Traduire la Bible - Forum protestant

«II n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.» Après avoir résumé «l’historique mouvementé» des traductions de la Bible, France Quéré examine quatre passages du Nouveau Testament où les «traducteurs se cassent parfois le nez»: «incertitudes» (le «pain quotidien»), «erreurs volontaires» (le lieu de la nativité), «préjugés» (l’homme, «tête» de la femme) et «intraduisible» (la belle-mère de Pierre). Quatre nœuds d’une Écriture «structurellement traduite et traductrice».

Inédit posthume non daté publié dans le numéro du centenaire de Foi&Vie (1998/5) au côté d’un autre inédit d’une autre figure connue: Pierre Maury (La Bible, unique référence ?).

 

 

 

S’il est un livre dans le monde que la traduction concerne, c’est bien la Bible. Elle remporte la palme avec près de deux mille versions en des langues différentes ! La plupart d’entre nos compatriotes n’y ont accès qu’à travers le français, faute d’avoir étudié l’hébreu et le grec, qui sont les langues originelles de la Bible. Auraient-ils cette compétence, ils ne pourraient se targuer, pour les Évangiles du moins, d’être en contact avec le texte primitif. Derrière le grec de saint Matthieu, par exemple, se cache vraisemblablement une version plus ancienne, écrite en araméen. Papias et Irénée, au second siècle, font clairement allusion à un écrit sémitique, œuvre des Hébreux. Le grec du Nouveau Testament n’est pas la langue maternelle de leurs auteurs, Luc excepté peut-être, ou si elle l’est, c’est une langue refaçonnée par les habitudes linguistiques des sémites, en sorte que si Jean et Marc écrivent en grec, ils ont l’air de penser en hébreu ou en araméen.

Traduction, le Nouveau Testament l’est aussi en ce que ses récits ne proviennent pas d’un reportage direct, dont les auteurs auraient consigné jour après jour les diverses péripéties. La rédaction est tardive – au bas mot une trentaine d’années après les événements qu’elle relate – et provient des élaborations des communautés croyantes. Le texte constitue donc une traduction d’un message, une traduction d’une traduction que l’on médite et répète. Traduire, c’est transmettre un message pour une communauté de foi, marquée par ses attentes et ses coutumes. La Bonne Nouvelle dont la vocation est d’être ébruitée, se délivre par des hommes ou des écoles qui en commentent toujours le sens à travers les événements qu’ils relatent.

Les Évangiles forment un ouvrage, traduit au double sens du terme, à partir d’une langue d’abord, et selon les normes de la tradition de foi ensuite, mais voilà un troisième élément: nous autres lecteurs traduisons le texte consciemment ou pas, en concepts modernes. Chacun reçoit, selon son intelligence, son milieu, sa culture, ses habitudes mentales, et la parole est perçue différemment, quoiqu’elle soit une. L’Écriture est ainsi structurellement traduite et traductrice.

Une première partie retracera à grands traits l’historique mouvementé de la traduction. Une seconde examinera comment quelques-uns des nombreux traducteurs se cassent parfois le nez. Car c’est là le plus étrange: le livre, qui par essence est traduisible et traducteur, résiste aussi à la traduction.

 

I. La traduction a une histoire

Au commencement, avant l’imprimerie, on recopie les textes, et ce sont déjà un peu des traductions, car ce travail s’accompagne involontairement du tremblé d’une interprétation. Le geste de reproduction est loin d’être parfait. La main omet des passages, saute des mots ou les charge et surtout ajoute des gloses que le copiste suivant prend pour des oublis corrigés et qu’il incorpore au texte, en sorte que l’ajout n’apparaît plus: il s’est fondu dans le texte.

