécu, le souvenir et l’espérance et, en somme, l’appartenance ? Si France Quéré avait été membre de cette instance consultative, elle aurait jeté le pavé dans la mare, elle aussi, à n’en pas douter: pour le bien de la communion des humains et des vivants.
La bioéthique
Mes échanges avec France Quéré à la fin des années 1980 concernaient beaucoup, bien sûr, les questions de bioéthique. Biologiste, je travaillais à l’époque le versant biomédical de cette discipline, sous la forme de publications personnelles mais aussi de traductions en allemand d’articles de Jean-Louis Leuba, professeur émérite de théologie systématique à Neuchâtel. Néanmoins, c’est dans le domaine non humain (selon la terminologie usuelle en Suisse) que ma réflexion était la plus authentique, après un mémoire de maîtrise strasbourgeois consacré aux questions éthiques de l’expérimentation animale (10).
Je pratiquais donc plus résolument que France Quéré une conception large de la bioéthique, conforme à la définition initiale de Bioethics par le cancérologue américain Van Rensselaer Potter (11): la bioéthique concerne non seulement des questions biomédicales mais aussi le traitement du vivant non humain. En dehors de mon poste à mi-temps d’assistant de Pierre Bühler, j’occupais un autre mi-temps, le premier ministère spécialisé en écologie de Suisse, au sein de l’association œcuménique Œco Églises pour l’environnement (12). Dans un article paru en 1988, Sciences du vivant et sens de la vie (13), je défendais mon concept de bioéthique au sens large.
Relisant mon article à ma demande, France Quéré le trouvait stimulant, «très différent[e] du ton de ce que l’on fait d’ordinaire en bioéthique» (14). Je cite cette remarque parce que le mot «ton» me paraît révélateur de sa propre conception de la démarche éthique: une éthique en dialogue (condition de la pertinence même du propos) doit être attentive non seulement au contenu de ses questions, élaborations, conclusions et propositions, mais aussi au «ton» de ses énoncés. On pourrait s’étendre longuement ici, avec force théorie linguistique, sur la fonction illocutoire des actes langagiers: l’attitude qui s’y exprime, l’intention qui s’y annonce, le plus qu’on-ne-dit qui s’y dit. Olivier Abel a évoqué au sujet de l’éthique de France Quéré le terme de conversation, très riche et fondamental chez lui, chez elle et, sans aucun doute, chez André Dumas.
Dans sa lecture critique, c’est un passage extrait de l’autobiographie du biologiste Karl Ernst von Baer, fondateur de l’embryologie, qui l’intriguait tout particulièrement. Ce texte, que j’avais déterré d’un gros volume édité jadis par la «chevalerie estonienne» et conservé à la Bibliothèque universitaire de Strasbourg, concerne une époque, vers 1827-29 à Königsberg (15), où toute la vie de von Baer, jeune père de famille, est occupée par la zoologie: cours de zoologie, recherche en zoologie, logement au Musée zoologique ! «De coureur des bois et des champs (16) je m’étais transformé en ermite, comme le crustacé du même nom qui ne quitte plus l’abri qu’il s’est choisi». Von Baer poursuit par un récit poignant:
«Ainsi il arriva qu’au cours d’une année, je m’étais enfermé dans ma coquille à une époque où la neige couvrait encore tout le pays, et lorsque j’eus l’occasion, pour la première fois, de me promener sur les remparts qui se situaient à quelques pas seulement de chez moi, je trouvai le blé monté en épi, et les épis déjà presque mûrs. Voyant cela, je fus profondément bouleversé; me jetant par terre, je me reprochais l’insanité de mon comportement. Et je me disais: on les trouvera, les lois qui régissent le développement des êtres vivants, que ce soit par toi ou quelqu’un d’autre, cette année ou l’année prochaine, peu importe. Quelle sottise de sacrifier pour cela la joie de vivre que rien ni personne ne pourra rendre.
Or, l’année d’après rien n’avait changé …» (17).
Un paradoxe douloureux ressort de cette scène: voici un homme qui ne fait rien d’autre qu’étudier la vie, et qui se découvre coupé de la vie; ne faisant rien d’autre qu’observer étape par étape la vie qui se développe et s’épanouit, il s’aperçoit tout d’un coup que sa vie à lui ne participe pas à ce développement et cet épanouissement.
«Mais ce que vous dites là, m’écrit France Quéré, est vrai de toute activité intellectuelle; et sans doute de tout métier. Les heures filent plus vite, nous fuyons l’appel de la nature et les jours qui disparaissent à tout jamais, chacun étant unique, et c’est là un sacrifice que l’on ne mesure qu’en tremblant à ce que l’on fait, et qui mérite à peine le nom d’œuvre» (18).
