Vérité et monde falsifié
Si, selon Adorno, il ne faudrait écrire qu’à condition de «considérer toutes les choses telles qu’elles se présenteraient du point de vue de la rédemption», telles qu’elles apparaîtront «un jour dans la lumière messianique», (c’est à dire «révélant ses fissures et ses crevasses», «indigent et déformé»), comment le faire «à partir d’un monde structurellement faussé» ? «Geste impensable», la foi est justement cet «acte subversif» qui «refuse de croire aux mensonges de notre monde moderne: la technique, la croissance, l’État… l’homme autonome», et fait de la vérité «une brèche dans le consensus. Ce monde n’est pas vrai, n’est pas tout». Une vérité qui, comme l’a écrit Bonhoeffer, «ne peut survivre qu’à travers des témoins qui engagent leur vie».
«Il n’y a pas de vie juste dans un monde faux» (Theodor W. Adorno, Minima moralia).
«Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres» (Jean 8,32).
Écrire: un acte de vérité dans un monde faux
J’ai souvent pensé qu’écrire, même l’article le plus modeste, c’est toujours rêver d’un autre monde, meilleur que le nôtre, à la construction duquel on voudrait tant contribuer, malgré la conscience intime et douloureuse de notre faiblesse, de notre vulnérabilité, de notre impuissance à laquelle on se résigne parfois. C’est protester contre une existence à laquelle nous voudrions échapper, à des normes qu’on réprouve mais qu’un système construit à nos dépens et auquel nous contribuons malgré nous en croyant y résister. Notre résistance fait d’ailleurs aussi partie du système, puisqu’il la récupérera tôt ou tard. J’ai aussi pensé qu’écrire, c’est tenter d’être vrai, le plus et le mieux possible. D’être soi-même alors que nos identités sont influencées par une époque dite moderne qui les construit, auxquelles parfois elle nous assigne, qu’elle altère toujours. Écrire, c’est proclamer malgré tout que le sens, donc la vie, ne s’est pas totalement retiré d’un monde qui permet à la force, à la violence et à la mort de régner. Un monde auquel on ne peut cependant échapper, si l’on choisit la vie. Écrire est un acte solitaire de vérité dans un monde faux, l’accomplissement silencieux d’une solitude subjective en dépit de cette terrible mais bien réelle et permanente contradiction. Écrire, c’est accepter de transcrire le mouvement d’une pensée interprétante sans jamais avoir la prétention d’affirmer sous peine de la ruiner. Mais j’ai aussi pensé, à la lecture d’Adorno, qu’écrire était peut-être l’acte solitaire et mystérieusement têtu par lequel s’expriment nos «vies mutilées». Inlassable tentative de renouer avec le tout, de se réapproprier une relation que l’on aurait perdue, obsédé par l’idée que nous pourrions avoir notre part de responsabilité dans cet état du monde, ces violences, ces crimes, ces conflits, ces injustices qui bouleversent notre temps et nos existences, qui assombrissent l’avenir. Et qui nous mutilent par la conscience que nous pourrions avoir (ou devrions avoir) de notre culpabilité.
«Lumière messianique» et «Rédemption»
«Il faudrait établir des perspectives dans lesquelles le monde soit déplacé, étranger, révélant ses fissures et ses crevasses, tel que, indigent et déformé, il apparaîtra un jour dans la lumière messianique. Obtenir de telles perspectives sans arbitraire ni violence, uniquement à partir du contact avec les objets, telle est la seule tâche de la pensée.» (1)
C’est le but que toute écriture devrait s’assigner.
Dans ce même fragment, Adorno écrit aussi:
«La seule philosophie dont on puisse encore assumer la responsabilité face à la désespérance serait la tentative de considérer toutes les choses telles qu’elles se présenteraient du point de vue de la rédemption» (2).
Bien sûr il n’est pas question d’interpréter à contre sens la pensée du philosophe résolument matérialiste, dont l’œuvre nous semble anti-idéologique. Mais cette évocation, apparemment paradoxale, peut-être sous l’influence de Walter Benjamin, de «la lumière messianique» et de «la rédemption» ouvre une brèche, comme la possibilité d’une théologie sécularisée. Et pose cette question que nous devons peut-être tous nous poser lorsque nous rédigeons nos communications: comment penser, comment écrire la justice, la paix, l’humanité, voire la rédemption à partir d’un monde structurellement faussé ?