Les manuscrits les plus anciens – étant entendu que tous les originaux ont disparu – sont écrits sur parchemin, en onciales (c’est-à-dire en majuscules) et ils s’échelonnent du troisième au neuvième siècle. Il existe aussi des manuscrits sur papyrus également en onciales, datés du deuxième au huitième siècle. Nous avons un peu moins de trois cents de ces catégories de manuscrits mais nous en avons dix fois plus d’une troisième sorte, écrits en minuscules et plus récents (entre le neuvième et le dix-septième siècle). Ils sont sur parchemin puis sur papier. Destinés à la lecture, ils offrent, pour la faciliter, des signes de ponctuation. Un quatrième groupe comprend des lectionnaires à usage liturgique: ils ne contiennent que des péricopes sélectionnées. Les plus anciens remontent au sixième siècle. On en possède plus de deux mille. Enfin il existe des traductions en langues modernes qui jouent un grand rôle dans la transmission. C’est à elles que nous nous intéressons ici.

La première traduction connue date de 172. Due à Talien, elle est écrite en syriaque. De la fin du second siècle jusqu’au début du quatrième, plusieurs versions coptes du Nouveau Testament apparaissent en Égypte. Entre 350 et 380, l’évêque arien des Goths, Ulfila, invente l’alphabet gothique et l’applique immédiatement à sa traduction de la Bible. Au cinquième siècle, pareillement, naît l’écriture arménienne, et la Bible est le premier livre traduit et composé avec cette écriture nouvelle. Après l’arménien, c’est la version en géorgien, dans les mêmes conditions: la Bible étrenne une écriture. Elle conserve longtemps ce caractère inaugural: le premier livre imprimé par Gutenberg sera aussi une Bible. Une technique neuve acquiert, par le livre auguste, sa consécration.

Entre 382 et 420, Jérôme traduit en latin, à partir de l’hébreu, l’Ancien Testament, puis le Nouveau Testament à partir du grec. On appelle cette version la Vulgate, autrement dit: version courante. Elle deviendra en 1592, sous Clément VIII, la traduction officielle pour l’usage catholique. Au cinquième siècle, existent deux versions syriaques des Évangiles: apparaît aussi un Nouveau Testament complet en éthiopien, et du septième au neuvième siècle sont publiées les versions arabes. Au neuvième siècle, Cyrille et Méthode traduisent la Bible en vieux slave tandis qu’en Europe les traductions latines sont les seules accessibles. C’est au milieu du treizième siècle, sous le règne de saint Louis, qu’est faite la première traduction française de la Bible. Elle remporte peu de succès. On lui préfère les Bibles historiales, traduites dès 1312, parce que les morceaux choisis correspondent mieux au niveau de culture des fidèles. 1455, Gutenberg imprime sa première Bible: c’est la Vulgate. Il en reste aujourd’hui quatre-vingt-dix exemplaires dans le monde. 1516: 1′ évangile grec est traduit par Érasme. 1550: Robert Estienne publie sa propre traduction. Au seizième siècle, J. Lefèvre d’Etaples, à l’abbaye de Saint-Germain des Prés, effectue la traduction française de la Vulgate, mais avec des corrections, à partir du grec évangélique, la version de Jérôme n’étant pas exempte de défauts. Lefèvre d’Etaples est chassé par la Sorbonne: sa volonté de mettre dans toutes les mains la Bible n’est-elle pas une audace protestante ? Lefèvre d’Etaples, exilé, fait paraître à Anvers sa traduction de l’Ancien Testament à partir de la Vulgate. Les protestants disposent d’une Bible dès 1535, traduite par Olivétan de l’hébreu et du grec, éditée à Neuchâtel. Révisée à Genève en 1588, elle remporte un grand succès sur place avant de s’imposer en France jusqu’au milieu du dix-huitième siècle sous le nom de Bible de Genève; elle aura deux correcteurs, D. Martin (1707) et Osterwald trente ans plus tard. Victor Hugo possédait la Bible de Martin, et Paul Claudel celle d’Osterwald. Du côté catholique, la Bible de Lefèvre d’Etaples fait carrière en Belgique, corrigée par l’université de Louvain. Lefèvre d’Etaples publie en 1566 une nouvelle version, à partir des Bibles protestantes et se fait condamner. En 1578, paraît cette version remaniée sous le nom de Bible de Louvain. Elle a, en deux siècles, deux cents éditions. Pascal en fait son instrument de travail. En 1546, le concile de Trente, réuni pour réaffirmer face à la dissidence l’identité de l’Église, rappelle la liste canonique des livres de la Bible, proclame la Vulgate comme la seule version légitime dans l’usage public et soumet l’interprétation des textes sacrés à la tradition des Pères de l’Église. Le même concile réagit avec méfiance à l’invention de l’imprimerie. Les fidèles ont été jusqu’ici éduqués par l’oreille, en troupe, sous l’autorité des clercs. La publication des livres permet à chacun de méditer seul sur les textes et d’être ainsi sa propre autorité, échappant au contrôle de l’Église. Pour pallier cette émancipation, le concile exige que l’imprimerie fasse porter l’approbation de l’évêque sur les livres religieux, mais il ne condamne pas le principe des traductions en langues vivantes:

