Rationaliser la délivrance
La délivrance est devenu depuis les années 1990 l’un des ministères les plus actifs dans les Églises protestantes d’Afrique. Après avoir mené une étude sur cette pratique dans l’Église presbytérienne camerounaise (EPC) et comparé avec d’autres Églises africaines, Parfait-Benedict Medoumba (qui intervenait lors du Jeudi du Défap du 8 novembre 2025) défend une «régulation de la délivrance par la Bible, assortie d’une rationalisation des pratiques», pour que «le croyant ne s’aliène pas dans la pratique de délivrance, mais participe au contraire au processus de sa guérison».
Visionner le Jeudi du Défap du 8 novembre 2025 avec Parfait-Benedict Medoumba
Jean-Pierre Anzala. Ce soir, nous recevons le pasteur et professeur Parfait-Benedict Medoumba qui est pasteur de l’Église presbytérienne camerounaise (EPC) et docteur en philosophie. Il est aussi enseignant-chercheur à la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Dschang, au Cameroun. Arrivé en France en octobre 2024 comme chercheur post-doctorant en théologie pratique à l’IPT (faculté de Montpellier), Parfait-Benedict, vos recherches portent sur le phénomène d’emprise psychologique dans la pratique du ministère de délivrance au sein des Églises protestantes en Afrique et au Cameroun en particulier, et vous avez accepté de nous présenter une partie de votre travail.
Pratique du ministère de délivrance dans les Églises d’Afrique: réalités, dangers et perspectives
Parfait-Benedict Medoumba. Selon la commission doctrinale du service international du Renouveau charismatique catholique, le ministère de délivrance peut se comprendre comme «l’un des dons du Saint-Esprit, qui témoigne de l’abondance de grâce que le Seigneur accorde à l’Église tout entière à travers le Renouveau charismatique». Dans cette perspective, l’omniprésence du rayonnement de la puissance du Saint-Esprit se fait concomitamment avec l’annonce de l’Évangile. C’est-à-dire que partout où l’Évangile est annoncé, le Royaume de Dieu répand sa lumière et sa paix et dispense une puissance de guérison extraordinaire.
Dans une dynamique d’appropriation autonome de l’Évangile, les Églises locales d’Afrique (et particulièrement celles d’obédience protestante) ont intégré la pratique du ministère de délivrance comme mission à elles confiée par Dieu à travers le Seigneur Jésus-Christ, selon ce qui est relayé dans la prophétie de Joël, ou encore dans l’évangile de Marc et les Actes des apôtres. Mais c’est le phénomène de pentecôtisation (terme cher à Sébastien Kalombo (1)) de la chrétienté protestante africaine en ses multiples variantes qui a fait que la pratique de la délivrance contre les forces du mal a envahi l’espace public. Bureaux, édifices cultuels traditionnels, anciennes cliniques de maraboutage ont été transformés tantôt en des lieux de prière de délivrance, tantôt en des centres de réveil et d’éveil charismatique, sans compter la réduction du ministère pastoral à la seule pratique de délivrance. Cet état des choses (qui pose par ailleurs le problème de la conformité biblique des pratiques de délivrance et de l’authenticité pneumatologique des thérapies) appelle à formuler plusieurs interrogations, surtout lorsqu’au terme de certains rites de délivrance pratiqués ça et là, des familles sont déconstruites (augmentant les cas de divorce), des hommes et des femmes s’appauvrissent voire sont totalement ruinés, des meurtres de masse sont perpétrés, la laïcité est menacée et la simonie quasiment instituée…
Dès lors, on peut se demander si la pratique de la délivrance au sein des Églises protestantes d’Afrique obéit encore à la réalité de l’œuvre de salut en Jésus-Christ à travers l’action du Saint-Esprit et si, au regard de ses multiples dangers, elle ne serait pas une nouvelle forme d’oppression de l’homme par l’homme. La pentecôtisation est-elle la réalisation d’une prophétie ou un simple tournant historique de la spiritualité africaine ? La responsabilité de l’être humain est-elle engagée dans le processus de sa délivrance ou l’invocation de l’Esprit saint l’évacue-t-elle totalement ? On peut distinguer des Églises et communautés chrétiennes qui optent, à travers leurs leaders ou pasteurs,
pour des pratiques tirées essentiellement de la Bible
ou pour un mélange des rites issus de la Bible et des rites traditionnels.
