La mutation de l’éthos protestant au Congo
Vus jusqu’aux années 1970 comme des modèles d’intégrité, les membres de l’Église évangélique du Congo (EEC, Congo Brazzaville) ont connu depuis un «basculement éthique». En cause (selon l’enquête présentée par Richard Macaire Lengo lors du Jeudi du Défap du 11 décembre): le «manque de vocation de certains serviteurs» à cause «du chômage endémique, de la pauvreté ou de la précarité économique» et la pression des réseaux sociaux.
Visionner le Jeudi du Défap du 11 décembre 2025 avec Richard Macaire Lengo
Jean-Pierre Anzala. Richard Macaire Lengo est un membre engagé de l’Église évangélique du Congo (EEC). Docteur et enseignant-chercheur en sociologie, il exerce conjointement à l’Université Marien Ngouabi et à l’Université protestante de Brazzaville en République du Congo. Il est également titulaire d’un master en ressources humaines, un profil qui l’a mené à des fonctions administratives au sein de l’EEC. Son parcours académique a été marqué par de nombreux défis mais aussi par une collaboration avec le Défap: une première bourse en 2019 lui a permis de réaliser un séjour de recherche déterminant pour finaliser sa thèse de doctorat qu’il a brillamment soutenue le 11 août 2021. Une seconde bourse en 2023 lui a offert l’opportunité d’avancer sur le manuscrit de sa première publication et lui a permis d’élargir son réseau scientifique: chercheur invité au GSRL (unité mixte de recherche CNRS/EPHE), il y a présenté ses travaux et collaboré à des programmes de recherche comme Religion et violence ou Religion et francophonie (1). Nous sommes très heureux d’écouter aujourd’hui le fruit de vos travaux.
Éthique protestante et proposition sociétale,
Une lecture sociologique de la mutation de l’éthos protestant au sein de l’Église évangélique du Congo
Richard Macaire Lengo. Merci infiniment. Je pars d’un constat: au lendemain des troubles socio-politiques que notre pays, le Congo-Brazaville, a connu à la fin de la décennie 1990, alors que le pays était dans une phase de reconstruction, une autorité politique qui avait été informée du manque de transparence dans la gestion des fonds alloués à l’Église évangélique du Congo (EEC) pour la réfection du temple de Poto-Poto (considéré par l’État comme un monument historique (2)), s’était exclamée: «Même les protestants !…».
Avant: adéquation entre le dire et le faire
Cette exclamation peut paraître saugrenue a priori, mais est en fait riche en enseignements car, depuis son implantation (3) jusqu’aux années 1970, en passant par la période de son autonomie en 1961 (4), le protestantisme congolais s’est particulièrement distingué par la prééminence de la Parole de Dieu et des comportements atypiques comme la transparence dans la gestion des fonds, l’honnêteté, l’intégrité de ses fidèles, réflétant véritablement les valeurs protestantes qu’ils véhiculaient. L’éthique protestante, incarnée par les serviteurs (pasteurs, évangélistes et fidèles) était valorisée dans la société congolaise et procurait aux protestants du crédit dans les milieux professionnel, politique et même juridique. Il y avait alors adéquation ou compatibilité entre le dire et le faire, entre la doctrine prêchée et les habitudes des chrétiens protestants pratiquants. Il ressort d’ailleurs de témoignages concordants qu’en raison de leur intégrité supposée et de leur respect des règles en matière financière, la priorité était toujours accordée aux protestants pour les recrutements dans le domaine de la gestion, dans les administrations publiques. L’identité chrétienne des protestants, alors très connue sous le vocable Mission ou Ngerezo, justifiait ainsi la prédominance des valeurs de l’éthos protestant vulgarisées à travers les écoles missionnaires protestantes.