«C’est dans ma langue allemande que ma mère m’a appris à réciter le Notre Père et le Je crois en Dieu, plaide le cardinal Madruzzo, évêque de Trente. Ce ne sont pas de pauvres gens, ne sachant que leur langue maternelle, qui sont tombés dans l’hérésie, mais des professeurs très savants en hébreu et en grec».

On peut donc traduire, puisque l’hérésie ne vient pas de la masse mais des élites savantes. Cette tolérance du concile de Trente se durcit ultérieurement. En 1564, Pie IV commence un travail de censure, il explique que la Bible exerce sur les ouailles une influence pernicieuse.

«Qu’on s’en tienne au jugement de l’évêque ou de l’inquisiteur, dit-il, qui pourront permettre, d’après l’avis du curé ou du confesseur, la lecture des saintes Bibles traduites en langue vulgaire par des auteurs catholiques, à ceux qu’il auront jugé capables de fortifier leur foi par cette lecture au lieu d’en éprouver des dommages. Que cette permission soit accordée par écrit.»

On ne s’étonnera pas des violences faites envers Port-Royal, où l’on dit que la lecture de la Bible est un devoir pour tout chrétien.

Un oratorien proche de Port Royal, le Père Quesnel est condamné pour avoir recommandé la lecture et affirmé que même les femmes pouvaient lire la Bible, parce que leur peu de culture les rend inoffensives ; l’hérésie vient de la science orgueilleuse des hommes, répète-t-il, après le cardinal Madruzzo, mais le principe qui prévaudra jusqu’au début de notre siècle est que la foi passe par l’oralité, elle se communique de cœur à cœur. Les illettrés ne sont donc pas gênés par cette forme de transmission, ils sont catholiques aussi bien que les autres, et la lecture du Livre apparaît comme une superstition protestante. On ne traduit donc plus.

Cependant les libertés gallicanes se maintiennent en France malgré l’ultramontanisme de la Sorbonne, et c’est dans ce climat que se crée à Port-Royal un groupe biblique. Angélique Arnaud vient de réformer son abbaye à Paris et à Port-Royal des Champs. L’abbé de Saint Cyran en est le guide spirituel et c’est lui qui rassemble les solitaires de Port-Royal. Ces hommes se réunissent régulièrement pour l’étude et la prière. Parmi eux, Antoine Lemaître et son frère Luis Isaac Lemaître de Sacy, cousins d’Angélique, qui a amené ses frères, Arnaud d’Andilly et le grand Arnaud, plus un jeune théologien, Pierre Nicole. Ce groupe s’attache à la théologie de la grâce d’après saint Augustin. Du jansénisme, la postérité n’a retenu que l’austérité. Il faut saluer plutôt la tentative de démocratisation de la lecture biblique; elle n’échappe pas à l’entourage spirituel du roi, constitué de jésuites qui mettent celui-ci en garde contre le péril de la liberté des consciences. De même, on doit au jansénisme la grande tradition de spiritualité qui a formé les Bérulle et les saint François de Sales. C’est à Port-Royal que se compose la plus belle traduction française de la Bible qui aura deux siècles, et qui a nécessité trente années de travail. Ces Messieurs sont animés par le désir de faire découvrir aux chrétiens la parole de Dieu. Ils sont tous des écrivains connus, passionnés de sciences, capables entre tous de faire briller dans leurs travaux la beauté de la langue française, et d’y initier la société parisienne cultivée. En 1653, A. Lemaître traduit les Évangiles à partir de la Vulgate et, à sa mort, son frère reprend le même travail, mais cette fois à partir du texte grec, avec vérification des sources, étude comparée des différentes traditions, et mise au point d’un texte selon des méthodes qui sont déjà celles de la critique moderne. ll est assisté de deux réviseurs, Arnaud et Nicole. Cette Bible, éditée en 1667, connaît neuf éditions en deux ans, mais subit la condamnation de l’archevêque de Paris, en raison de l’hostilité traditionnelle de l’Église (romaine) envers le grec: seule prévaut la Vulgate en milieu catholique et la Bible n’est pas réputée faite pour tous les chrétiens. La persécution s’abat sur Port-Royal. Lemaître de Sacy est incarcéré toute une année à la Bastille. Il en profite pour traduire l’Ancien Testament. En 1668, quand on le relâche, il a terminé. Ces cinquante années de travail sont sanctionnées par deux siècles de gloire. La Bible janséniste s’impose jusqu’aux travaux de l’École de Jérusalem, la nouvelle Bible détrône l’ancienne: elle bénéficie de nouveaux manuscrits, de méthodes nouvelles d’investigation historico-critique, de la modernisation de la langue.