Une troisième alternative, complémentaire des deux précédentes, pourrait également être envisagée: la rationalisation a priori des pratiques de délivrance. D’autant plus qu’elle met en œuvre la raison, outil naturel d’éclairage de la foi nous permettant de distinguer le bien du mal. Une rationalisation que nous voulons ouverte, jusqu’au-boutiste, ne s’opposant qu’à la distinction classique entre le rationnel et l’irrationnel.
Qu’entendons-nous par pratique du ministère de délivrance ? Pour le Petit Larousse illustré, «la pratique réside dans l’application des règles ou des principes d’une science voire d’une technique», définition qui a l’avantage pour nous de traiter la délivrance avec scientificité et donc rationalité. En d’autres termes, interroger la pratique du ministère de délivrance (ou de l’exorcisme), c’est évaluer le recours au raisonnablement correct dans les théories, les méthodes et les buts qui lui sont assignés.
Qu’endons-nous par communautés protestantes ? Il s’agit de cellules de prière essentiellement consacrées au ministère de délivrance et organisées autour d’un leader charismatique laïc qui, dans la plupart des cas, est une ancienne d’Église que l’on dit «effusée de l’Esprit Saint et servante du Christ». Ces communautés qui ne sont pas des Églises possèdent cependant des temples et emploient des pasteurs, parfois à plein temps.
État de la question
La croissance tous azimuts des Églises de délivrance partout en Afrique a eu pour effet de mobiliser des chercheurs d’envergure qui ont analysé le phénomène sous divers angles.
Sandra Fancello (2) constate que c’est la focalisation du pentecôtisme sur la sorcellerie qui a provoqué l’engouement autour du ministère de délivrance en Afrique.
Jean Masamba Ma Mpolo (3) fait observer que dans de nombreuses pratiques et rites de délivrance, plusieurs actes attribués à l’activité salvatrice du Saint-Esprit sont en réalité des méthodes d’aliénation et d’emprise psychologique des fidèles par des pasteurs à la recherche de gloire, prestige et sécurité financière. Il propose aux pasteurs et leaders religieux africains de relever le défi d’une délivrance instruite par la seule action du Saint-Esprit.
Une relecture du ministère de délivrance à partir de l’évangile de Marc pour mieux analyser et comprendre les pratiques d’exorcisme en rapport avec des cas de possession démoniaque permet à Jimi Paul Zacka (4) de proposer le recours à la rigueur exégétique dans le décryptage voire la compréhension et l’appropriation pastorale des récits d’exorcisme de Jésus-Christ. Il s’agit pour lui de former, informer et éduquer les pasteurs et leaders des Églises de guérison ainsi que les chrétiens généralement en situation de grande fragilité sur la différence entre l’activité d’exorcisme de Jésus-Christ et celle pratiquée par des magiciens et marchands de bonheur. Celle-ci, au lieu de libérer l’individu, l’enchaîne dans un état de dépendance vis-à-vis des puissances de ce monde dont le guérisseur-pasteur-gourou est alors le représentant volontaire.
Dans la même veine, Raphaël Picon (5) suggère que la quête de sens à l’œuvre dans la ritualisation de la guérison et du désenvoûtement fasse partie de l’exercice du ministère pastoral contemporain, et que le corps soit pris en compte comme lieu où se joue le salut ou la perdition.
Pour Moïse Samuel Lindjeck (6), l’une des solutions serait de s’assurer que les candidats au ministère sont a priori parfaitement délivrés. Cela suppose que pendant le déroulé de leur formation théologico-pastorale, les potentiels délivreurs soient soumis eux-mêmes rigoureusement au principe exorciste de vérification et de sanctification de leur corps et de leur esprit, en vue d’exercer leur ministère sans emprise psychologique personnelle et déterminée.
