En dialogue avec l’invisible
L’anthropologue Aurélie Netz, autrice du livre En dialogue avec l’invisible, enquête sur les relations avec des êtres spirituels, est l’invitée de Jean-Luc Gadreau pour un échange autour des expériences échappant au visible et la quête spirituelle, religieuse ou encore philosophique qui en découle.
Écouter l’émission Solaé Le rendez-vous protestant (2 novembre 2025, présentée par Jean-Luc Gadreau et réalisée par Delphine Lemer).
Jean-Luc Gadreau. Nous recevons l’anthropologue Aurélie Netz qui explore dans ses quatre livres déjà publiés les manières contemporaines de vivre la spiritualité, qu’il s’agisse de prières, de quête de sens, de guérison ou de relation à l’invisible. Elle est également accompagnante spirituelle auprès de jeunes placés en institution dans le cadre de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, chroniqueuse pour le journal Réformés et formatrice à Cèdres formation. Avec elle, nous partons à la recherche de cet invisible qui habite nos vies, entre foi, quête et expérience sensible du monde. Nous parlerons avant tout de son livre, En dialogue avec l’invisible, publié aux Éditions Saint-Augustin, qui s’intéresse à ces expériences échappant au visible sans pour autant sortir du réel. Aurélie, pourquoi ce mot invisible vous semble-t-il aujourd’hui si parlant, si nécessaire ?
Aurélie Netz. L’invisible, c’est la poésie de la vie, c’est toute cette subtilité qui permet d’habiter le réel, de lui donner une densité différente. L’invisible nous permet aussi de nous relier aux choses vraiment importantes, aux relations significatives, notamment. En anthropologie, on cherche à explorer le cœur de l’action humaine, le cœur du sacré dans nos vies, et pour moi l’invisible rassemble toute cette dimension. Cette notion d’invisible, nécessaire, parcourt l’histoire de cette quête qui, en fonction des personnes, sera spirituelle, religieuse ou philosophique.
Jean-Luc Gadreau. À propos, vous ne ressemblez pas du tout au cliché de l’anthropologue: un vieux monsieur avec une grosse barbe et de longs cheveux…
Aurélie Netz. Je me suis rasée avant de venir ce matin ! (rire)
Jean-Luc Gadreau. Enfin, vous êtes jeune et vous avez fait ce choix d’étudier l’humain tant dans ses aspects physiques que culturels. Selon vous, que disent nos pratiques spirituelles d’aujourd’hui sur ce besoin de sens, de lien voire de guérison que vous évoquiez ?
Aurélie Netz. Ces pratiques sont très larges et, dans nos sociétés, il existe désormais une diversité incroyable en termes de traditions spirituelles, religieuses ou philosophiques. Il y a toujours cette quête, ces questions qu’on se pose à des moments complexes de l’existence et la manière dont chacun et chacune chemine pour faire face à des situations qu’on rencontre tous. Vous parlez de la guérison: j’ai rencontré des femmes atteintes de maladies chroniques et qui, grâce à leur spiritualité et à des thérapies non conventionnelles, cherchaient du sens mais aussi à retrouver une forme de pouvoir, à se repositionner dans leur vie et vis-à-vis des autres. Les moments de fragilité sont des moments où une vulnérabilité se vit et il faut pouvoir l’habiter, trouver des solutions, des stratégies…
«C’est dans les moments où l’identité se transforme que l’invisible apporte des clés»
Jean-Luc Gadreau. Ce sont peut-être ces moments-là qui nous ouvrent à un ailleurs ?
Aurélie Netz. Absolument. Parce que ce sont des moments où votre identité est en jeu, des moments où l’histoire que vous vous étiez racontée, celle que vous étiez en train de vivre n’est plus tout à fait la même voire est bouleversée. C’est dans ces moments où l’identité se transforme que l’invisible peut apporter un certain nombre de clés. C’est en tout cas l’expérience vécue par les personnes que j’ai rencontrées.