J’ai pensé, peut-être à tort, que cette dimension messianique de la critique d’un monde faux implique une posture que nous pourrions qualifier de théologique, au sens d’une fidélité à l’absence, d’une tension vers l’inaccessible. Selon une logique du non-réconcilié, voire du déjà-là mais du pas-encore. En relisant nombre de contributions de Forum Protestant, j’ai constaté qu’elles s’attachaient toutes à mettre en lumière les fissures du réel, refusant les évidences et proclamant la possibilité d’une vérité autre, d’un monde autre. Comme s’il s’agissait de dire et d’écrire ce qui manque à notre monde où la vie juste semble impossible. Tout en étant conscient qu’il faut prendre le risque de penser donc d’écrire juste dans un monde faux, parce que falsifié.
La norme de la falsification
J’ai cherché dans le dictionnaire. Falsifier, c’est altérer dans une intention frauduleuse. Donner une fausse apparence, dénaturer, modifier. Et j’en ai conclu que la falsification apparaît comme la structure de notre monde contemporain. Le mensonge n’est plus un accident, une exception à la règle du dire vrai, un dérapage moral ponctuel. Il s’enracine autant dans les vies personnelles, que dans les domaines économique, social, politique, géopolitique, etc. Il les influence durablement. Il devient comme un mode normal de fonctionnement. Est-il bien nécessaire de donner des exemples ? Nous constatons quotidiennement cette falsification dont nous n’avons parfois même pas conscience tant notre lucidité est déroutée et mise à rude épreuve. Si mentir ne consistait qu’à proposer des contre-vérités ! Mais le monde falsifié, dans lequel nous apprenons malgré nous à vivre, organise, institutionnalise et légitime le mensonge. En lisant les journaux ce matin, les analyses des uns et des autres, à la veille d’une crise politique très grave et peut-être d’une crise de régime, j’ai pensé que la vraie crise était morale. Que ce n’était pas seulement la vérité qui était niée, mais la possibilité d’un accès partagé au réel. L’information devient désinformation, par la propagation de fausses analyses concurrentes dans des buts politiques, rendant vain le débat public dont les fondements sont déjà falsifiés, puisque les simulacres se substituent à la réalité. Nos imaginaires falsifiés enfantent des opinions biaisées, fausses. Ainsi s’établissent, s’imposent à notre insu, de nouvelles normes sociales, économiques, politiques, culturelles contraignant à des conformismes de façade, puisque l’apparence prévaut désormais sur la sincérité. Lorsque le mensonge devient stratégie de survie, d’ascension sociale ou de succès politique. Le faux, l’inauthentique, deviendraient-ils si habituels qu’on ne s’en offusquerait plus ? Car la manipulation mensongère triomphe et laisse entrevoir le pire lorsqu’elle est banalisée au point d’être accueillie dans ce qui peut apparaître comme une indifférence morale. Je me suis interrogé. Peut-on perdre à ce point le sens du vrai ? J’ai souvenir qu’Hannah Arendt a montré que les régimes totalitaires se nourrissaient de la destruction du sens du vrai. Peut-on vivre et écrire juste dans un tel monde ?
La banalisation du mensonge
Par effet de saturation, la banalisation du mensonge engendre une crise de la confiance et altère le lien social qui repose sur une reconnaissance mutuelle de la vérité, sur un rapport commun au réel. Dans le sillage intellectuel d’Habermas, ce lien social dépend de nos capacités à nous identifier mutuellement comme des sujets rationnels ayant des repères communs en partage. Car la vérité n’est pas uniquement une question de faits ou de connaissances scientifiques. Elle est aussi et surtout une condition du dialogue, de la confiance. À l’ère de la surinformation, des réseaux sociaux, du relativisme généralisé, du «à chacun sa vérité», comment débattre ? Rien qu’en discutant brièvement avec mon voisin, j’ai constaté que la reconnaissance commune de ce qui est vrai devient de plus en plus difficile, sinon impossible. Et je me suis interrogé. Le lien social ne peut-il dépendre que d’une conception partagée de la vérité ? Après tout, il repose aussi sur des valeurs, comme la tolérance, la liberté, le respect de l’autre, etc., donnant un cadre régulateur à la coexistence des «vérités subjectives». Mais l’acceptation des différences suppose encore des vérités partagées. J’ai constaté, sauf à s’isoler et se retrancher du monde (tentation à laquelle il est facile de succomber), que les identités devenaient confuses. «Je ne sais plus qui je suis dans notre époque et je ne sais plus à qui me fier», me disait ce voisin. J’ai pensé qu’il exprimait une forme d’épuisement moral et ce scepticisme généralisé qui risque de nous conduire à d’effrayantes radicalisations. La falsification du monde aggravée par la viralité des mensonges (fake news) que l’on finit par croire mine silencieusement les fondements de la démocratie. La vérité c’est le mensonge, pourrait-t-on dire en écho à Orwell. Après tout, Voltaire nous a montré le chemin: «Il faut mentir hardiment», écrit-il quelque part dans sa volumineuse correspondance (3).