Si elle était encore des nôtres, je lui donnerais raison sur le fond, bien sûr, mais je lui objecterais que dans sa lecture et dans la mienne, le dilemme ne se situe pas exactement au même endroit. Le dilemme de la vie, intimement lié pour le botaniste que je suis à l’auto-déploiement et à la formation organique, dans le vivant que j’étudie et dans le vivant que je suis, devient chez elle le dilemme du temps et des sollicitations en concurrence: son insistance sur le caractère unique de chaque jour traduit son attention à tout être, chacun unique en effet, son exceptionnelle sensibilité à la rencontre et la fidélité de ses engagements. C’est un trait fondamental de sa vie et de sa foi.
«L’appartenance au Christ se marque par deux verbes de mouvement: rencontrer et suivre. Le caractère itinérant de la foi s’y exprime clairement, mais selon deux modalités différentes. La rencontre est surprise, secousse, extase, accueil. Suivre veut surtout patience» (19).
En remontant bien plus dans le temps, pour chercher une complicité de biologistes, je dirais sans doute à Karl Ernst von Baer que son récit m’évoque encore plus et autre chose, un ressenti spécifique de celles et de ceux qui travaillent dans les sciences de la vie. Il s’agit, dans l’épisode qu’il raconte, non seulement de relations saisies et approfondies ou négligées et mortes avant de naître, mais aussi de corporéité élargie et partagée, non seulement de tissages mais aussi de tissus: comment rendre justice à l’étoffe du vivant et de la vie tout en en honorant la réalité manifeste dans l’introspection consciente ? L’éthique schweitzérienne du respect de la vie pose les mêmes questions, tout comme l’approche de Victor von Weizsäcker, fondateur de la médecine psychosomatique: comment dépasser les aliénations inhérentes au rapport objectivant à la vie et au vivant qu’impliquent les sciences naturelles modernes jusque dans leurs fondations épistémologiques ? Comment rendre justice à la pluralité en tension de la vie, pluralité qui est bien plus que de la polysémie mais comparable à la distinction philosophique entre la corporalité (le corps que j’ai) et la corporéité (le corps que je suis): «la vie entre le vivant et le vécu» (20).
Le jeu de la vie et le jeu des Écritures
Mon départ pour Berlin début 1994 allait me plonger dans un tout autre univers, marqué par la difficile rencontre interallemande d’histoires et de mentalités contrastées et par l’émergence, compliquée, d’une nouvelle métropole européenne faite de la fusion de Berlin-Est, de Berlin-Ouest et du Brandebourg environnant. À côté d’un poste de directeur d’études au Centre protestant (Evangelische Akademie), m’attendait un ministère paroissial bénévole consistant à se diriger, après le départ de l’Aumônerie militaire, vers la constitution d’une Église locale francophone semi-autonome au sein de la paroisse huguenote séculaire qui, elle, était passée à la langue allemande dès le 19e siècle. Défi considérable, démarche de prospection, d’intégration, d’accompagnement, de négociation, de consolidation lente dans un contexte de précarité. Impossible de poursuivre, à ce moment-là, mon engagement dans la bioéthique. Je n’ai pas pu consacrer non plus l’attention suivie que j’aurais souhaitée, dans mon mandat de membre du Conseil scientifique de l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, 1994-1999) où je collaborais avec Yves Quéré.
Tout ce que j’ai reçu de France Quéré a porté des fruits plus tard. Je soulignerais en particulier la grande valeur de sa démarche éthique dialogique et interactive: jamais de référence unique, jamais de raisonnement purement déductif, jamais d’intelligence cérébrale sans le cœur et le corps, sans la conversation des expériences vécues. Dans mon Éthique de l’énergie (21), j’ai tenu à compléter un raisonnement fait de la déclinaison de références normatives en interaction (les «valeurs fondamentales» et les «maximes» qui sont des règles d’application) par un chapitre attentif à la dynamique spirituelle du difficile passage de l’ère fossile à une ère post-fossile: processus que je compare à un deuil caractérisé par les cinq stades décrits par Kübler-Ross. Plus récemment j’ai commencé à creuser le potentiel éthique et théologique du concept d’éco-biographie proposé par le philosophe Jean-Philippe Pierron (22). Membre moi-même, depuis plus de neuf ans, d’un comité consultatif d’éthique, national si l’on veut, fédéral, car suisse dans l’intitulé, je suis toujours sensible à l’articulation dans la pensée des faits techniques avec les exigences de respect et la promesse de sens attachées à tout vivant; la Commission fédérale d’éthique de la biotechnologie dans le domaine non humain (CENH/EKAH), comité d’éthique nommé par le gouvernement helvétique, contribue dans son domaine à cultiver la distinction nécessaire entre le faisable et le souhaitable, le potentiel technique et l’aménagement d’un monde favorable au vivant et à l’humain.