Jean-Luc Gadreau. Vos écrits contiennent de nombreux témoignages, vous allez à la rencontre des gens…
Aurélie Netz. Pour moi c’est très important de laisser la parole aux gens puisque, en tant qu’anthropologue, je travaille à partir et grâce aux personnes et à leurs récits. Tout ce travail narratif effectué par ces personnes quand elles se racontent permet de comprendre leur trajectoire, leur cheminement. Comprendre notamment à quel moment elles se sont intéressées à telle ou telle pratique, à quel moment leur voie spirituelle, leur cheminement a bifurqué est essentiel. Il existe cependant peu d’espaces où les gens peuvent parler de leur spiritualité à cause d’une dimension de pudeur. Il y a des traditions où on en parle en effet très peu, pourtant ces récits possèdent une forme de banalité (dans le bon sens du terme), c’est véritablement l’expérience de gens qu’on peut rencontrer dans la rue. C’est vrai, il y a tout un jeu autour de ces témoignages dans mes écrits.
Jean-Luc Gadreau. Vous parliez des femmes: vous évoquez les ritualités entre femmes, les cercles, les gestes symboliques… Que révèlent-t-ils du monde spirituel contemporain ?
Aurélie Netz. J’ai effectué des recherches, ce qui a abouti à un livre, Les Cercles de femmes, sur ces moments où celles-ci se rencontrent entre elles pour rêver de nouvelles modalités relationnelles autour de la sororité. Pour elles, ce sont des occasions de se poser en tant qu’actrices de leur vie en revisitant des moments difficiles. Beaucoup de femmes ont vécu des violences physiques, psychologiques, sexuelles et ces espaces entre femmes permettent de verbaliser les maux et essayer de se réapproprier un certain nombre de choix dans leur quotidien. Ce sont donc des moments très forts. Les personnes viennent, participent et puis changent d’inscription, de lieu. La spiritualité contemporaine est marquée par une forte plasticité, elle peut prendre plusieurs formes et c’est cela aussi que j’étudie, cette créativité humaine qui se révèle dans le rapport à l’invisible.
Jean-Luc Gadreau. Dans Solaé, le rendez-vous avec la Parole accompagne fidèlement les entretiens. À cette occasion, quelques lignes du texte biblique sont proposées pour nourrir la discussion, ouvrir parfois des portes nouvelles, toucher à l’invisible d’une certaine façon. Spontanément, vous m’avez proposé l’évangile de Jean (20, 11-18), le passage important du temps de la résurrection du Christ, quand Marie-Madeleine – ou de Magdala – vient au tombeau:
«Cependant, Marie se tenait près du tombeau dehors et elle pleurait. Tout en pleurant, elle se baissa pour regarder dans le tombeau. Elle voit deux anges vêtus de blanc assis à l’endroit où avait reposé le corps de Jésus, l’un à la place de la tête et l’autre à la place des pieds. Les anges lui demandèrent: « Pourquoi pleures-tu ? ». Elle leur répondit: « On a enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où on l’a mis ». Ayant dit cela, elle se retourne et voit Jésus qui se tenait là mais sans se rendre compte que c’était lui. Jésus lui demanda: « Pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? ». Pensant que c’était le jardinier, elle lui dit: « Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le reprendre ». Jésus lui dit: « Marie ». Elle se retourne vers lui et lui dit en hébreu « Rabouni ! », ce qui signifie « Maître ! » Jésus reprit: « Ne me retiens pas car je ne suis pas encore monté vers le Père mais va vers mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est aussi votre Père, vers mon Dieu qui est aussi votre Dieu ». Marie de Magdala se rend donc auprès des disciples et leur annonce: « J’ai vu le Seigneur ! ». Et elle leur raconte ce qu’il lui a dit.»