En outre, le réveil spirituel du 19 janvier 1947 à Ngouédi, dans le département de la Bouenza au sein de la mission protestante scandinave dont est issue l’EEC (5), avait eu une forte influence dans l’usage du concept kedika. Kedika veut dire vérité en langue kongo et c’était une valeur couramment pratiquée pour témoigner de l’éthos protestant (je parle davantage de l’éthos protestant que de l’éthique protestante: l’éthos protestant, c’est un comportement atypique propre aux protestants). Les fidèles protestants étaient ainsi reconnus à travers leur comportement réflétant l’éthique protestante prônée, et qui se matérialisait entre autres par la sobriété, la retenue face à la mondanité et à toute attitude contraire aux valeurs caractéristiques du protestantisme dans la pratique sociale. Ces valeurs s’étaient d’ailleurs répandues dans toute l’Église et même dans la société congolaise où l’on pouvait facilement identifier les protestants dont la socialisation et le comportement avaient pour socle la doctrine protestante.
Après: des logiques du ‘monde’ ?
Mais plus d’un demi-siècle après son autonomie, ces normes de l’EEC héritées de la période missionnaire et du réveil spirituel de 1947 ont été transgressées pour donner lieu à des comportements déviants. Dès lors, les langues se délient au sein de l’EEC et de la société congolaise pour déconstruire ces pratiques ou ces conduites inhabituelles qui sont (dans le cadre de cette communication) qualifiées de logiques du ‘monde’ ou de déviance. Ces logiques, qui se caractérisent par la mutation de l’éthos protestant dans la pratique chrétienne, ont naturellement suscité notre curiosité intellectuelle au point de nous conduire à nous interroger:
Pourquoi l’éthos protestant caractéristique, intrinsèque des chrétiens de l’EEC, s’est-il délité aujourd’hui ?
Qu’est-ce qui pourrait expliquer le fait que l’EEC ait progressivement perdu la substance constitutive de son identité pour tendre vers les logiques du ‘monde’ ?
En d’autres termes: qu’est-ce qui explique la mutation de l’éthos protestant au Congo aujourd’hui ?
En réponse à ce questionnement, nous avons émis une hypothèse: la mutation de l’éthos protestant s’explique aussi bien par les mutations sociales profondes qui affectent l’ensemble de la société congolaise et qui sont confortées par l’effondrement des verroux moraux dans un environnement mondial effervescent que par la raison économique conduisant à la conversion de l’éthos de vocation en un éthos de professionnalisation ou de fonctionnariat au sein de l’EEC. Ce qui a contribué à la crise de légitimité des hommes de Dieu liés à l’instrumentalisation par eux de la vocation pastorale.
Les changements à grande échelle qui sont intervenus à partir de 1990 avec la fin formelle du régime monolithique et l’avènement de la démocratie pluraliste (6) se sont avérés décisifs dans la mutation de l’éthos protestant. En effet, le faible degré de la culture démocratique, l’expérimentation et l’instrumentalisation du nouveau système politique ont plongé le Congo dans un cycle infernal de conflits armés (7), ce qui a finalement eu une incidence sur la transformation des mentalités avec en ligne de mire une inversion de valeurs inhabituelle. Les différentes pratiques héritées de ces conflits successifs ont en fin de compte amplifié l’ascendant des comportements déviants dans la sphère sociale, affectant aussi l’EEC et entraînant par conséquent la mutation de l’éthos qui lui était reconnu jusqu’alors.
La multiplicité des instances de socialisation consécutive à la transition voire à l’effervescence culturelle actuelle, associée à l’effritement de la rigueur éthique qui caractérisait aussi bien la société congolaise post-révolutionnaire que l’Église à l’époque missionnaire, confortent davantage cette situation de déviance et en constituent incontestablement le lit. L’école, qui constituait un tremplin pour la réussite ou l’ascension sociale des acteurs sociaux, a plus ou moins perdu cette vocation, mettant ainsi des jeunes diplômés (qui regardent aujourd’hui leur rapport à l’État sous le signe d’un véritable abandon) devant un fait accompli.