 

II. Problèmes de la traduction

À l’évangile de référence, celui de Lemaître de Sacy, comparons huit versions modernes, la Traduction Œcuménique de la Bible (TOB), Crampon, La Pléiade (Leturmy, Grosjean), Osty, Jérusalem, Segond. Chouraqui et Sœur Jeanne d’Arc. Apparaîtront successivement des incertitudes – le traducteur bute sur des mots qu’il ne comprend pas; des erreurs involontaires qui, de traduction en traduction, se durcissent en vérités; des préjugés qui gauchissent le texte, et lui font dire ce que l’on veut qu’il dise; enfin des éléments impossibles à traduire, ou des
harmoniques que la traduction efface.

 

1) Les incertitudes

Le Notre Père, en Matthieu 6,10, nous en fournit une: «Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien». Le grec dit: «ton arton epiousion». Ce mot est un hapax, inconnu des littératures tant païennes que chrétiennes. L’étymologie nous aide-t-elle ? L’adjectif peut provenir de epeimi, qui approche, et désignerait une proximité mais, nouvelle ambiguïté, pour aujourd’hui ou pour demain ? La traduction par «pain quotidien» vaut pour les deux cas. On évite donc l’erreur en englobant le présent et le futur, et disant. comme on le fait: «notre pain de chaque jour». «Notre pain pour la journée», écrit Sœur Jeanne d’Arc. L’idée d’un pain pour aujourd’hui évoque aussi une quantité mesurée: juste ce qui suffit. Aussi Crampon: «notre pain nécessaire à notre subsistance», en somme une modeste part de pain. C’est une invitation à la mesure, et la prière se charge ainsi d’une exhortation à la frugalité adressée à l’homme. Mais un apocryphe s’enhardit et opte résolument pour l’idée du lendemain: «donne-nous dès aujourd’hui le pain du Royaume». C’est alors l’eucharistie, une parcelle du corps ressuscité, la communion qui nous attend dans l’au-delà. Qui donc dira. des deux traductions, la réaliste et l’eschatologique, laquelle est la vraie ?

 

