L’extrême droite, faussaire de la nation - Forum protestant

L’extrême droite, faussaire de la nation

«Démonter les fables que distille l’extrême droite», mais cette fois en matière historique, c’est le projet de l’ouvrage collectif Les faussaires de la nation, dirigé par Vincent Duclert et Maria Malagardis. Pour éviter que l’on finisse par croire à ce «roman dont les épisodes prétendument héroïques travestissent les événements pour diviser, stigmatiser, pour exclure au lieu de rassembler».

Recension publiée sur Le blog de Frédérick Casadesus les 14 et 21 septembre 2026. 

 

 

Ceux qui pensent qu’arrivée au pouvoir, Marine Le Pen ne pourrait appliquer son programme commettent une lourde faute. Peut-être serait-elle contrainte par des réalités matérielles dans le domaine économique, mais sur un plan politique et social, ce serait une tout autre histoire. Justement, l’histoire, parlons-en. Qu’on s’en réjouisse ou le déplore, elle est la clé de notre imaginaire. Il suffit de consulter les rayons de librairie, la liste des succès au cinéma pour en avoir confirmation: nos concitoyens, jeunes ou vieux, se passionnent pour notre passé. Jean-Marie Le Pen et sa fille, leurs alliés idéologiques aussi, l’ont bien compris, qui depuis toujours ont fait du temps jadis un terrain de chasse aux électeurs. Au prix de mensonges inadmissibles.

 

Répondre aux contre-vérités par les faits

Couverture du livre Les faussaires de la nationVoilà pourquoi Vincent Duclert et Maria Malagardis ont demandé à cinquante experts historiens de droite comme de gauche de décrypter les contre-vérités proférées par l’extrême droite et de proposer un argumentaire pour ne pas s’y laisser prendre. Un livre de plus contre l’extrême droite ? Nous sommes bien obligés de reconnaître que les nombreux ouvrages parus depuis 45 ans n’ont pas empêché le Front national, puis le Rassemblement national, de progresser. Mais, d’une part, ainsi que le calviniste Guillaume d’Orange l’a dit, nul besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer; d’autre part, l’entreprise qui se présente à nous n’a rien à voir avec une leçon de morale, une collection de bons sentiments. Les faussaires de la nation. Comment l’extrême droite défigure l’histoire et comment lui résister (1), donne des réponses précises, un argumentaire efficace aux élucubrations proférées par Marine Le Pen et ses amis.

«L’histoire, en France, est constitutive de l’identité collective, du sentiment national, nous déclare Vincent Duclert. Alors qu’il se prétend le meilleur défenseur de la nation, le Rassemblement national (RN) en est le fossoyeur parce qu’il déforme les faits historiques. À partir de là, nous pouvons considérer qu’il ment à ses propres électeurs et qu’il travestit la nation dont il proclame fréquemment avoir le monopole.»

 

Une démarche d’historiens, pas de militants

Les thèmes abordés dans l’ouvrage de Duclert et Malagardis peuvent paraître classiques – l’affaire Dreyfus ou Vichy, la Collaboration, la Guerre d’Algérie – ou puisés dans les préoccupations contemporaines, – l’immigration, le féminisme, l’État de droit, les médias, l’édition, les programmes scolaires et l’on en passe. On peut dire que l’ensemble du spectre du débat public est balayé par ce travail. Mais il fallait bien cela pour faire face, car le succès politique de l’extrême droite, ne l’oublions pas, s’appuie sur une forte capacité de séduction. La transgression tient sa place dans son dispositif. Mais le mensonge en est le roi. Le récit national, qui permet à chaque étranger de se raccorder à une aventure commune et donc de se sentir pleinement français (y compris par la confrontation des idées, des régimes politiques et des projets) se change sous la plume des scribes d’extrême droite en un roman dont les épisodes prétendument héroïques travestissent les événements pour diviser, stigmatiser, pour exclure au lieu de rassembler.

Parce qu’ils savent que les condamnations morales ne suffisent pas, les experts ici sollicités s’en tiennent à des analyses scientifiques:

«Nous n’avons surtout pas voulu faire une œuvre de militants, souligne Vincent Duclert. Si des auteurs d’horizons ou de sensibilités divers se sont regroupés pour faire exister cet ouvrage, c’est précisément parce que ce projet relève d’un devoir d’historien, purement professionnel. Par cette méthode et dans cet esprit, nous voulons dévoiler l’imposture que représente la conception de la nation véhiculée par l’extrême droite, et donner toutes les clés pour le comprendre.»

 

Prévenir plutôt que convaincre

Une telle démarche permet d’imaginer à quel point la victoire de Marine Le Pen en 2027 transformerait les cadres de la nation. Si, ces dernières années, l’économie a tenu dans le débat public une place considérable, cela s’expliquait par l’importance des problèmes qui se posaient à nous. Ces problèmes ne sont pas résolus, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais la primauté de l’économie tenait aussi au fait qu’il existait un consensus partagé par tous au sujet du régime politique qui nous réunissait. Peu ou prou, personne ne remettait en cause les principes de notre république.