Notre objectif est
d’éclairer les logiques expliquant l’amplification des comportements déviants au sein de l’EEC;
expliquer comment ces logiques ont entraîné la mutation de l’éthos protestant;
comprendre (c’est l’enjeu théorique) comment une organisation chargée de gérer les biens de salut et s’appuyant sur un code moral implicite qui vise par principe à convertir le monde… se trouve finalement convertie par ce monde;
cerner les effets pervers de la multiplicité des instances de socialisation;
démontrer l’impact de l’environnement social global avec l’effervescence sociale que l’on connaît aujourd’hui et la précarité des conditions de vie des acteurs sociaux;
montrer l’incidence de la marchandisation tous azimuts des rapports sociaux, c’est-à-dire la place que l’argent a pris dans les rapports sociaux aujourd’hui;
décrypter l’incidence de la conversion de l’éthos de vocation en un éthos de professionnalisation ou de fonctionnariat imputable à la crise de l’emploi qui a encouragé certains jeunes à embrasser la carrière pastorale alors que cette carrière-là ne constituait pas une aspiration pour eux a priori.
Des théories pour comprendre
Cet objet scientifique recèle une pluralité de thématiques et impose la convocation d’un certain nombre de théories aussi bien sociologiques qu’empruntées aux autres domaines de la connaissance :
La dynamique sociale forgée par Georges Balandier et Roger Bastide (8) a été convoquée pour expliquer les mutations profondes qui affectent l’environnement social et n’épargnent pas l’Église se mouvant dans cette temporalité. L’Église n’est pas sur une île mais dans un environnement, une société. La société telle qu’elle se présente aujourd’hui est-elle de nature à influencer le comportement des chrétiens, à faire la promotion des valeurs morales et éthiques ? L’Église est dans un environnement qui pose problème et qu’il faut questionner car elle en subit les effets pervers.
La contingence structurelle (9) va dans le même sens que la dynamique sociale en analysant l’impact de l’environnement sur la dynamique interne de l’Église.
La théorie de l’encastrement, conçue par Karl Polanyi mais reprise et développée par Mark Granovetter (10), nous a permis de cerner les effets pervers du capital social (ou relationnel) sur le fonctionnement de l’Église. Pour nous, le fonctionnement de l’Église aujourd’hui est encastré dans les relations sociales. Les relations sociales, les réseaux sociaux, les lobbies influencent énormément le fonctionnement de l’Église et cela n’est pas de nature à faire la promotion de l’éthos protestant.
La théorie de la résilience sociale a été exploitée comme grille de lecture de la déviance à travers la pauvreté: voir l’incidence ou l’impact de la pauvreté sur la mutation de l’éthos protestant. Sébastien-Joseph Muyengo Mulombé traite de cette question dans son ouvrage intitulé Des exigences éthiques pour notre temps (11): quand on manque d’un minimum pour vivre, la morale de survie prend le dessus par rapport aux valeurs auxquelles on croit. La pression de la pauvreté peut pousser un chrétien à dévier et ne plus marcher conformément à sa doctrine chrétienne.
L’analyse stratégique de Michel Crozier et l’individualisme méthodologique de Raymond Boudon (12) nous permettent de décrypter les effets pervers des logiques des acteurs sur l’amplification des comportements déviants.
L’interactionnisme symbolique de l’école de Chicago (13) s’est révélé efficace pour comprendre la déviance à travers le jeu des interactions entretenues entre les membres de l’EEC et les autres acteurs dans différents milieux sociaux, professionnels, politiques. La déviance résulte toujours d’une interaction: un comportement socialement marqué procède en partie de la nature du comportement de l’acteur et en partie de ce que les autres font. Ici, il est question d’expliquer la mutation de l’éthos protestant à travers le contact entre les chrétiens et d’autres acteurs dans différents milieux professionnels. Le chrétien arrive avec son éthos dans des milieux professionnels dominés par des logiques ou des rationalités. Dès lors qu’il ne tient pas mordicus sur sa position, il peut facilement être capté par le milieu professionnel et finalement dévié.