L’expérience de l’invisible : une ouverture au monde
Jean-Luc Gadreau. Quelle belle histoire, Aurélie Netz ! Au tombeau vide, Marie-Madeleine tend la main vers un corps disparu mais c’est une autre présence qu’elle rencontre, un invisible qui bouleverse son regard. Que vous inspire cette scène ?
Aurélie Netz. Je trouve que c’est un récit très fort parce qu’il modèle aussi notre rapport à l’invisible. Marie-Madeleine est là, elle se retourne et se re-retourne, quelque chose s’ouvre donc, une capacité, une perception. Et puis il y a ce surgissement et tout un temps de discernement pour Marie de Magdala qui se demande ce qu’elle voit, ce qu’elle perçoit. Il y a ce lien très fort, cette volonté de toucher, d’être proche, d’être encore dans ce lien affectif au Christ alors que non, il s’agit là de quelque chose de spirituel et qu’il y aura quelque chose de communautaire à faire. Ce jeu je le retrouve d’une certaine manière avec les personnes que j’ai interviewées et qui m’ont expliqué comment elles apprivoisent une qualité de présence leur permettant de se mettre en lien avec cet invisible. Elles disent que ce lien ne doit pas rester bloqué à soi, centré sur la personne mais qu’il doit s’ouvrir ensuite sur la communauté, le partage, le dialogue, le récit. L’expérience de l’invisible est une chose qui est censée ouvrir.
Jean-Luc Gadreau. Pour vous la spiritualité, la foi consistent-elles à apprendre, à voir autrement, pour reprendre les propos entendus dans ce texte ?
Aurélie Netz. Absolument. Les femmes et les hommes rencontrés me parlent de ce travail très fin sur soi, sur ses perceptions et son rapport au monde. Parfois, c’est faire le deuil de certaines situations – je pense à la maladie – et parfois c’est nourrir l’espoir qu’on est en attente, par exemple dans les problématiques autour de la vie de couple. Il y a aussi cette capacité à se mettre à l’écoute d’une forme de poésie, en particulier chez les personnes m’ayant parlé de lien avec les esprits des défunts et qui se sentent proches de cette dimension-là. Une poésie très fine et très touchante peut se tisser.
Jean-Luc Gadreau. Face à ces récits, comment conjuguez-vous expérience spirituelle et regard critique sur l’autre, entre foi et anthropologie ?
Aurélie Netz. La méthode ethnographique s’accompagne d’un travail sur le récit, les entretiens, qui constitue une part importante du travail, et nous essayons de conserver un esprit de curiosité et de bienveillance. Nous nous efforçons de comprendre au mieux ce que la personne nous dit, raison pour laquelle les entretiens sont nombreux et durent plusieurs heures. C’est un travail de répétition, de relecture et de réécoute auquel va s’ajouter l’expérience. C’est de l’observation participante. Ce qui est intéressant c’est que nous participons aussi à des rituels. Par exemple, pour mon dernier livre je suis allée à la Cathédrale de Lausanne pour participer à des rituels et pour En dialogue avec l’invisible, j’ai rencontré des médiums. J’essaye donc de me rapprocher et de comprendre ce que les personnes vivent tout en sachant que je ne suis pas elles, que je n’ai pas leur expérience (mes expériences de l’invisible ne sont pas de la même teneur). Il y a cette écoute, cette sensibilité, cette bienveillance et dans le même temps une distance analytique, réflexive. C’est cet équilibre que je tente de maintenir.
«En France, 34% des personnes croient à une forme d’invisible»
Jean-Luc Gadreau. Dans un monde saturé d’images, un monde de rationalité, parler d’invisible peut parfois sembler anachronique. En même temps il semble actuellement y avoir un vrai appétit pour le mystère. Comment percevez-vous cela ?
