Résister à l’Empire, promouvoir la paix: Les Églises s’opposent à l’idéologie du «Monde russe» - Forum protestant

Résister à l’Empire, promouvoir la paix: Les Églises s’opposent à l’idéologie du «Monde russe»

Début décembre, 90 membres d’Églises protestantes et orthodoxes européennes se sont retrouvées à Helsinki «pour se questionner sur les soubassements idéologiques de l’invasion russe en Ukraine et tenter d’y répondre d’un point de vue théologique, politique et spirituel». D’où une déclaration qui appelle à la fois à «résister à l’Empire» et «promouvoir la paix» car «pour les chrétiens, il ne peut jamais y avoir de ‘guerre sainte’».

Télécharger la déclaration en français (et sur le blog Passerelle œcuménique de Pierre Blanzat) et en anglais. Lire aussi à propos de la conférence d’Helsinki: Questionner les menaces sur les démocraties (Gérald Machabert, KEK/CEC, 9 décembre 2025).

 

Déclaration de la conférence

Préambule

Du 1er au 3 décembre 2025, près de 90 responsables d’Églises, de représentants d’Églises et de Conseils nationaux d’Églises, de partenaires œcuméniques et d’universitaires, se sont retrouvés à Helsinki, en Finlande, pour une conférence sur Résister à l’Empire, promouvoir la paix. Les Églises face à l’idéologie du «Monde russe», organisée par la Conférence des Églises européennes en collaboration avec l’Église évangélique luthérienne de Finlande et l’Église orthodoxe de Finlande.

La conférence s’est confrontée au besoin urgent pour les Églises de s’opposer aux récits et à l’idéologie du «Monde russe» à travers une analyse historique honnête, avec clarté théologique et courage moral. Alimentée par l’idéologie du «Monde russe», la guerre de la Russie contre l’Ukraine est un assaut à la fois militaire, politique et humanitaire qui a causa la souffrance de millions de personnes et la destruction de centaines de milliers de vies. L’enjeu est à la fois la vie et la mort des personnes directement touchées et l’avenir commun de l’Europe, alors que la guerre frappe les fondations démocratiques sur lesquelles nos sociétés sont construites.

 

Qu’est-ce que l’idéologie du «Monde russe» ?

Depuis l’ère postsoviétique, les élites intellectuelles russes et l’Église orthodoxe russe ont élaboré toute une série d’idées sur l’identité sociale et l’expansionnisme politique sous l’égide idéologique du «Monde russe» (Russkii mir). Le «Monde russe» se déploie comme un espace culturel, spirituel et géopolitique, en même temps qu’une sphère d’influence et une civilisation distincte. Cette série d’idées a souvent manqué de cohérence interne et a flouté les frontières entre l’idéologie politique et la théologie, en un sens dévoyant la foi chrétienne. Au tournant des années 2020, ces idées se sont agglomérées en une idéologie impérialiste, servant à qualifier l’attaque non provoquée de la Russie contre l’Ukraine de «guerre sainte», allant jusqu’à promettre de façon anticipée la remise des péchés aux soldats coupables de crimes de guerre.

Cette idéologie est l’héritière des doctrines théopolitiques russes antérieures — comme «Moscou, la troisième Rome» ou la «Sainte Rus» — et de l’expansionnisme soviétique. L’idéologie du «Monde russe» nie l’identité nationale des Ukrainiens et des nations alentour, tout comme leur droit à l’autodétermination. Élaborée à partir d’une vision dualiste du monde, elle trace le portrait d’un Occident — avec son insistance sur les droits humains, la démocratie, le libéralisme, l’égalité de genres et l’autonomie individuelle — comme le mal auquel la Russie doit résister en une «bataille métaphysique», pour les «valeurs traditionnelles» que la Russie prétend défendre. L’Église orthodoxe russe continue à fournir un soutien quasi théologique et institutionnel à l’invasion, réduisant ainsi au silence les dissidents au sein de son clergé ou d’autres membres. En même temps, elle continue à utiliser ses relations œcuméniques pour promouvoir les «valeurs traditionnelles», pour présenter de manière fausse la guerre de la Russie comme un acte d’autodéfense et pour s’opposer à la condamnation internationale des actions agressives de la Russie.

 

En quoi l’idéologie du «Monde russe» est problématique

Soyons clairs: l’affirmation selon laquelle la mort d’un soldat dans l’exercice de ses fonctions purifie automatiquement ses péchés, la traduisant comme un acte sacrificiel, est hérétique, tout comme est hérétique la description de l’invasion russe d’Ukraine comme étant une «guerre sainte» et de la Russie comme étant un «État ‘katechon’» — une force combattant le mal dans le monde (1).

L’idéologie du «Monde russe» représente une distorsion de l’Évangile à ses fondements mêmes. Tout humain porte l’image de Dieu — une empreinte qui ne peut être effacée, absorbée ou redéfinie par personne d’autre. C’est le lit de la compréhension chrétienne de la personne humaine: toute personne se tient devant Dieu dans une dignité irréductible, avant toute appartenance à une nation, une culture ou une civilisation. Nulle idéologie ne peut soumettre cette réalité à ses propres fins. Pourtant, l’idéologie du «Monde russe» prêche la haine et la guerre, au lieu de l’amour du Christ et la paix. Pour les chrétiens, il ne peut jamais y avoir de «guerre sainte». La guerre est incompatible avec l’enseignement et avec l’exemple de notre Seigneur Jésus-Christ.