L’éthique impossible
Ce monde est un monde faux, système global niant la vérité, lui substituant de fausses apparences, dit en substance Adorno. Bien sûr, je sais qu’il illustre ce concept de «monde faux» en se référant au régime nazi, contexte historique central pour le comprendre. C’est la manifestation extrême de ce monde faux, dans la perversion de la morale et de la rationalité, dans un système social déshumanisé. Mais j’ai pensé que nos sociétés modernes, post-modernes, dominées par des structures de plus en plus technocratiques, poussant à bout une logique néo-libérale, favorisant la culture de masse dont fait partie le spectacle (lucratif) en continu d’un homme humilié et torturé jusqu’à la mort, assoupissent à la longue les consciences et, d’une certaine manière, rendent l’éthique impossible. Si nous regardons de façon critique nos programmes télévisés, et si l’on considère qu’ils appartiennent, à de rares exceptions, à cette culture industrielle (à ne pas confondre avec la culture populaire), selon le mot d’Adorno, alors nous ne pouvons que constater qu’ils ne sont pas des espaces d’émancipation. Plutôt des instruments de domination douce qui falsifient les consciences, annulent tout véritable esprit critique, lui substituant la distraction et le divertissement stérile, contribuant à la fausseté du monde. Qui créent sans en avoir l’air du consensus mou, un contentement passif aliénant les individus, uniformisant les goûts (toujours les mêmes formats, les mêmes récits, les mêmes émotions faciles, etc.), mais aussi la pensée. Comme si l’on adhérait à un ordre du monde en perdant les outils pour le remettre en question. Subjectivité et identité sont étouffées sous le poids de l’identique.
Dès lors, j’ai craint que l’éthique ne devienne impossible. Elle suppose la lucidité, l’autonomie, la possibilité du choix, la confrontation à de vrais dilemmes moraux et non à ces simulacres de cas de conscience qui nourrissent les séries-fictions, bref la possibilité constante de mise en cause de sa propre vie. De ma propre vie. À moins de se livrer à une éthique fictive, de bon aloi, inoffensive et récupérable par le système. Celle qui s’impose et façonne nos vies et qui n’informe que des choix de consommation: acheter équitable, être green (même notre église est devenue verte), boycotter… voire s’indigner. Une pseudo éthique qui ne fait que conforter les structures invisibles de domination. Une éthique de l’ornement, sans exigence d’authentique vérité. Je me suis alors demandé si la vérité n’avait pas tout simplement changé de statut. Je croyais qu’elle était critère universel de jugement alors qu’elle n’est plus que relative et instrumentalisée. J’ai soudain réalisé que j’étais obsolète. Je n’avais pas lu Zygmunt Bauman et ignorais son concept de «modernité liquide». Je me suis aperçu que j’étais un idiot, sans toutefois m’identifier au Prince Mychkine ! Toute vie et toute écriture peuvent-elles être justes dans ce monde faux ?
Un geste théologique
Adorno n’est certes pas un penseur religieux ! Mais qui nierait que cette «lumière messianique» symbolise une vérité inaccessible dans l’immédiat et dont la pensée doit garder la promesse ? Même si cette lumière n’éclaire pas chez le philosophe un avenir radieux, il y a là, malgré tout, comme un geste théologique au sein d’un système philosophique ouvert. Penser, espérer peut-être sans certitude mais sans renoncer à la vérité comme une promesse. Adorno n’invite ni au silence ni à la résignation. L’exigence éthique d’Adorno me semble celle d’un refus de s’accommoder au réel, de savoir inscrire nos vies et notre écriture dans un espace de résistance et d’espérance, même infime, même sans issue visible. Penser, écrire créer, vivre deviennent porteurs d’exigence silencieuse. Ne pas trahir en se rendant complice du mensonge, ne pas ignorer ce qui, dans le monde, résiste à sa justification. L’écriture est un lieu de résistance si elle porte en elle ce que nous pourrions appeler l’échec du monde. Donner forme à l’indicible, à l’irréconcilié. Non pour apaiser, mais pour être fidèle au réel; non pour rechercher l’esthétique (le beau style) mais pour loger en son creux la tension, la fracture, la dissonance, la mutilation. Vivre, penser et écrire juste, c’est aussi porter le deuil du juste dans un monde faux devenu de plus en plus faux, sans pactiser avec l’injustice. Et lorsqu’Adorno parle de «rédemption», il faut savoir qu’elle se réalise dans le travail critique de la connaissance. Je me suis cependant demandé si tout cela était inconciliable avec la foi et la théologie (4) chrétienne.