Notre enquête
Cette étude a été faite dans les deux grandes villes du Congo (Brazzaville et Pointe Noire) dans le contexte particulier d’un changement à la tête de l’exécutif de l’Église, ce qui a dans une certaine mesure influencé les réponses de certains enquêtés parce que les clivages politiques étaient très forts. Nous sommes passés par les colloques des serviteurs (14) pour recueillir des avis, et avons également interrogé des personnes ressources comme les anciens qui ont eu la grâce de vivre la période missionnaire (avec l’éclosion du réveil spirituel) et la période actuelle (caractérisée par l’amplification des logiques du monde, de la déviance) et donc de pouvoir les confronter. Ils nous ont donné beaucoup d’éléments permettant d’expliquer la mutation de l’éthos protestant au sein de l’EEC. En tout, 215 personnes ont été interrogées par questionnaire et 46 personnes par entretien, soit un échantillon de 261 enquêtés.
Les facteurs de mutation
L’enquête a clairement démontré que la mutation de l’éthos protestant est imputable à plusieurs facteurs, aussi bien conjoncturels (dynamique du dehors) que structurels (dynamique interne à l’Église). Les membres de l’EEC se meuvent dans un espace social et subissent par conséquent ses effets pervers.
Facteurs globaux
La multiplicité des instances de socialisation. Par le passé, nous avions des instances classiques: la famille, l’Église et l’école qui avaient le monopole de la socialisation des individus. Ces instances classiques ont progressivement perdu leur monopole et sont mises à rude épreuve par l’effervescence culturelle et l’avénement des réseaux sociaux, des nouvelles technologies qui dictent et façonnent les comportements. Dans la famille, les parents éduquent les enfants. L’Église relaie cette éducation et l’école essaie de faire la même chose. Mais les enfants sont récupérés par les réseaux sociaux et tout ce que l’on produit sur les réseaux sociaux qui n’est pas toujours de nature à promouvoir les valeurs morales et éthiques. Nous savons que beaucoup de sites propagent certaines valeurs incompatibles avec ce que réclame la doctrine de Dieu.
L’argent. Il a pris de l’ascendant dans les rapports sociaux, au point qu’on a tendance à ne donner du crédit, à ne valoriser que celui qui a un capital économique très important. Ces comportements ne sont plus l’apanage de la société mais ont également infesté l’Église.
Facteurs congolais
Le marxisme-léninisme (15). Foncièrement anticlérical, il a désocialisé certains chrétiens de la génération kedika en les re-socialisant par rapport à sa doctrine.
Les conflits socio-politiques de la décennie 1990. Ils ont créé une culture de déviance, caractérisée par une inversion des valeurs aujourd’hui légitimée par l’inconscient collectif et par l’effrittement de la morale païenne, amplifié par la fragilité du pouvoir judiciaire. Le normal est devenu pathologique et le pathologique normal. On est dans un environnement où l’on a institutionnalisé l’écart ! L’Église évolue dans cet environnement et n’est pas épargnée. Elle est également frappée par ces pratiques.
La pauvreté, le chômage endémiques. Cela a entraîné la conversion de l’éthos de vocation en vigueur à l’époque des batata (c’est-à-dire les anciens) en un éthos de professionnalisation ou de fonctionnariat. Certains jeunes postulants en quête d’ascension professionnelle instrumentalisent la vocation, le ministère pastoral étant aujourd’hui devenu un emploi par défaut dans leur imaginaire collectif. Lorsqu’un jeune s’engage dans le ministère pastoral non par vocation mais par manque d’emploi, cela a des effets pervers sur la promotion des valeurs morales et éthiques. Je suis convaincu en tant que chercheur que si le problème de l’emploi ne s’était pas posé et ne se posait d’ailleurs pas toujours aujourd’hui, certains jeunes ne se seraient pas engagés dans une formation théologique afin de devenir pasteurs. Des témoignages concordants et frappants confortent cette thèse.
L’effritement de la légitimité des serviteurs de Dieu. Dans l’imaginaire des fidèles, ces serviteurs (sans être forcément des agneaux) ont le devoir de briller par l’exemplarité. Ce n’est plus le cas d’après les personnes interrogées et cela a une incidence majeure en fragilisant la foi des fidèles et en les perturbant.