On peut certainement assimiler ces approches dans mon propre travail de bioéthicien et d’éthicien de l’environnement à un élargissement de l’accent sur la personne et la personnalité caractéristique de la bioéthique de France Quéré. Cet élargissement consiste en la transposition de la corporéité à une échelle plus étendue, écologique. France Quéré écrit déjà:
«Il me semble donc que le discours de la théologie, à l’intérieur du christianisme, doit se laisser inspirer par la personne du Christ, au lieu de disserter sur le texte de la Genèse, où Dieu donne à l’homme le droit de dominer la nature» (23).
C’est dans ce recours à la personne du Christ et (au-delà du discours ecclésial interne) à la personne tout court, qu’aboutit, toujours, la «structure dialogale» de l’éthique au sens de France Quéré (24). Elle honore, sans les jouer les uns contre les autres, les trois ancrages de l’éthique dans la prudence, dans les principes et dans la compassion. Il ne serait pas faux mais réducteur de comparer cette triple injonction à une synthèse, toujours provisoire d’éthique conséquentialiste («la prudence»), d’éthique déontologique («les principes») et d’éthique de situation portée par une éthique des vertus («la compassion»). Si j’hésite à ramener la trilogie de France Quéré à la conjonction de typologies éthiques classiques, c’est que l’on risque de trahir la conversation si essentielle dans sa démarche en la réduisant à une forme de compromis à construire par le raisonnement. Le troisième élément, en particulier, la compassion, repose sur la rencontre, le vécu, et donc sur l’impossibilité d’anticiper ou de généraliser ce qui s’impose comme moralement juste dans l’interaction avec autrui. La métaphore du «miroir brisé» (25), miroir que la délibération éthique ne pourra jamais réparer mais peut-être recomposer en étant attentive à chaque morceau, est très caractéristique d’une éthique en marche auquel aucun raisonnement préétabli ne saura se substituer. L’allusion est évidente à un célèbre texte paulinien: dans la vie présente où nous ne voyons «qu’en miroir et de façon confuse» (1 Corinthiens 13,12). Le guide le plus précieux, peut-être le seul qui vaille, c’est l’amour.
Je termine sur un autre encouragement que France Quéré m’a adressé et qui parle d’elle autant que de moi: «J’aime bien la façon dont vous ‘jouez’ avec la Bible : [elle] est votre référence, mais vous restez libre et souple et l’on ne se sent pas étouffé» (26). Un de mes textes bibliques préférés est le discours de la Sagesse, jeune fille ou jeune femme, qui crée le monde en jouant ou en dansant un ballet, nous invitant à respecter les limites protectrices de la vie (Proverbes 8,22-36). Quand je pense à France Quéré, je me sens compris dans ce choix.
Otto Schaefer est chercheur associé à l’Université de Strasbourg (UR 4378, Théologie protestante), vice-président du Conseil scientifique du Parc naturel régional des Ballons des Vosges, membre de la Commission fédérale d’éthique de la biotechnologie dans le domaine non humain CENH/EKAH (Suisse).
Illustration: blé mûr (photo Bluemoose, CC BY-SA 3.0).
(1) Fondée en 1833, fermée en 2015.
(2) Ce recul par rapport à ses propres engagements apparaissait à d’autres moments. Elle pouvait ironiser, par exemple, sur le succès commercial de son livre sur les Évangiles apocryphes, trouvant ces derniers bien inférieurs aux évangiles canoniques.
(3) France Quéré, L’éthique et la vie, Odile Jacob, 1991, p.190, note 3; cf. France Quéré, La famille, Seuil, 1990, p.257.
(4) France Quéré, Une lecture de l’évangile de Jean, Desclée de Brouwer, 1987.
(5) Ibid., p.11. On imagine ici, bien évidemment, une convergence implicite avec les vues de son mari Yves Quéré, physicien nucléaire. La mention de la «volée de cloches» se rattache à sa propre biographie spirituelle, son enfance à Montpellier (cf. France Quéré, La leçon de mes âges, Christus 174 [hors-série, mai 1997], pp.12-17, ici p.12).
(7) France Quéré, L’éthique et la vie, op.cit., p.274. Il s’agit d’une métaphore illustrant sa critique de moratoires imposées à la recherche. L’arrêt de la recherche provoquerait un état sanitaire comparable à une maison à l’abandon: «La végétation l’envahit, lézarde les murs, éventre les toitures, sème la ruine dans l’exubérance des ronces». L’emploi de cette métaphore et la poésie associant au déclin la prolifération sauvage de la verdure en dit long sur la perception de la relation humain-nature dans le paysage et dans le monde.
(8) Je rends également hommage à l’engagement de Marie-Anne Tuetey (1915-2020), fervente co-présidente des Amitiés judéo-chrétiennes à Besançon, ma première paroisse.