2) Les erreurs volontaires

On en trouve des exemples chez Lemaître, et sans doute bien avant lui. Elles sont dévotement répétées, de traduction en traduction. Ainsi de Luc 2,7: «Elle le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie». Crampon et Segond traduisent par hôtellerie. Il y a un œcuménisme de l’erreur. Osty et de Sacy font de même. C’est mettre, à défaut d’un âne, une ânerie près du Jésus naissant. La Pléiade parle d’une auberge. Or, dans l’évangile, quand Luc désigne une auberge, il emploie le terme de pardocheion. Mais à la naissance du Christ, il a choisi le mot katalyma. C’est très précisément la salle de séjour où Jésus mangera la
Pâque chez un bourgeois de la ville. Il est même dit (Luc 22,12, Bible de Jérusalem) que c’est une «grande salle garnie de coussins». Ce n’est donc pas une auberge. Il n’y a aucune raison de garder le sens d’hôtellerie. D’autant que si Bethléem est la ville natale de Joseph, puisque chacun doit y revenir se faire enregistrer, il doit subsister là des gens de sa famille chez qui il a loisir de descendre. Le katalyma fait partie de ces demeures de particuliers, ce que confirme Matthieu qui ne parle que d’une maison, mais chez lui, il est vrai. Joseph habite Bethléem. Certains traducteurs ont pensé à ce sens, mais ils sont restés prudents. Par exemple, Chouraqui dit: «la salle» sans autre précision; la TOB dit «la salle d’hôte», ce qui nous ramène à l’auberge. La Bible de Jérusalem parle aussi de «salle». Sœur Jeanne d’Arc aussi, mais elle a une supériorité sur ses confrères: elle connaît mieux le style de l’hébergement et a un regard plus réaliste. Elle voit bien qu’une femme n’accouchera jamais en public. C’est pourquoi Marie se réfugie à l’étable. Il lui faut impérativement s’abriter de la promiscuité de la foule et des regards masculins. Ni une auberge, ni même la pièce de séjour d’un particulier ne sont des lieux convenables pour elle. La raison réaliste de son secret est renforcée d’une raison théologique: pas plus que l’on ne verra le Christ ressuscité, on ne le verra naître. On voit le nouveau-né, mort ou ressuscité, mais jamais dans les grands actes du passage à la vie.

 

3) Les préjugés

Qu’ils frappent les femmes n’étonnera pas. 1 Corinthiens 11,3 et 10 fournit notre exemple: «Le chef de la femme, c’est l’homme», disent toutes les versions chrétiennes de la Bible. Une seule exception: Chouraqui, qui dit honnêtement: «La tête de la femme, c’est l’homme». Et de fait le mot grec képhalê n’a jamais le sens de chef, et ne comporte aucun conseil de domination. Saint Paul développe ici une idée qui lui est chère, et qui est la solidarité de toutes les parties du corps vivant. L’interdépendance est son propos, non la dépendance, et l’idée de hiérarchie, restaurée par les traducteurs, s’abolit ici au bénéfice de l’idée communautaire de morphologie (1). Un seul auteur a un remords. Lemaître de Sacy traduit par «chef», puis pris de scrupule et parce qu’il connaît parfaitement le grec, il ajoute «et la tête». Mais cette correction l’amène à donner un coup de pouce à sa traduction.

Au verset 10, Paul dit que la femme doit avoir une «exousia» sur la tête, à cause des anges, et doit par conséquent se voiler. Or exousia signifie liberté ou pouvoir. La liberté et le pouvoir de qui ? De l’homme bien sûr ! Mais comme il n’est dans la phrase pas question des hommes, les traductions ajoutent une paraphrase explicative: elle doit avoir sur la tête un signe de sujétion ou, selon Segond, une marque de l’autorité dont elle dépend ou, selon la TOB, une marque de dépendance. Même commentaire chez Lemaître de Sacy. Ces gloses longues confessent le parti-pris du traducteur: son idée, c’est que l’homme domine la femme. Chouraqui continue dans ce texte à briller par la hardiesse de son exactitude. La femme doit avoir sur la tête, dit-il, un pouvoir, à cause des messagers (il traduit ainsi le mot «anges»). Et cette exigence ne porte que sur le temps de la prière: s’il s’agissait d’un pouvoir marital sur l’épouse, le voile serait réclamé pour la vie courante. Ici, il a manifestement une fonction religieuse. Je pense que la traduction par «dignité» présente une approximation plus acceptable que celle de puissance du mari. Les anges sont suspects à saint Paul: ils ont été tentés par les filles des hommes, et il protège ainsi les femmes de leur possible indiscrétion.