Pierre Meinrad Hebga (7) souligne que la ruée vers la délivrance se fait dans un climat de peur et de terreur entretenu par un discours où nombre de phénomènes sont qualifiés à tort d’irrationnels et d’émanation du diable. Le problème de fond pour lui est l’ignorance de la nature humaine et des avancées de la science contemporaine caractérisant à la fois le délivreur et le délivré, le sorcier/guérisseur/pasteur et le fidèle. Pour démystifier rationnellement le mal-être et la souffrance, il conseille de renforcer la foi catholique des croyants et leur appropriation des avancées scientifiques sur la connaissance de l’homme et du monde.
Pour Vincent Hanssens (8), la recrudescence des pratiques de délivrance ne vise réellement que l’emprise psychologique et comme telle, doit être considérée comme un véritable malaise ecclésiologique. Car il s’agit d’une intrusion sectaire au sein même de l’Église, dont la prise de conscience requiert la mobilisation synergique de diverses ressources et compétences théologiques, philosophiques, psychologiques, juridiques, canoniques et expérientielles. Il faut entendre les plaintes des victimes pour attirer l’attention de tous ceux qui exercent une responsabilité sur le fonctionnement de ces mouvements et leur permettre d’intervenir quand il y a urgence.
Considérant la spiritualisation excessive de la compréhension et du vécu du mal-être et de la souffrance comme la conséquence d’un ministère de délivrance pratiqué à l’emporte-pièce dans l’Afrique actuelle, Jean-Patrick Nkolo Fanga (9) pense que c’est l’architecture même de l’exercice du ministère pastoral qu’il convient de réorienter pour qu’il agisse en fonction de la réalité des personnes auprès desquelles il s’exerce. Il ne s’agit pas seulement de rechercher la signification des phénomènes soumis à la réflexion, mais également d’appliquer les thérapies avec sens et finalité.
Ces auteurs et bien d’autres insistent sur l’inadéquation entre la conception, les méthodes et les finalités assignées à la pratique de délivrance dans les saintes Écritures et certaines pratiques de délivrance en vigueur au sein des Églises protestantes d’Afrique. Ils mettent également en relief le recours aux disciplines connexes à la théologie pour une délivrance holistique. Mais ils n’insistent pas assez, ce me semble, sur la rationalisation des pratiques de délivrance.
En partant d’une étude sur l’EPC, nous explorons ici les possibilités de relever les défis posés par la spiritualisation excessive du mal-être et de la souffrance dans la pratique africaine de la délivrance, afin d’amoindrir (à défaut d’éliminer totalement) les dangers encourus.
Probématique
La question principale posée par notre recherche est de savoir comment amener les Églises et communautés protestantes d’Afrique engagées dans la pratique du ministère de délivrance à relever le défi d’une rationalisation des pratiques. Notre thèse est que l’utilisation rigoureuse de méthodes rationnelles (complémentaire de l’effort de compréhension et de connaissance de la Bible, et de l’examen des diverses pathologies soumises à la délivrance) est importante si l’on veut pratiquer un ministère de délivrance efficace et efficient. Notre méthode sera donc corrélative et nous voulons préciser (avec Jean-Patrick Nkolo Fanga) qu’en théologie pratique, elle peut se résumer à
voir (observer, décrire les réalités, les faits),
juger (évaluer à la lumière de références)
et agir (proposer de nouvelles pratiques).
Il s’agit donc d’une démarche scientifique qui vise à faire une lecture descriptive, narrative et interrogative du réel, étant attendu que les problèmes soulevés par cette lecture de la réalité seront mis en dialogue avec les sciences humaines et la Bible dans le but de reformuler les pratiques de l’Église.
Dans ce sens, nous commencerons par une étude contextuelle de la pratique de délivrance observée auprès des fidèles et pasteurs de l’EPC sur la base d’informations recueillies lors d’une enquête par questionnaire administré entre octobre 2024 et juillet 2025. Ensuite, nous mettrons en dialogue ces résultats avec des études menées par des théologiens ou penseurs africains sur les réalités du ministère de délivrance en Afrique, l’objectif étant de montrer les dangers menaçant l’intégrité et l’intelligibilité de son exercice. Enfin, nous procéderons à la régulation du ministère de délivrance par la Bible, dans le but de promouvoir (à partir d’une utilisation rigoureuse des méthodes rationnelles) la compréhension, la connaissance et la délivrance du mal-être et de la souffrance en Afrique.