(9) Lettre manuscrite adressée par France Quéré à Otto Schaefer le 29 décembre 1988. Dans ce qui me reste de la correspondance avec elle, je vais citer plusieurs fois cette lettre, celle, en effet, qui au-delà de l’échange amical, aborde des questions de fond.
(10) Le sujet m’a été suggéré par Gérard Siegwalt, le mémoire lui-même a été rédigé sous la direction de Roger Mehl. Ce texte (un peu trop foisonnant) est parfois cité comme étant la première référence, en francophonie, au concept désormais ancré dans la Constitution helvétique de «dignité de la créature» (ou «intégrité de l’organisme vivant»).
(11) Van Rensselaer Potter, Bioethics: Bridge to the Future, Prentice-Hall, 1971. Cf. Otto Schäfer-Guignier, Une Bioéthique Écologique: l’Éthique de l‘Environnement, Bio-Éthique 2/2, 1991, pp.110-118.
(12) À l’époque COTE, Communauté œcuménique de travail Église et environnement.
(13) Otto Schäfer-Guignier, Sciences du vivant et sens de la vie. Aspects éthiques des nouvelles techniques de biologie moléculaire et cellulaire, Revue de Théologie et de Philosophie 120/3 (1988), pp.293-315.
(14) Sauf mention contraire, les citations de ce paragraphe sont extraites de la lettre (déjà mentionnée) en date du 29 décembre 1988.
(16) En français dans le texte original allemand.
(17) Otto Schäfer-Guignier, Sciences du vivant, art.cit., pp.305s. Texte original allemand: Karl Ernst v. Baer, Nachrichten über Leben und Schriften (veröffentlicht bei Gelegenheit seines 50jährigen Doctor-Jubiläums am 29. August 1864 von der Ritterschaft Ehstlands), Buchdruckerei der Kaiserl. Akad. d. Wiss., Saint-Petersbourg, 1865, pp.529s. Périodiquement je réemploie ce texte, récemment dans unrecueil plurilingue offert à l’éthicien suisse et allemand Klaus Peter Rippe: Otto Schäfer, Vivant avec d’autres vivants. L’expression narrative de la relation au vivant non humain et son articulation difficile et nécessaire avec l’éthique discursive, in Eidgenössische Ethikkommission für die Biotechnologie im Ausserhumanbereich/Ariane Willemsen (éd.), Ethik im Ausserhumanbereich Beiträge zum aktuellen Diskurs, BBL (Beiträge zur Ethik und Biotechnologie 17), Berne, 2024, pp.99-118 (ici pp.104-107).
(18) Lettre à Otto Schaefer, 29 décembre 1988.
(19) Quéré, Une lecture de l’évangile de Jean, op.cit., p.82 (commentaire de l’entrée à Jérusalem, Jean 12,12-19).
(20) Otto Schäfer-Guignier, Sciences du vivant, art.cit., p.305. Dans le vécu transparaît le verbe allemand erleben, dérivé de leben (vivre) mais qui désigne la vie manifestée dans les empreintes que laissent les mouvements de l’âme (si l’on peut encore parler ainsi). Le jeu sémantique leben/erleben me semble décisif pour évaluer correctement la consistance de l’éthique schweitzérienne et, plus généralement, de la Lebensphilosophie germanique dont elle relève.
(21) Otto Schäfer, Éthique de l‘énergie, Fédération des Églises protestantes de Suisse (FEPS Étude 1), 2008.
(22) Jean-Philippe Pierron, Je est un nous. Enquête philosophique sur nos interdépendances avec le vivant, Actes Sud (Mondes sauvages), 2021.
(23) Quéré, L’éthique et la vie, op.cit., p.331, en référence à Genèse 1,28.
(24) Ibid., p.323. Le présent paragraphe reprend en partie le sous-chapitre que j’ai consacré à France Quéré dans une synthèse de la jeune bioéthique protestante francophone, synthèse que j’ai rédigée en 1992 pour la FEST, institution de recherche interdisciplinaire rattachée à l’Église protestante d’Allemagne (EKD). Ce texte fait partie d’un rapport commandé par le gouvernement allemand: Otto Schäfer-Guignier, I. Protestantische Ethik und Biotechnologie. Die Diskussion in Frankreich und der französisch-sprachigen Schweiz, in Jürgen Hübner et Hartwig v. Schubert (éd.), Biotechnologie und protestantische Ethik. Die internationale Diskussion, Campus Verlag (Gentechnologie. Chancen und Risiken 30), 1992, pp.11-80, ici pp.39-42.
(25) Quéré, L’éthique et la vie, op.cit., pp.313s.
(26) Lettre à Otto Schaefer, 29 décembre 1988.