La communication que nous vous présentons aujourd’hui porte sur la mutation de l’éthos protestant au sein de l’EEC mais nous permet aussi de comprendre de façon globale le fonctionnement de la société congolaise. Cette connexion d’un fait religieux avec la situation globale nous permet d’expliquer aujourd’hui cette mutation.
Nos résultats
Au terme de l’analyse que nous venons de faire, et en fonction des personnes que nous avons interrogé, l’hypothèse de travail que nous avons eu à émettre au départ a été largement largement confirmée: sur les 261 personnes interrogées…
204 (soit 78%) affirment que la mutation de l’éthos protestant s’explique par le manque de vocation de certains serviteurs, dû à la conversion de l’éthos de vocation en un éthos de professionnalisation résultant du chômage endémique, de la pauvreté ou de la précarité économique des acteurs sociaux;
42 (soit 17%) estiment que la mutation de l’éthos protestant est due aux effets pervers de la multiplicité des instances de socialisation sur le comportement des acteurs sociaux;
12 (soit 5%) expliquent la mutation de l’éthos protestant par l’intellectualisation du ministère pastoral. C’est un fait nouveau depuis environ deux décennies: on sent une certaine course au diplôme au sein du corps ecclésiastique et cela rend plus difficile la promotion des valeurs morales éthiques au niveau de l’Église. Il est bon de former (on ne peut pas ne pas former), mais quand la formation sert à revaloriser le revenu, on peut s’interroger sur les bienfaits de cette approche.
Conclusion
L’accumulation des facteurs a fini par délégitimer l’ordre ancien pour laisser place à de nouvelles logiques dans l’imaginaire collectif et la pratique sociale de certains membres de l’EEC. Ces logiques contrastent avec l’époque du kedika, mais sont en phase avec la donne actuelle, caractérisée essentiellement par une inversion des valeurs sans précédent qui s’impose à l’Église et qui explique finalement la mutation de l’éthos protestant. La crise multi-dimensionnelle de l’éducation que connaît le Congo n’a vraisembablement pas amélioré la promotion des valeurs morales et éthiques dans les différentes sphères sociales. La culture de facilité érigée en norme sociale par l’inconscient collectif, plus particulièrement au niveau des jeunes générations, diverge profondément avec la culture du kedika et du mérite des pauvres et entraîne par conséquent la mutation de l’éthos protestant. C’est la fin de l’exceptionnalisme protestant, qui servait de modèle de référence dans le paysage religieux du Congo. La mutation de l’éthos protestant s’explique donc aussi bien par la dynamique du dedans que par la dynamique du dehors, pour reprendre les termes de Balandier.
Au final, cette étude nous a permis de cerner le fonctionnement du Congo sur les plans politique, social, économique et juridique. L’échec des différents projets politiques de développement qui se sont succédés depuis l’indépendance de ce pays, l’incidence de la crise économique sur le quotidien des acteurs sociaux et les effets pervers de la multiplicité des instances de socialisation sur le comportement des acteurs ont débouché sur un environnement de résilience sociale qui a contribué à la mutation de l’éthos protestant. À cela s’ajoute la promotion inconsciente de l’impunité (la justice sélective) due aux limites du pouvoir judiciaire qui a été inféodé au pouvoir exécutif, fragilisant ainsi son efficacité. Ces différentes logiques du monde profane ont graduellement pénétré le milieu religieux au détriment de ses principes. La mutation de l’éthos protestant est un fait social total au sens de Marcel Mauss, car ses différentes facettes mettent en évidence le fonctionnement de la société congolaise dans sa globalité. C’est tout l’enjeu de cette recherche dont les analyses ont montré à plusieurs égards la mutation de la morale païenne au Congo.
Mais que faire aujourd’hui ? Ces résultats concernent l’Église évangélique du Congo et un environnement social précis, celui du Congo. Mais ils peuvent servir de grille de lecture pour d’autres sociétés elles aussi en proie aux effets pervers de profondes mutations sociales comme l’effondrement des verroux moraux caractéristiques de la société traditionnelle. La multiplicité des instances de socialisation (symbole de la donne actuelle) est un indicateur pertinent d’appréciation de ce basculement éthique qui met à rude épreuve l’Église universelle aujourd’hui. D’où la nécessité d’inventer un nouveau modèle social pour restaurer la place de l’Église universelle dans l’imaginaire collectif. Tout en sachant (je cite Michel Crozier) qu’«on ne change pas la société par décret».