1. Réalité de la pratique du ministère de délivrance au sein des Églises protestantes d’Afrique: le cas de l’Église presbytérienne camerounaise (EPC)
Née de la mission presbytérienne américaine au Cameroun, l’EPC se positionne comme une des importantes Églises protestantes d’Afrique centrale. Elle compterait à ce jour plus de 4 millions de fidèles pour plus d’un millier de pasteurs répartis dans 8 synodes et 40 consistoires. Notre questionnaire a été administré auprès d’un échantillon d’un peu plus de 500 fidèles et 400 pasteurs. Les questions ont porté sur les requêtes des fidèles, les méthodes de délivrance utilisées par les pasteurs, les effets de la délivrance sur les fidèles et leur impact au niveau de l’EPC en général.
Il en ressort que la pratique du ministère de délivrance est une réalité indéniable à l’EPC. Elle est même la raison d’être de plusieurs paroisses à travers l’intense activité en la matière exercée par leurs pasteurs, par exemple Adna (environ 3000 fidèles), Kondengui Lilian Brook (un peu plus de 1500), Duma Zambe (un peu plus de 3000) dans les synodes Centre et Sud, et les consistoires Akonolinga, Yaoundé, Mvila la Grâce (10). Des paroisses auxquelles il faut ajouter des cellules de prière, comme celle d’Odza Auberge bleue qui, tenue par une ancienne d’Église, mobilise un peu plus de 500 personnes chaque semaine pour des prières de délivrance (11).
Les requêtes des fidèles sont pour la plupart contre des maladies dites incurables et considérées comme l’œuvre d’un sorcier, le chômage, le célibat, de mauvais résultats aux examens, la stérilité, des addictions, l’infidélité conjugale, la prostitution, l’injustice, la malchance, la poisse, des traumatismes, des blocages dans l’obtention des visas de voyage…
Plusieurs fidèles affirment que leurs bergers-praticiens leur ont fait remplir un questionnaire-diagnostic avec des questions sur les origines ethniques et tribales, la famille, les consultations de sorciers ou guérisseurs, les maladies héréditaires… Ils signalent aussi la prière avec imposition des mains qui va avec la prescription de jeûnes privatifs, de rites de guérison traditionnelle déclarés compatibles avec la volonté de Dieu. Il faut souligner que le processus de délivrance commence par des prédications et des enseignements sur des miracles de Jésus et la puissance salvatrice de l’Esprit saint. Des témoignages sont également mis à contribution pour convaincre les quelques sceptiques qui se trouveraient dans ces Églises par curiosité. Dans ces paroisses (et particulièrement dans la cellule de prière d’Odza), des quêtes sont organisées pour que les plus démunis puissent disposer d’un capital leur permettant de sortir de la pauvreté. La collecte et la redistribution des biens sont considérées ici comme une pratique de délivrance.
Sur l’impact des pratiques de délivrance, le constat des fidèles est mitigé:
Pour certains, plusieurs sollicitations (surtout ponctuelles) trouvent des réponses au terme de séances de délivrance.
Pour d’autres, le mélange des pratiques bibliques et des rites thérapeutiques traditionnels pose des problèmes et rend plus difficile le processus de guérison.
D’une manière générale, cette enquête nous a permis de constater que l’EPC considère le ministère de guérison comme faisant partie intégrante de la mission que Jésus-Christ a confié à son Église, plus précisément à ses envoyés. La question est donc prise au sérieux et a justifié l’organisation les 28 et 29 octobre 2016 d’un colloque sur le ministère de délivrance dans l’EPC. L’un des objectifs était de normaliser la pratique du ministère de délivrance dans l’Église à travers la création et la mise en œuvre au sein des instituts de formation théologique d’un programme de master professionnel avec l’option Accompagnement pastoral.