Aurélie Netz. C’est vrai que depuis l’époque des Lumières, nous avons balayé tout ce qui n’était pas visible, tangible, ce qu’on ne pouvait pas toucher ou saisir, tout ce qui était de l’ordre de l’irrationnel ou de l’hallucination. De ce fait, on évacue un certain nombre d’expériences de femmes et d’hommes, ou du moins une certaine manière de leur donner sens. Il y a donc un décalage entre cette représentation dénuée de spiritualité et d’invisible et la réalité de personnes qui décrivent certaines expériences comme étant celles de l’intangible et de l’invisible. En France, une recherche Ipsos indique que 34% de personnes croient à une forme d’invisible, ce n’est pas négligeable. Pourtant on en n’entend peu parler. L’apport de l’ethnographie est de réellement partir du vécu des personnes.
Jean-Luc Gadreau. Ressentez-vous cet intérêt pour le mystérieux, pour l’intangible dans la société actuelle ?
Aurélie Netz. Oui. Quand je parle de mon livre et de mes recherches les personnes ont toujours une histoire à raconter, des récits qui parfois passent sous le radar. Je travaille aussi en milieu d’Église où beaucoup de personnes disent être en lien avec un ange ou une personne disparue. Ce sont des histoires, des expériences auxquelles il est intéressant de pouvoir réfléchir et analyser ce que cela traduit de notre société. Certaines personnes, celles pour qui cette relation n’est pas problématique, vont se sentir soutenues d’une manière unique grâce à l’invisible.
«Si la Bible était écrite avec du jus de citron…»
Jean-Luc Gadreau. Aurélie, je vous présente Vincent Smetana, l’un de nos fidèles chroniqueurs. On ne l’a pas dit mais vous venez de Suisse et Vincent a cette spécificité, lui, d’être belge. Ça ne se voit pas forcément mais ça s’entend un peu ! La nationalité nous fait aussi toucher à l’invisible, n’est-ce pas ?
Vincent Smetana. Je voudrais vous parler ce matin de solution aqueuse, étendue de chlorure de cobalt, d’acétate ou de nitrate de cobalt qui une fois mêlée d’un quart de sel marin donne une encre sympathique avec laquelle l’écriture, invisible sur le papier, apparaît en bleu par une légère application de la chaleur puis disparaît ensuite par degrés à mesure que le chlorure de cobalt reprend de l’eau et reparaît de nouveau par la chaleur. Je ne sais pas si oui ou non cela chatouille quelque chose en vous, comme l’essence d’un souvenir d’enfance, dans l’excitation de ce qui est secret, car invisible et aussi d’autant plus excitant et intrigant car demeuré caché. «Écrire à l’encre sympathique», on dit cela de cette technique d’invisibilité qui porte le langage dans une autre dimension, ce qui existe bel et bien mais qu’on ne peut pas voir pour autant. Enfant, j’avais ma boîte du petit chimiste avec des fioles, des poudres, des cristaux et une flamme mais, ce message de l’invisible, j’avoue l’avoir mille fois expérimenté avec juste un peu de jus de citron et bien sûr une gentille allumette à laisser délicatement voyager sous le papier pour que se révèle cette parole tenue secrète, invisible, inaccessible autrement qu’en étant ainsi par le feu mise en lumière et révélée.
Jean-Luc Gadreau. Oui, Vincent, cela chatouille des choses en moi ! Vous êtes un petit peu plus jeune que moi mais nous naviguons plus ou moins dans les mêmes générations et j’avais moi aussi ma boîte de petit chimiste ! Et vous, Aurélie ?
Aurélie Netz. Oui, bien sûr, j’en ai eu une ! De très lointains souvenirs émergent !
Jean-Luc Gadreau. C’est étonnant de voir les souvenirs rejaillir ainsi à partir de quelques mots ! Une notion invisible a priori mais bien concrète dans la mémoire.