La responsabilité des Églises est de mettre Christ au centre. Le concept traditionnel du triple ministère du Christ peut nous donner une orientation claire, ne serait-ce que parce qu’il est accepté bien au-delà des frontières œcuméniques.

Premièrement, le Christ vient nous rencontrer en tant que roi. Mais le Christ n’est pas un roi qui oppresse ou qui gouverne par la violence. Du Christ nous apprenons que régner signifie servir et aider les pauvres et les exclus.

Deuxièmement, le Christ se manifeste dans la tradition des prophètes de l’Ancien Testament. Les prophètes s’élèvent contre l’injustice. Du Christ, nous apprenons qu’être un prophète signifie parler en vérité face au pouvoir.

Troisièmement, le Christ vient nous rencontrer en tant que prêtre. Sa prêtrise pointe vers la communauté des Églises et la puissance de la prière, consolante et soignante. Du Christ, nous apprenons que c’est unis que nous nous tenons devant Dieu dans la prière et la lamentation.

En ce sens, le triple ministère du Christ (roi, prophète et prêtre) peut dessiner le contour clair de ce que peut signifier pour les Églises de résister à l’Empire et de promouvoir la paix: servir avec passion, parler avec audace et prier avec fidélité.

 

Comment les Églises européennes doivent répondre

À la lumière de notre responsabilité chrétienne, nous nous engageons à endosser le ministère royal, prophétique et sacerdotal. Dans le cadre de notre témoignage commun au sein de l’initiative Chemins de paix, nous affirmons les actions suivantes — qui s’inscrivent dans le cadre des deux voies interdépendantes que sont «Résister à l’Empire» et «Promouvoir la paix» — et nous appelons nos Églises et organisations à faire de même.

 

Résister à l’Empire

S’opposer à l’idéologie, à l’utilisation abusive de la foi et à la propagande

• Renforcer la résistance ukrainienne à l’idéologie du «Monde russe» et à ses conséquences dévastatrices.

• Remettre en question l’utilisation abusive de la foi par les Églises orthodoxes et autres en Russie, par exemple lorsqu’elles déclarent une «guerre sainte».

• Proposer une réflexion théologique claire et responsable sur le «Monde russe», par exemple en démasquant la sacralisation du pouvoir politique.

• Cultiver une culture théologique capable de reconnaître et de dénoncer l’utilisation abusive du langage religieux, par exemple en résistant à la tentation de confondre le Royaume de Dieu avec une entité politique ou une forme de gouvernement donnée.

• Donner la priorité à l’éducation démocratique et à un large engagement communautaire afin que les gens soient armés pour résister à la manipulation, telle que la propagande et la désinformation.

• Appeler le péché par son nom, par exemple lorsque des crimes de guerre sont commis dans le cadre de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.

 

Assumer les responsabilités internes de l’Église

• Mener une réflexion critique sur son propre héritage impérialiste, par exemple en s’attaquant aux interprétations déformées de la Bible et de la tradition.

• Renforcer les voix dissidentes russes, notamment celles qui s’opposent au nationalisme religieux et à l’exceptionnalisme.

 

Pratiquer la responsabilité morale et le témoignage public

• Encourager la collecte et la conservation du témoignage des survivants et des victimes. L’Église a toujours été gardienne de la mémoire.

• Œuvrer sous l’impulsion constante de l’amour dans notre réponse à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, par exemple en évitant tout langage déshumanisant.

 

Promouvoir la paix

Offrir un soutien direct aux victimes et aux personnes touchées par la guerre

• Offrir l’hospitalité aux réfugiés et soutenir celles et ceux qui ont été déplacés par la guerre en Ukraine.

• Encourager nos Églises à intercéder en faveur des victimes de crimes contre l’humanité, par exemple les enfants ukrainiens illégalement déportés en Russie.

 

Élaborer des pratiques spirituelles tournées vers la paix

• Inclure des prières régulières pour nos frères et sœurs en Ukraine et dans tous les endroits qui souffrent à cause de la guerre, dans notre vie personnelle et dans les cultes des Églises.

• Prier pour ceux qui sont complices de l’agression de la Russie contre l’Ukraine, afin que la grâce de Dieu les conduise vers les voies de l’Évangile, les conduise à se repentir et leur ouvre la voie vers une paix juste et vers la réconciliation.

 

Construire un avenir juste et réconcilié

• Établir un dialogue vérité et réconciliation entre les Églises locales d’Europe orientale et occidentale et les Églises de Russie, en résistant à toutes les formes de nationalisme religieux, d’exceptionnalisme et de concepts impérialistes.

• Encourager, promouvoir et soutenir la prévention non violente des conflits, la transformation des conflits et le travail patient de réconciliation, par exemple en œuvrant à la guérison des traumatismes.

• Préserver la démocratie, par exemple en affirmant la dignité humaine et les droits humains.

• Défendre le droit international, par exemple en plaidant pour l’inviolabilité des frontières internationales.

 

Illustration: Kirill et Poutine après la messe de Noël du 7 janvier 2025 à Moscou.

(1) Sermon du Patriarche Kyrill, 25 septembre 2022, et 25e Conseil des peuples russes du monde, 27-28 mars 2024.

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