Cela fait écho à ce qui se passe dans plusieurs autres Églises protestantes en Afrique. Au-delà de l’EPC, la tendance à la centralisation de la pratique du ministère de délivrance, considéré finalement (toute proportion gardée) comme l’ultime mission, voire l’identité même de l’Église protestante en Afrique, est une réalité certaine. On peut constater qu’il s’agit d’un phénomène assez récent puisque, jusqu’à la fin des années 1980, la délivrance (appelée exorcisme) était surtout reconnue comme une exclusivité de l’Église catholique.
Selon Sandra Fancello, le succès des pratiques de délivrance accompagne l’émergence des ministères spécialisés et des camps de prière en Afrique depuis le début des années 1990. Ce qui remet au goût du jour l’ancienne confrontation entre pasteur et féticheur en Afrique de l’Ouest.
Une enquête menée en 2008 au sein de la Church of Pentecost (12) au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Ghana montre que la délivrance y est une pratique courante en tant que séquence intégrée au culte hebdomadaire ou à la veillée dans des camps de prière, qui sont des structures indépendantes associées à l’Église au Ghana (à l’image des cellules de prière observées dans l’étude de cas de l’EPC). C’est au Ghana justement et en Côte d’Ivoire que le prophète Harris a incité au début du 20e siècle les villageois à renoncer à la sorcellerie et à brûler leurs fétiches (13). Dans ce sens, la pratique du ministère de délivrance est une lutte contre la sorcellerie, consistant essentiellement dans ses aspects pratiques à identifier les esprits démoniaques ou à les reconnaître en fonction des symptômes décrits par la plupart des manuels de délivrance d’inspiration pentecotiste ou charismatique. La sorcellerie est vue comme faisant partie des plans de l’Ennemi, comme défi des forces du mal. Toute situation d’inconfort physique, moral ou social est attribuée à l’action d’un sorcier ou d’un démon. Pour Sandra Fancello, le processus de délivrance emprunte aujourd’hui aux méthodes du marketing moderne visant un public urbain et scolarisé: l’accent est mis sur la consultation individuelle comme préalable à la délivrance collective lors du culte hebdomadaire. Au Centre d’évangélisation de Ouagadougou (14), tout comme à l’EPC, ces consultations passent par un entretien avec l’un des dirigeants de l’Église qui fait remplir un questionnaire dont les réponses permettent de cerner le mal.
2. Dangers liés à la pratique du ministère de délivrance
Toutes ces réalités montrent, en marge de la normativité biblique, une dose d’intentionnalité en matière de délivrance et appellent à exposer les dangers encourus lorsque l’on adhère à certaines pratiques.
On peut volontiers convenir avec Jimi Paul Zacka que dans les Églises néo-pentecôtistes d’Afrique centrale, les révélations divines, les manifestations du Saint-Esprit, les prophéties, la pratique du parler en langues, de la délivrance et de l’exorcisme suscitent l’engouement de plus d’un fidèle à la quête de solutions spirituelles à ses problèmes physiques, psychiques et matériels. Mais il y a lieu de dénoncer les dangers d’une conception de la délivrance menant à une spiritualisation excessive de la compréhension du mal-être et de la souffrance.
Si des problèmes d’ordre matériel peuvent requérir des solutions spirituelles, une telle approche de la délivrance expose le croyant à esquiver la responsabilité de manger à la sueur de son front alors que la résolution de ses problèmes peut passer par un travail acharné et déterminé de sa part. Sur le plan moral, la pratique de délivrance expose ainsi les croyants au risque de la paresse et de la fainéantise. Elle semble donner raison à Nietzsche qui voyait dans la religion un refuge pour des incapables qui ont inventé le mythe d’un Dieu justicier pour soulager leurs peines. Elle semble alimenter un climat terrorisant où même la perte d’un objet par simple négligence ou inadvertance peut être attribuée aux démons ou aux sorciers. Le discours de diabolisation du réel qui en découle contribue à évacuer la notion de responsabilité personnelle au profit des démons et des mauvais esprits que le pasteur dénonce publiquement et incite à se manifester dans le temple, faisant ainsi l’économie de la confession. Le phénomène nocif de l’emprise psychologique est une forme de manipulation mentale récurrente dans le but de victimiser une personne et de parvenir à ses fins. C’est la méthode qu’aurait employé le pasteur Paul Mackenzie de la Good News International Church, une Église protestante d’obédience évangélique du Kenya qui aura conduit à la mort près d’un demi-millier de personnes (15).