En apparence, l’extrême droite respecte la règle du jeu. Mais les idées qu’elle véhicule en sont l’exact opposé. Ce livre en apporte les preuves.

«Nous ne pensons pas convaincre les partisans résolus du Rassemblement national, admet Vincent Duclert. En revanche, nous espérons toucher les électeurs qui se sont ralliés à cette formation par dépit, ceux qui ne sont pas alignés sur ses idées traditionnelles mais qui veulent « que cela change », comme on dit. Nous voulons, soit directement, soit par l’intermédiaire de nos lecteurs, leur parler, leur démonter les fables que distille l’extrême droite, voire les contradictions dans lesquelles s’enferrent ses responsables, afin qu’ils comprennent le cauchemar qui s’ensuivrait si Marine Le Pen était élue.»

Nous voilà prévenus. Les protestants peuvent-ils célébrer la mémoire de Marie Durand, la geste courageuse des habitants qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont résisté dans les Cévennes, au Chambon sur Lignon et dans tant d’autres paroisses, et ne rien dire face au péril de l’extrême droite ? À l’heure où la candidate du Rassemblement national, sondage après sondage (en dépit d’une légère baisse, depuis quelques jours), apparaît la mieux placée dans la course à l’Elysée, l’ouvrage collectif dirigé par Vincent Duclert et Maria Malagardis présente mieux qu’une réplique, un argumentaire convaincant.

 

Comprendre les colères populaires

Première observation: la mondialisation fait peur. Elle est impopulaire parce qu’elle entraîne la dislocation des systèmes traditionnels quand le nouvel ordre promis depuis des lustres ressemble à s’y méprendre à quelque jungle où le plus fort fait sa loi. Pierre Grosser, dans le chapitre qu’il a rédigé, le rappelle de façon limpide:

«Les surgissements électoraux de l’extrême droite, le trumpisme et le Brexit sont reliés à une « révolte occidentale » face à la mondialisation, à la concurrence économique chinoise, à l’immigration du Sud et à des élites qui encouragent ces phénomènes en ignorant le peuple en souffrance, ou même les légitiment dans le monde académique, culturel ou médiatique.»

Il est facile à ceux qui vivent dans le confort de s’offusquer, pis, de prendre cette angoisse collective pour de la bêtise. Cette arrogance, exprimée par des leçons de morale – ou d’économie – jette les classes populaires dans les bras du Rassemblement national.

Dans notre pays, c’est l’État qui a fait la nation. L’intégration européenne impliquant des transferts de souveraineté, il est tout à fait légitime que des Français considèrent cette évolution comme un péril mortel pour notre pays. Le constat formulé par Dominique Schnapper, éminente sociologue ayant siégé au Conseil constitutionnel, apporte des réponses constructives à cette inquiétude: «Dans les plus vieilles nations européennes, par le fruit d’un travail séculaire, l’identification à la nation est restée un sentiment profond – même s’il s’exprime aujourd’hui surtout à l’occasion des grandes manifestations sportives, pendant lesquelles l’identification collective est ardente», écrit-elle. Ce qui nous constitue ne peut donc être balayé d’un trait de plume. Faut-il pour autant revenir en arrière ? Citant Renan – «Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel» – Dominique Schnapper insiste plutôt sur le sort de ce qu’elle appelle la nation démocratique: «Elle est affaiblie parce que le projet politique par lequel elle intégrait les populations diverses du fait de leurs origines et de leurs conditions sociales s’épuise et que les liens nationaux qui unissent les hommes sont de moins en moins politiques».

Dans ce vide, le Rassemblement national essaie de faire son nid. Sachons lui résister par une ambition démocratique plutôt que par la somme des intérêts matériels.

 

Défendre l’État de droit

Le débat portant sur l’État de droit mérite aussi d’être analysé. Patricia Rrapi, maîtresse de conférences en droit public à l’Université Paris Nanterre, en rappelle non seulement les contours, mais encore les bienfaits:

«Dans son premier volet, l’État de droit renvoie à un ensemble de règles de production et d’application du droit, reposant notamment sur le principe de la séparation des pouvoirs, écrit-elle. Dans son second volet, il possède une dimension substantielle, attachée en particulier au respect des droits et libertés, généralement inscrits dans la Constitution. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il est devenu une valeur fondamentale des régimes démocratiques dans le sens où, au-delà de l’attachement des gouvernements démocratiques au respect de la légalité, l’État de droit signifie la cristallisation constitutionnelle de principes, fruits de conquêtes démocratiques et sociales, que les différentes majorités politiques au pouvoir ne peuvent remettre en cause».

Ah, certes, un tel discours peut passer pour conformiste. Mais comment ne pas privilégier cette option ? Là comme ailleurs, et bien qu’ils ne puissent en aucun cas se targuer de posséder le monopole de l’éthique, les protestants doivent prendre la parole, tenter de convaincre: le sentiment de toute-puissance n’apporte que le chaos.

 

L’antisémitisme n’a pas disparu

Dans un tout autre domaine, l’antisémitisme, l’extrême droite française a su changer d’apparence. Alors que nombre de responsables de La France Insoumise (à commencer par son chef), ont tenu des propos nauséabonds, Marine Le Pen donne l’impression d’avoir imposé aux militants traditionnels de se taire et présente son parti comme un rempart capable de protéger les juifs.

