Les connaissances s’accroissent, mais le tragique demeure
Le retable d’Issenheim «en principe, nous parle donc d’une époque révolue» et si «notre époque n’est pas forcément plus violente que le 16e siècle», «des moyens techniques bien plus puissants» multiplient le nombre des victimes. Le «chaos irrépressible» imaginé par Grünewald fait alors écho «aux rapports de forces déchaînés qui sèment la destruction et la mort» et à une innovation technique qui «apparaît aujourd’hui autant comme un problème que comme une ressource».
Texte publié sur Tendances, Espérance.
Le retable d’Issenheim, peint par Grünewald au tout début du 16e siècle, fait partie des œuvres vers lesquelles je reviens régulièrement. J’ai eu l’occasion d’aller le revoir, fin septembre, lors d’un passage à Colmar. Il m’empoigne toujours par sa manière de ne pas reculer devant le tragique. La grande crucifixion, que l’on voit en premier, qui était la devanture du retable quand il était fermé, est expressionniste avant l’heure. Et la scène (ci-dessous), décrivant saint Antoine attaqué par des démons, évoque un chaos irrépressible. J’y ai vu, spécialement lors de cette dernière visite, un écho à notre monde déchiré et aux rapports de forces déchaînés qui sèment la destruction et la mort, à droite et à gauche.

Le mal des ardents… une autre époque
Mais le paradoxe est que nous devrions nous sentir loin de ces évocations. Le retable avait été placé dans un établissement qui soignait les personnes atteintes du mal des ardents. Le tableau de saint Antoine, dont j’ai parlé, évoque les graves hallucinations dont souffraient ces malades. Il évoque aussi les membres rongés qu’il fallait parfois amputer. Les moines antonins soignaient, partiellement mais comme ils pouvaient, ce mal, et essayaient de soulager la souffrance des malades. Les souffrances du Christ et les tribulations de saint Antoine représentaient un appui moral pour les personnes atteintes.
Or, on connaît, aujourd’hui, l’origine de ce mal. Il provient de l’ingestion d’un champignon, l’ergot du seigle, qui se logeait sur les céréales (surtout le seigle, comme son nom l’indique) et contenait des alcaloïdes puissants. Les progrès de la médecine ont éloigné de nous de telles maladies. Le retable, en principe, nous parle donc d’une époque révolue.
Pourtant, nonobstant le progrès des connaissances, nous nous sentons toujours contemporains de ce tableau
Pourtant, je ne suis pas le seul à retrouver des échos contemporains inattendus dans ce tableau. Mais ce sont, aujourd’hui, les guerres qui torturent les êtres humains. A la fin de la guerre de 14-18, Otto Dix a peint le triptyque La guerre, qui s’inspire directement du retable d’Issenheim.

À gauche, un fragment du retable de Grünewald. À droite, un fragment du triptyque d’Otto Dix.
Le musée Unterlinden de Colmar expose, dans une autre salle, des rapprochements effectués à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, par le même Otto Dix, entre le Christ couronné d’épines et des prisonniers de guerre déchirés par des barbelés. Otto Dix ne revendiquait nullement (à ma connaissance) une foi religieuse. Mais il a trouvé, chez les maîtres germaniques anciens, une forme de hardiesse dans l’expression de la souffrance.
Les apports ambigus du savoir
Notre époque n’est pas forcément plus violente que le 16e siècle. Souvenons-nous de la Guerre des Paysans, alimentée par des motifs religieux, qui a provoqué, estime-t-on, 100000 morts. Un siècle plus tard, la Guerre de Trente ans, également soutenue par des motifs religieux, a entraîné, dans certaines régions, la disparition des 2/3 de la population.
Mais la guerre moderne est plus meurtrière encore, du fait qu’elle s’appuie sur des moyens techniques bien plus puissants. Pour parler d’un cas contemporain, on parle, actuellement, de 2 millions de morts, Russes et Ukrainiens, depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en 2022. Et que dire des 60 millions de morts de la Deuxième Guerre mondiale ?
L’effet de miroir que j’ai ressenti est, certes, un peu schématique. Mais on voit que l’on gagne quelque chose, d’un côté, avec le progrès des connaissances, mais que l’on perd d’un autre côté. Et le constat est encore plus ambigu, si l’on songe que les connaissances acquises sur l’ergot du seigle ont servi à synthétiser le LSD. De fait, la diminution du prix des diverses substances psychotropes n’a pas vraiment contribué à l’émancipation générale !
Le tragique est, aujourd’hui, un tragique largement autoproduit par des fonctionnements sociaux brutaux et impérialistes, qui engendrent des combats dans lesquels les moyens techniques sont annexés à titre d’armes.
Une leçon: le technosolutionnisme n’est pas une solution
Pour certains lecteurs, ces allers et retours d’une situation tragique à une autre ne seront pas tellement nouveaux. Ceux qui admettent que les problèmes actuels ont plus à voir avec des rapports multifactoriels de pouvoir qu’avec des questions techniques ne seront pas surpris. Nous avons suffisamment de moyens pour mener à bien la transition écologique, par exemple, pour peu que nous la menions avec le souci de la justice. Mais les classes sociales dominantes ne semblent pas se soucier outre mesure de la justice.
Il est vrai que, pendant des années, l’innovation technique a permis de tenir un compromis social où beaucoup de monde pouvait s’enrichir en même temps. Mais elle apparaît aujourd’hui, plus nettement, autant comme un problème que comme une ressource. De sorte que les questions nues que nous pose le retable d’Issenheim, avec le Christ déchiré par la violence de la société humaine, nous apparaissent, à nouveau, dans toute leur force.
Illustration: détail de la Tentation de saint Antoine (retable d’Issenheim, Matthias Grünewald, vers 1515, Musée d’Unterlinden, Colmar, CC0 1.0 Universal).