À ces dangers moraux et psychiques, il faut ajouter les sévices corporels à travers des coups sec administrés lors des rituels d’expulsion physique des démons qui peuvent conduire à des lésions corporelles.
Quant à la fonction pastorale, cela favorise, comme le montre Dieudonné Zognong (16), l’apparition de pasteurs et autres prophètes improvisés, ministres généraux de Dieu qui, Bible à la main, écument à longueur de journée les lieux publics, leurs appétits financiers aiguisés par l’exhibition du train de vie exubérant de certains chasseurs de démons, et ne manquant pas de programmer des miracles et de se livrer à la simonie et au clientélisme. Ces dangers et bien d’autres encore montrent l’urgence d’envisager de nouvelles perspectives pour une pratique du ministère de délivrance soucieuse du bien-être de l’être humain de manière holistique. Nous pensons que cela passe par la régulation de la délivrance par la Bible, assortie d’une rationalisation des pratiques, adossée à une rationalité ouverte et inclusive.
3. Perspectives: régulation par les saintes Écritures
Dans l’Ancien Testament, il existe environ 11 termes par lesquels l’hébreu désigne la notion de délivrance dont:
teshu’ah (תְּשׁוּעָה, délivrance, secours, victoire, salut, qui peut sauver);
tsedaqah (צְדָקָה, justice, droiture, bienfait, droit, innocence, vérité, miséricorde, bonheur, salut, délivrance, temps);
natsal (נָצַל, délivrer, sauver, protéger, se protéger, ôter, dépouiller, enlever).
La notion de délivrance évoque d’une part une action impersonnelle subie par le sujet (dans la plupart des cas, c’est Dieu qui délivre l’égaré), d’autre part une action personnelle faite par le sujet (homme qui prend sur lui l’initiative de se sauver, de retourner auprès du Créateur).
Dans le Nouveau Testament, il existe quatre mots pour désigner ou traduire l’idée de délivrance:
Sôtèria (σωτηρία, salut, sauveur qui délivre, sauver, être sauvé, délivrance);
lutrôsis (λύτρωσις, rédemption, délivrance, action d’être racheté);
apolutrôsis (ἀπολύτρωσις, rédemption, délivrance, rachat);
afesis (ἄφεσις, pardon, rémission, délivrance, liberté).
Cela rejoint l’un des deux aspects déjà mis en relief dans l’Ancien Testament: la délivrance comme action menée par Dieu (cette fois en la personne de Jésus-Christ) et subie par le sujet qu’est l’homme.
La charge sémantique du terme dans les saintes Écritures est donc un appel à l’autonomie de l’être humain qui doit rechercher les voies et moyens de sa propre délivrance. En d’autres termes, selon la Bible, le croyant ne s’aliène pas dans la pratique de délivrance, mais participe au contraire au processus de sa guérison. On le voit assez nettement avec Jésus qui demande à l’aveugle de Jéricho (Luc 18,41): «Que veux-tu que je te fasse ?». Une manière de dire que c’est avec le Créateur que nous travaillons sur la construction de notre être et donc de notre délivrance. L’appel à une volonté personnelle dans le processus de délivrance montre la nécessité d’intégrer le rationnel dans le spirituel.
4. Pour une rationalisation des pratiques dans le ministère de délivrance dans les Églises protestantes d’Afrique
Par rationalisation, nous entendons simplement le fait de rendre rationnelle une idée, une pratique, une manière de penser, un fait social ou naturel soumis à notre appréciation. Cette rationalisation, nous la voulons complémentaire à la spiritualisation, et dépouillée de l’opposition à l’irrationnel qui caractérise la rationalité classique. Nous croyons fermement que «opposer rationnel et irrationnel» est «particulièrement absurde car nous ne jugeons irrationnel que ce dont nous ignorons encore les lois». L’irrationnel ne paraît riche que de rationalités potentielles et «la raison n’est pas une chose mais une fonction» humaine, «fonction qui se transforme avec les connaissances qu’elle traite» (17).