Illustration: culte à la paroisse de Moukondo à Brazzaville le 4 janvier 2026.
(1) Lire sur Regards protestants les deux articles de Sébastien Fath le 13 octobre 2023: Richard Macaire Lengo: «l’Église doit briller par l’exemple, sinon elle perd sa légitimité»; Une thèse de doctorat sur l’Église évangélique du Congo. Lire aussi: Richard Macaire Lengo et Jacques Makino, La motivation des jeunes pour la formation théologique : cas des étudiants externes de la faculté de théologie protestante de Brazzaville, Revue congolaise de gestion 18 (2013/2), pp.107-137.
(2) Poto-Poto est un quartier du centre historique de Brazzaville (aujourd’hui son 3e arrondissement).
(3) La Mission évangélique suédoise (Svenska Missions Förbündet, issue en 1878 d’un mouvement de réveil) a commencé à évangéliser à partir de 1881 dans la partie sud de ce qui était en trait de devenir le Congo français, région où l’on parle le kikongo (zone de l’ancien royaume du Kongo, très marqué dès le 16e siècle par des formes de christianisme issues du catholicisme portugais et du calvinisme hollandais). Cette présence, d’abord découragée par Savorgnan de Brazza (qui aurait préféré des missionnaires français évangélisant en français comme les catholiques, que des missionnaires suédois évangélisant en kikongo), s’est formalisée en 1909 par l’implantation officielle à Madzia. L’évangéliste Nils Westlind (issu de la région du Värmland), grand artisan de cette évangélisation en kikongo, avait publié un Nouveau Testament dans cette langue dès 1891 et privilégié le recours aux prédicateurs locaux. Une première Bible en kikongo est publiée dès 1905.
(4) En 1961, après l’indépendance de la République du Congo (dit Congo Brazzaville) le 15 août 1960, la Mission évangélique suédoise devient l’Église évangélique du Congo. Elle comprend alors 51 paroisses, 39 pasteurs, 552 évangélistes et près de 50000 fidèles (121 paroisses, 250 pasteurs, 287 évangélistes et 550000 fidèles en 2009).
(5) Ce réveil spirituel ou Nsikumusu s’est déclenché parmi des élèves catéchistes lors d’un culte le 19 janvier 1947 à la station missionnaire de Ngouédi. Il a permis un renouveau de l’évangélisation avec des rassemblements (lukutukunu) et une autonomisation de l’Église autour du courant animé par le pasteur Daniel Ndoundou, mais créa aussi des tensions internes avec un courant plus bibliste animé par l’un des premiers acteurs de ce réveil, le pasteur Buana Kibongi. Lire: Jean-Philippe Koutassila, Vie et œuvre du pasteur Daniel Ndoundou; ainsi que la thèse de Florent Mouanda Mbambi, L’implantation du protestantisme au Congo, Le cas des Kamba de 1930 à 1986, EPHE, 1990; Paul Nguimbi, Le réveil spirituel dans l’Église évangélique du Congo, aperçu historique, Pointe Noire, LMI, 2017 (thèse en 1985: Le réveil religieux de l’Eglise évangélique du Congo de 1947 à 1980, Université Paris IV).
(6) À partir de 1985, une crise économique et sociale fragilise de plus en plus le régime marxiste dirigé par Denis Sassou-Nguesso, qui doit accepter en 1991 une Conférence nationale souveraine qui restaure la République du Congo et le multipartisme. Cette démocratisation met fin au système de contrôle des institutions religieuse et entraîne une multiplication des Églises de type protestant.