Vincent Smetana. Je le redis, l’invisibilité m’a toujours absolument fasciné, Un des livres que j’ai emprunté 77 fois à la bibliothèque de l’école est L’Homme invisible, adaptation pour la Bibliothèque verte du fameux roman d’H.G. Wells. Un scientifique découvre une formule d’invisibilité qu’il essaie sur lui-même. Profitant de son nouvel état, il commet des vols en tout anonymat mais il ne parvient pas à trouver l’antidote ! Catastrophe, le voilà condamné à demeurer invisible ! Utopie scientifique ou rêve très ancien: voir sans être vu. Un récit dont le héros se verra rejeté par tous, traité comme un paria, inadapté, un apprenti sorcier évidemment misanthrope et grotesque qui finira captif de son rêve, englué dans une épouvantable tragédie de la solitude et de la différence. Profondément biblique comme principe, l’invisibilité. Un des plus grands mythes de l’humanité, presque, et je ne vous parle pas de la série que, de la même manière, je regardais, fasciné, en suçotant un Tic-Tac à l’orange à peine rentré de l’école. Dans la série de la fin des années 1970, un des amis du héros tentait le défi presque impossible de lui confectionner un masque pour le visage ainsi qu’une paire de gants pour les mains conçus en Dermaplex. Genre Fantômas ! «Genre, Jésus», me disait une fille du caté ! Mais oui, une fois les bandelettes disparues on ne le voit plus alors que, pourtant, il est bel et bien là.
Jean-Luc Gadreau. Mêmes souvenirs pour moi, encore, concernant cette série, et peut-être même pour le petit bonbon qui l’accompagne !
Vincent Smetana. Invisible, masculin et féminin du latin invisibilis, littéralement non visible, qui échappe à la vue par sa nature, par sa position ou seulement à cause de la distance. Ou, au sens figuré, ce qui a disparu, ce qui se dérobe au regard et qu’on ne peut rencontrer sauf si on réveille le désir d’approcher ce qui est invisible mais n’attend qu’à être révélé. Communiquer avec l’invisible dans l’intuition d’une approche anthropologique plus intérieure, dialogale, spirituelle, que l’invisible devienne visible, se révèle, livre sa parole. Car, comme le dit Descartes, le visible n’apparaît que dans l’évidence du réel, restant ainsi parfois confus ou formaté, trop connu, trop lisible alors que l’invisible relève de l’intuition et du sensible. N’est-ce pas là l’essence-même d’une quête spirituelle ? Si Jésus était là, présent, même avec des lunettes de soleil et un visage en Dermaplex, ce serait peut-être très confusant alors que son invisibilité éveille cette quête intuitive et sensible que chaque parole, chaque geste de lui révèle sa part de vérité surgie de l’invisible et ainsi mise en lumière au plus profond de notre territoire intérieur, de notre âme, de notre cœur. Oui, c’est un peu bateau dit comme cela mais si la Bible était écrite avec du jus de citron, imaginez la force, la passion, la curiosité, l’amoureux mouvement d’approcher cette Parole et la voir mots à mots se réchauffer, se révéler à la flamme de la vérité ! Allez, un peu d’audace pour changer ! Ne regardons point aux choses visibles car, chercher à ce que se révèle ce qu’on ne voit pas, en voilà un élan unique, une clé vitale créative, passionnante ! L’invisible c’est passionnant, c’est merveilleusement passionnant.
Jean-Luc Gadreau. Merveilleusement passionnant, en effet ! J’ai toujours été fasciné – et cela explique peut-être pourquoi je suis là le dimanche matin – par le côté invisible de la radio, de la télévision, du cinéma. L’invisible qui d’un seul coup se révèle par le son, par l’image. Tout cela est passionnant en effet, n’est-ce pas Aurélie ?
Aurélie Netz. Absolument. C’est la force du verbe et de la parole. Il y a quelque chose qui se transforme au contact de certaines paroles.