Les avantages d’une telle rationalisation sont multiples. Elle est d’abord un commandement biblique appelant à la volonté de l’homme dans le processus de sa délivrance. Elle nous assure ensuite un socle normatif capable d’impulser une véritable prise de conscience quant à la nécessité d’un fondement théologique de la pratique de la délivrance et à l’évaluation des dangers en cours. Elle se veut enfin ouverture au vivant, c’est-à-dire au multiple. À travers ce principe d’ouverture, elle porte la marque d’une rationalisation inclusive ouverte au dialogue d’inter-rationalité dans l’effort aussi bien de compréhension et d’analyse du message biblique sur la délivrance que de confrontation avec ce que beaucoup appellent la sorcellerie. Dans la pratique, nous pensons qu’un effort devrait être fait pour renforcer les capacités des pasteurs et autres leaders des communautés protestantes d’Afrique en matière d’éclairages de la métaphysique contemporaine sur les phénomènes de sorcellerie en rapport avec la délivrance.
Conclusion
Nous sommes partis d’une préoccupation: comment engager les Églises et communautés protestantes d’Afrique à relever le défi d’une rationalisation des pratiques du ministère de délivrance ? À partir de l’étude de l’EPC mise en dialogue avec des expériences similaires dans d’autres Églises, et en convoquant la régulation de la Bible au sujet de la délivrance, nous avons pu démontrer qu’aussi bien dans l’effort de compréhension et de connaissance de la Bible que dans l’examen des diverses pathologies soumises à la délivrance, l’utilisation rigoureuse de méthodes rationnelles complémentaires à la foi est importante pour la pratique d’un ministère de délivrance efficace et efficient. Ce qui mène à une question plus large: quelle rationalité pour la théologie pratique au 21e siècle ?
Illustration: séquence d’imposition des mains lors d’un culte de l’EPC.
(1) Professeur d’éthique et de sciences des religions à l’Université protestante du Congo (UPC, Kinshasa) et membre de la présidence de l’Église du Christ au Congo (ECC). Auteur de Pentecôtismes en République Démocratique du Congo, Éditions du Panthéon, 2015-2018.
(2) Anthropologue au CNRS et membre de l’IMAF, elle a publié plusieurs ouvrages autour de ces thématiques comme Les aventuriers du pentecôtisme ghanéen. Nation, conversion et délivrance en Afrique de l’Ouest (Karthala, 2006), Chrétiens africains en Europe. Prophétismes, pentecôtismes et politique des nations (dir. avec André Mary, 2010), Penser la sorcellerie en Afrique (dir., Hermann, 2015), Charismatic Healers in Contemporary Africa. Deliverance in Muslim and Christian Worlds (éd. avec A. Gusman, Bloomsbury, 2022). Et le dossier Face à la sorcellerie des Cahiers d’études africaines 231-232 (2018) qu’elle a dirigé avec Julien Bonhomme.
(3) Jean Masamba Ma Mpolo (1936-2006), pasteur baptiste et professeur de théologie (Université protestante du Congo, Kinshasa) après des études aux États-Unis de 1961 à 1973. Il a travaillé entre autres sur la sorcellerie et la psychologie de la religion en Afrique.
(4) Théologien et anthropologue centrafricain qui, après des études à l’IPT Montpellier, a enseigné au Congo et au Rwanda, Jimi Zacka (1968) est l’auteur entre autres de Possessions démoniaques et exorcismes dans les Églises pentecôtistes d’Afrique centrale, Une relecture du «Ministère de délivrance» à partir de l’Évangile de Marc (Éditions Clé, 2010), et de L’Enchantement religieux dans nos Églises d’Afrique (Édilivre, 2014). Voir son article dans Foi&Vie (2012/3): Un regard sur la lecture de l’Apocalypse dans l’Afrique contemporaine, pp.81-84.