Denis Charbit, professeur de sciences politiques en Israël, spécialiste du sionisme, estime qu’il s’agit d’un mensonge. Admettant qu’un parti politique peut changer d’orientation, qu’autrefois royaliste l’extrême droite inscrit désormais son action dans un cadre institutionnel républicain, cet universitaire considère que l’abandon des thématiques antisémites classiques par la candidate à l’élection présidentielle n’est qu’un simulacre:

«Pourquoi Marine Le Pen s’abstient-elle d’une rupture solennelle s’il n’y a que cela qui sépare le RN du pouvoir ? interroge-t-il. C’est qu’elle mise sur le remplacement de l’antisémitisme par une franche sympathie pro-israélienne pour donner le change. Elle est aidée dans cette démarche au rabais par les membres du gouvernement israélien actuel, au premier rang desquels figurent Benyamin Netanyahou et son ministre de la diaspora, Amikhai Chikly».

Mais ce rapprochement, fondé sur un principe déjà suspect – l’ennemi de mes ennemis est un ami – suffit-il à convaincre d’un changement profond ? «Discerner ce qui de ses convictions du passé doit être combattu est un vrai défi», note avec honnêteté Denis Charbit. En se référant d’une part à la déclaration de l’Église catholique Nostra Aetate à l’issue du Concile Vatican II d’une part, à la clarification formulée au milieu des années 90 par le néo-fasciste Gianfranco Fini d’autre part, l’historien souligne qu’un gouffre sépare encore Marine Le Pen d’une attitude sincère vis-à-vis du judaïsme et des juifs, de sa propre histoire – aussi bien familiale que politique: «Abstention et discrétion en plus du soutien à l’État d’Israël, ne valent pas aggiornamento. Substituer une cible à une autre plus ancienne témoigne que le mercantilisme de haine est toujours en place, même si les moyens ont changé de degré et de nature». En soulignant que le rejet de l’autre demeure la matrice idéologique de ce parti, l’historien démontre que le RN veut utiliser les Français juifs comme des «idiots utiles» dans sa lutte contre les musulmans.

En symétrie, le Rassemblement national utilise à plein la peur de l’islam. Il est évident que les attentats terroristes, que les meurtres perpétrés contre des professeurs n’ont rien fait pour faciliter le dialogue interreligieux. Et si l’on peut concevoir que des imams se lassent de devoir à tout bout de champ rappeler que l’islam n’est pas l’islamisme, on peut aussi comprendre que la fameuse formule «L’islam est une religion d’amour et de paix» ne soit pas toujours entendue. Mais à partir de là, que faire ?

 

Pour une concorde pluraliste

Plutôt que de tenir un discours lénifiant, l’historien protestant Patrick Cabanel invite à penser notre époque à la lumière de l’Édit de Nantes:

«Il est un texte de compromis, qui n’a pas pu ne pas décevoir les deux camps, au moins dans leur aile radicale – mais quelle concorde n’est pas un compromis ? Il aura été porté, depuis autant que de décennies que les guerres de Religion, par ces catholiques désignés comme « moyenneurs », puis « politiques » dont la France n’a peut-être pas suffisamment fait mémoire, car les centres sont bien moins excitants que les extrêmes, de leur vivant comme dans l’historiographie».

Trois éléments, suivant notre historien, caractérisent le texte élaboré sous le règne d’Henri IV: l’attachement foncier des protestants à l’État, la rancœur des catholiques ultras, qui grossiront les rangs de l’Action française et donc de l’extrême droite, enfin la richesse d’une communauté nationale diverse et néanmoins unie. Passant par la loi de 1905, Patrick Cabanel plaide pour une concorde pluraliste:

«La République serait bien inspirée de suivre la recommandation de Michel de l’Hospital, quant aux mots à ne pas employer (tels « islamophobie » et « islamo-gauchisme »); bien inspirée aussi de ne pas avoir plus peur d’un discours politico-religieux musulman que, dans les années 1880-1910, d’un discours politico-religieux catholique (qu’elle a désigné comme cléricalisme). Ce faisant, il y a des raisons de croire qu’elle pourra devenir « plus utile et plus heureuse », une troisième fois, après les protestants au 17e siècle, les protestants et les juifs depuis le 19e siècle, avec les musulmans».

Ces quelques paragraphes ne donnent qu’un aperçu du travail accompli par les cinquante experts, issus de multiples tendances politiques, réunis par Vincent Duclert et Maria Malagardis. Mais on forme le vœu qu’il suscite votre intérêt. Ce livre sort jeudi 1er octobre. Il est de salubrité publique.

 

Illustration: statue de Jeanne d’Arc à Alise Sainte-Reine en Bourgogne, devant laquelle Marine Le Pen a déposé une gerbe le 1er mai 2026 à l’occasion de la Fête de la nation organisée par le Rassemblement national.

(1) Sous la direction de Vincent Duclert et Maria Malagardis, éditions Philippe Rey, 624 pages, 24€50.

 

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