(7) La mésentente entre les différentes factions politiques (dirigées par l’ancien président Sassou-Nguesso, le nouveau président Pascal Lissouba, élu en 1992, et son opposant Bernard Kolélas) entraine des affrontements armés dès 1993. Sassou-Nguesso reprend le pouvoir en 1997 et impose son autorité à tout le territoire en 1999. Une nouvelle constitution est adoptée en 2002 (puis en 2015), Sassou-Nguesso étant réélu cette année-là, puis en 2009, 2016 et 2021.
(8) L’anthropologue et sociologue Georges Balandier (1920-2016) a particulièrement étudié les sociétés africaines à la fin de la colonisation en développant un regard critique et fouillé sur celle-ci et ses suites. L’une de ses deux thèses soutenues en 1955 portait sur la Sociologie des Brazzavilles noires. Roger Bastide (1898-1974), de famille protestante cévenole, a enseigné la sociologie à Sao Paulo de 1938 à 1954 et s’y est intéressé aux religions afro-américaines comme le Candomblé. Professeur d’ethnologie et de sociologie religieuse à la Sorbonne à partir de 1958, il travaille sur les liens entre sociologie, religion et psychiatrie.
(9) À partir des travaux en théorie des organisations mettant l’accent sur la contingence (importance des facteurs externes et internes), Tom Burns et George Stalker définissent des structures mécanistes ou organiques adaptées aux environnements stables ou instables, tandis que Paul Lawrence et Jay William Lorsch précisent des stratégies d’intégration et de différenciation des sous-systèmes nécessitées par l’instabilité constante. Stratégies qu’Alfred Chandler qualifie lui de multidivisionnelle (unités très autonomes) ou unitaire. La multiplicité des variables (de conception, de contingence, de buts et de pouvoirs) pousse Henry Mintzberg à définir plutôt des configurations (autocratie, bureaucratie mécaniste, adhocratie, professionnelle, missionnaire ou divisionnelle) qui peuvent s’hybrider.
(10) Pour Karl Polanyi (1886-1964), l’économie et la technique sont désormais désencastrées (disembedded) de la société alors qu’elles y étaient auparavant encastrées (embedded). Il prône un ré-encastrement par la régulation sociale et démocratique. Le sociologue Mark Granovetter a précisé cette théorie de l’encastrement (embeddedness) qu’il distingue en encastrements relationnel (relations personnelles) et structurel (participation à des réseaux) qui permettent d’éviter la lutte de chacun contre tous.
(11) L’Harmattan, 2019. Sébastien-Joseph Muyengo Mulombe est évêque catholique d’Uvira (Sud-Kivu, République démocratique du Congo) depuis 2013.
(12) Sociologue des organisations, Michel Crozier (1922-2013) élargit leur étude à toute action collective dans le but de mieux comprendre les types de fonctionnement et de favoriser la liberté des individus. Raymond Boudon (1934-2013) travaille lui sur la sociologie quantitative et les inégalités, et promeut un individualisme méthodologique (toujours partir de l’individu et non du collectif dans l’analyse).
(13) L’interactionisme, particulièrement développé par ce qu’on appelle l’école de Chicago dans les années 1950 et 1960 (Erving Goffman, Howard Becker, Anselm Strauss), met l’accent en sociologie sur le caractère central des interactions, sous l’influence des méthodes ethnologiques.
(14) Le colloque des serviteurs rassemble les responsables de l’EEC (pasteurs et évangélistes) au niveau paroissial et consistorial.
(15) Dès la chute de l’abbé Fulbert Youlou en 1963 (premier président de la République du Congo), le nouveau régime dirigé par Alphonse Massamba-Débat prend une orientation marxiste, encore accentuée après le putsch militaire de 1968 qui instaure avec le capitaine Marien Ngouabi (assassiné en 1977) la République populaire du Congo sur le modèle des régimes communistes avec comme parti unique le Parti Congolais du Travail. Seules 4 Églises chrétiennes sont autorisées à subsister: l’EEC, l’Église luthérienne, l’Armée du Salut et l’Église catholique. Le régime est dirigé par le colonel Denis Sassou-Nguesso de 1979 à sa fin officielle en 1992.