Un saut impensable
Alors j’ai fait un saut impensable: j’ai relu Bonhoeffer et rouvert ma Bible. Franchissement aventureux, imprudent, d’un seuil avec la vérité pour fil conducteur. Et qui plus est à une époque où l’exigence d’une vie juste, fidèle à des principes éthiques solides apparaît contre-culturelle (comme on dit) ! J’ai pensé, peut-être à tort, que le christianisme ne sépare pas vérité et réalité. La vérité n’est pas une abstraction ni un dogme détaché de la vie. Elle devient visible en Jésus-Christ, c’est-à-dire tangible et humaine. Elle est historique parce qu’inscrite dans le monde, même falsifié. Elle échappe au relativisme car elle ne dépend ni de l’opinion, ni du pouvoir, ni du consensus. Certes cette vérité est inséparable de l’incarnation, mais en s’enracinant dans le monde, elle est tout de même un peu celle que le philosophe poursuit en tant que vérité objective. Témoigner de cette vérité c’est rendre présent un autre monde, déjà là dans le monde falsifié. Et si la foi n’est pas adhésion à un dogme, elle est toujours confiance en une vérité que le monde falsifié nie farouchement. J’aime lorsqu’Ellul fait de la foi un acte subversif, car elle refuse, comme le philosophe, de croire aux mensonges de notre monde moderne: la technique, la croissance, l’État… l’homme autonome. La vérité est alors une brèche dans le consensus. Ce monde n’est pas vrai, n’est pas tout, mais c’est aussi dans cette résistance qu’est la vérité. Parce que c’est dire la vérité sans pouvoir et espérer malgré tout, malgré la falsification du monde.
«Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité.»
«Qu’est-ce que la vérité ?» (Jean 18,37-38)
Question toujours emblématique dans une époque relativiste ! Scène fondatrice: la Vérité incarnée («Je suis le chemin, la vérité et la vie» (Jean 14,6)) face au pouvoir politique qui ne comprend pas que la vérité n’est ni un sujet abstrait, ni une menace. Mais que signifie aujourd’hui cette vérité qui ne soumet pas mais qui libère ? C’est la seule pourtant qui puisse nous rasséréner et nous permettre de vivre ou d’écrire le plus juste possible même dans un monde faux.
Et j’ai pensé à Bonhoeffer. À vrai dire, j’y pense souvent. C’est bien sur cette vérité incarnée que repose son Éthique (chapitre «L’ultime et le pénultième»). Mais surtout dans Résistance et soumission où il réfléchit au sens du témoignage chrétien dans un monde – celui auquel Adorno se réfère – dominé et rongé par le mensonge organisé. La vie juste ne relève pas d’un idéal abstrait, mais d’une fidélité dans la contingence. Elle se manifeste dans l’action, la responsabilité, même et surtout dans un monde marqué au sceau du mal. La vérité ne peut survivre qu’à travers des témoins qui engagent leur vie. C’est ce que Bonhoeffer nous rappelle en permanence. Il eut le courage d’en être: il a agi selon la vérité.
Et j’ai pensé que ce fil conducteur de la vérité permettait ce saut entre une attente messianique séculière et une théologie chrétienne de la rédemption. J’ai cru comprendre que pour chacun il s’agissait de faire advenir un monde où la vérité n’est pas seulement inscrite dans le monde présent mais la résistance et l’attente d’un autre ordre dans l’épreuve du maintenant. Et j’ai conclu que si la vérité est un chemin pour chacun, les leurs se rencontrent.
Illustration: Trump et son hôte russe le 15 août 2025 à Anchorage, Alaska (phote Maison blanche).
(1) Adorno, Minima moralia, Réflexions sur la vie mutilée, traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz et Jean-René Ladmiral, Payot (Critique de la politique), 2001, p.265. Désormais MM.
(3) Trump et Poutine l’ont assurément lu.
(4) C’est pourquoi je n’ai jamais explicitement parlé de «théologie négative». On peut penser à Kierkegaard. Voir Aurélia Peyrical, Peter Gordon: Adorno and Existence, Actu Philosophia, 29 avril 2017.