 

4) L’intraduisible

Un miracle apparemment banal, celui opéré sur la belle-mère de Pierre, nous instruira: Jésus vient de commencer son ministère. C’est, selon les Évangiles, sa deuxième ou troisième guérison. Le lecteur ne sait pas encore tout à fait qui est le Christ. Le centurion et le lépreux ont bénéficié d’un miracle public, au vu de tous. Ici, tout se passe à l’intérieur d’une maison. C’est un miracle destiné à instruire les intimes, en l’occurrence les disciples et les lecteurs, pris chacun comme témoin singulier du Christ. Le miracle offre par conséquent un caractère moins bénéfique que catéchétique. Avant de se révéler aux foules, Jésus annonce sa victoire sur le mal et sur la mort à ses tout proches. À eux d’abord il se présente, au plein sens du terme, comme le Sauveur.

Pour ce faire, il dit quelque chose que la traduction ne traduit pas. Alors que Marc garde sa discrétion farouche, que Luc parle à mots couverts, Matthieu ose lever le voile sur le Seigneur. Sous le récit anecdotique, court une scène de résurrection.

«Étant venu dans la maison de Pierre, Jésus vit sa belle-mère alitée, avec la fièvre. Il lui toucha la main, la fièvre la quitta, elle se leva et elle le servait» (Matthieu 8,14-15).

Qu’est-ce que la maison de Pierre ? C’est la tombe, qui est en effet un grand caveau, de dimensions considérables, taillé à même le roc, presqu’une maison, en effet. On peut y pénétrer, y évoluer.

«Il vit la belle-mère» [de Pierre]. Pourquoi la belle-mère ? Pour inciter Pierre à fuir la maison ? En réalité un jeu de mots commande le personnage. À un vocalisme près (entre penthéra et perthéra), c’est 1′ endeuillée, en proie à la douleur sous la terre, saisie par la mort, et portant le deuil de soi.

Continuons la lecture: il «vit l’endeuillée couchée et en proie au feu». La maladie, nous dit-on, est une fièvre, «pyretos», une maladie qui fait brûler: comment ne pas lier cette pathologie à la géhenne dont elle offre le pur symbole ? Elle est gisante, captive de la mort, jetée dans les feux du séjour infernal.

«Il lui toucha la main.» Dans le judaïsme comme dans le paganisme, ainsi s’opèrent les scènes de résurrection: le sauveur vient prendre le captif par la main. Ce geste doux et infime suffit à Jésus. À la main est dévolu le pouvoir, c’est l’organe intelligent après le visage, et c’est le plus communicatif, puisqu’il préside au toucher. Jésus transmet par là sa puissance de vie.

«La fièvre la quitta»… L’enfer est vaincu. Matthieu en parle comme d’une entité consciente. C’est bien cela: moins la maladie que la puissance du démon terrassée explique cette fuite. Satan n’engage pas le combat avec Jésus. Devant cette force irrésistible, il n’a que le recours des faibles: la fuite.

«Elle se leva.» Le mot êgerthê dit plutôt: elle fut levée; par le Christ, naturellement. Et le verbe marque aussi la résurrection des morts: l’vangéliste l’applique au Christ, saint Paul également (1 Corinthiens 15,42).

Le texte s’achève: «et elle le servit». Elle accomplit l’office des anges. À la fois un service liturgique et l’ activité des ressuscités dans le Royaume de Dieu. On comprend que les harmoniques d’un tel récit diffusent mal dans les langues relais. Mais au moins cet exemple nous avertit que derrière le texte se tient un autre texte, tissé par la symbolique profonde de résurrection qui effleure de son aide immense les péripéties d’une scène et éclaire les récits d’une espérance plus ample que celle que porte le sens immédiat. Tout détail dans l’Évangile est
renvoyé à ce qui est capital. Il n’y a donc pas de détail en lui. Comme dirait Bernanos, «tout y est grâce».

 

Illustration: Jésus guérissant la belle-mère de Pierre (Rembrandt, Amsterdam, vers 1656, Fondation Custodia).

(1) La traduction par chef enlève l’idée essentielle de Paul qui pointait dès le début apparemment conservateur du texte et aboutissait à l’idée révolutionnaire de la fin: une seule chair. un même corps et tout vient de Dieu. II n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Lire aussi sur notre site