(5) Professeur de théologie pratique à l’IPT Paris, Raphaël Picon (1968-2016) a entre autres publié: Délivre-nous du mal, Exorcismes et guérisons: une approche protestante (Labor et Fides, 2013).
(6) Prêtre de l’Église anglicane du Cameroun jusqu’à sa mort en 2020, et auteur de Le ministère de délivrance au Cameroun, Quels repères ?, Essai d’analyse exégétique et théologique, L’Harmattan (Afrique théologique et spirituelle), 2015.
(7) Prêtre jésuite et anthropologue camerounais (1928-2008). Auteur de Sorcellerie et Prière de délivrance (INADES Édition (Présence Africaine), 1982), il aussi dirigé l’ouvrage Croyance et guérison, Clé (Études et documents africains), 1973.
(8) Sociologue belge, ancien vice-recteur de l’Université catholique de Louvain. Il a dirigé l’ouvrage De l’emprise à la liberté, Dérives sectaires au sein de l’Église, Témoignages et réflexions, Mols, 2018.
(9) Pasteur de l’EPC depuis 2004 et directeur de l’institut Al Mowafaqa à Rabat depuis 2024, après avoir été professeur de théologie pratique à Yaoundé. L’exercice du ministère pastoral dans les Églises d’Afrique, Nouveaux défis et perspectives, Études théologiques et religieuses (ETR) 94/4 (2019), pp.565-580.
(10) La paroisse d’Adna est située à Yaoundé et a inauguré un vaste temple en 2021. La paroisse de Kondengui Lilian Brook est également à Yaoundé. Celle de Duma Zambe est à Ebolowa, dans le sud du pays.
(11) La cellule de prière La Grâce de Dieu est située près du carrefour de l’Auberge bleue à Odza, un des quartiers sud de Yaoundé.
(12) La Church of Pentecost est l’une des plus importantes Églises protestantes d’Afrique de l’Ouest. Fondée par James McKeown, un missionnaire pentecôtiste irlandais, au Ghana (alors colonie britannique appelée Gold Coast, Côte de l’Or) à la fin des années 1930, elle compterait aujourd’hui environ 4 millions de membres dans de nombreux pays et est dirigée depuis 2018 par l’apôtre Eric Kwabena Nyamekye.
(13) William Wade Harris (vers 1860-1929), issu d’une famille animiste et méthodiste du Libéria, se convertit au début des années 1880 et se considère comme prophète après des visions lors d’une incarcération en 1910. Il prêche ensuite, convertit et guérit dans les régions côtières du Libéria, de Côte d’Ivoire (dont il est expulsé par les autorités françaises en 1915), du Ghana et de la Sierra Leone. Il est à l’origine de l’Église harriste en Côte d’Ivoire et de la Twelve Apostles Church au Ghana.
(14) Fondé en 1987, le Centre international d’évangélisation/Mission intérieure africaine (CIE/MIA) est l’une des plus importantes Églises chrétiennes du Burkina Faso, dirigée par le couple pastoral Mamadou Karambiri (issu d’une famille musulmane et converti dans une assemblée pentecôtiste toulousaine en 1973)/Hortense Karambiri.
(15) Mackenzie est en prison depuis 2023 pour avoir incité 429 des fidèles de son Église (qu’il a fondée en 2003) à jeûner jusqu’à la mort dans la forêt de Shakahola où il les aurait rassemblé pour attendre Jésus. En 2025, les restes d’au moins une cinquantaine d’autres fidèles ont été retrouvés à Binzaro, non loin de Shakahola. Mackenzie avait déjà été arrêté en 2017 et 2018 pour avoir incité les enfants de son Église à ne pas aller à l’école.
(16) Sociologue camerounais et maître de conférences à l’université de Tromsø (Norvège), il est l’auteur entre autres de Le christianisme outragé, La misère religieuse en procès, L’Harmattan, 2014; et Démocratisation et religion en Afrique noire, L’émergence de la gouvernance de ré-enchantement, L’Harmattan, 2016.
(17) Henri Laborit cité par Pierre Meinrad Hebga, La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, L’Harmattan, 1998, p.11.