La question omniprésente de la guérison
Jean-Luc Gadreau. Dans ce lien avec l’invisible il y a aussi bien sûr la prière. Vous avez évoqué tout à l’heure votre livre, Prier à la cathédrale de Lausanne, spiritualité au cœur de la cité, qui précisément se fixe sur les mots qui deviennent prières. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Aurélie Netz. J’ai eu la grande chance de lire les intentions de prière affichées dans ce lieu sur un tableau. J’ai lu 3500 de ces post-its, ce qui m’a permis de découvrir ce que les personnes venaient partager et sentir aussi ce qui se vit à la cathédrale. On célèbre le 750e anniversaire de sa consécration et c’est encore et toujours un lieu où des choses peuvent émerger et se vivre. Il y a une sensorialité un peu différente dans les cathédrales et dans les lieux spirituels, avec ces sonorités particulières, des rencontres fortes. J’étais ravie de pouvoir travailler et classer ces messages selon leurs différentes thématiques.
Jean-Luc Gadreau. Qu’est-ce qui en ressort en particulier ?
Aurélie Netz. L’importance de la guérison, le fait de prier pour la guérison d’autrui. La question de la guérison, qu’elle soit physique ou spirituelle, est centrale dans le christianisme. On constate aussi que la prière évolue, de nombreux petits billets ne se terminent pas par un amen. De nombreuses prières, aussi, s’adressent directement aux défunts. Ce lieu est donc aussi une interface entre différentes réalités car on y trouve beaucoup de stèles, c’est un endroit traversé et par la vie et par la mort, comme toutes les cathédrales. Ce qui ressort également, évidemment, ce sont toutes les questions autour des relations. Le questionnement éthique fondamental au cœur du christianisme est: qui je suis, qu’est-ce que je vais faire, qui est-ce que je vais être pendant ce temps limité qui m’est donné, comment est-ce que je vais habiter le monde ?
Jean-Luc Gadreau. Vous êtes à la fois chercheuse et accompagnante spirituelle. Que vous apprend ce double positionnement ?
Aurélie Netz. L’humilité !
Jean-Luc Gadreau. Comment accompagne-t-on spirituellement quelqu’un en difficulté, en souffrance ?
Aurélie Netz. D’abord, on l’écoute. Je travaille avec des enfants et des jeunes de moins de 18 ans issus de milieux divers, qui sont en foyer souvent pour des raisons très compliquées. La question de la migration est très présente aussi, avec les mineurs non accompagnés. C’est donc à la fois regarder l’autre, l’écouter, savoir qu’on ne sait pas. À travers ce qui se dit et ce qui se ressent, il faut voir chez la personne toutes les ressources, toutes les promesses, toutes les potentialités. Regarder avec un regard d’amour ou du moins de préoccupation et de bienveillance. Laisser aussi le temps d’éclore et être témoin de ce miracle qu’est la résilience, la croissance, expérimenter le miracle de construire des communautés bienveillantes autour de ces jeunes qui arrivent, de ces jeunes placés. L’importance d’entourer est centrale dans l’accompagnement spirituel, comme en anthropologie qui est une science de l’humain, avec l’humain, pour l’humain.
Jean-Luc Gadreau. Où se cache et où se révèle aujourd’hui l’invisible pour vous, Aurélie ?
Aurélie Netz. Je possède une spiritualité, je suis de confession réformée et j’ai grandi dans une famille où à Noël se retrouvaient quasiment toutes les confessions à table. L’idée de notre extrême petitesse en tant qu’être humain et, en même temps, de notre grande créativité est pour moi un moteur quotidien.
Jean-Luc Gadreau. Entre foi et regard, entre silence et paroles il y a un espace fragile où l’invisible se laisse approcher. C’est là peut-être que s’ouvre la rencontre avec soi, avec l’autre, avec le tout autre. Merci beaucoup Aurélie.
Transcription réalisée par Pauline Dorémus.
Illustration: chœur de la cathédrale de Lausanne, 2007 (photo Dawamli, CC-BY-3.0).
