L’Europe, l’Ukraine et la «paix imposée»: la dignité comme condition préalable
«Face à un axe Trump-Poutine qui fait que le monde d’hier n’existe définitivement plus», le président ukrainien a rappelé le 24 novembre ce «qui doit guider toute décision, quelle que soit la dimension catastrophique, voire tragique, des événements à venir»: «…Nous devons tout faire avec dignité». Une formule qui, de quelque façon qu’on l’analyse, est «la clé de voûte d’une stratégie politique et européenne cohérente, peut-être capable de résister à la pression de la Russie et des États-Unis».
«…Nous devons tout faire avec dignité» (Volodymyr Zelensky (1)).
Peut-être sous la dictée du Kremlin, d’abord dans l’ignorance totale de l’Europe, l’administration Trump tente d’imposer à l’Ukraine un plan unilatéral de paix en vingt-huit points (2) fondé sur un gel du front favorable à Moscou. Il faut en être conscient: cette tentative est révélatrice des tensions qui traversent aujourd’hui (et risquent de traverser demain) la structure de la sécurité européenne. Car c’est un ultimatum sidérant forçant l’Ukraine à la reddition, à la capitulation, exigeant des concessions massives. Il est difficile de trouver d’autres mots pour évoquer ce plan de paix, plus contre l’Ukraine que pour elle. Et les Européens y sont directement confrontés. Ce que le général Fabien Mandon rappelait dans son discours aux maires de France. C’est donc en urgence que les Européens ont organisé une séquence diplomatique (3) à Genève – dont la complexité nous échappe – afin d’amender, atténuer, remodeler, voire supprimer les propositions les plus problématiques. À l’heure où ces lignes sont écrites, on ignore si ce nouveau plan en dix-neuf points (4), que certains qualifient de «contre-proposition», substituera à un plan inique une version plus acceptable. Par contre nous sommes certains que la négociation de Genève n’a en rien fait disparaître non seulement les ambiguïtés stratégiques qui sous-tendent sa logique mais aussi les vulnérabilités du continent européen face à la volatilité décisionnelle ou la diplomatie oscillante américaines.
Une légitimité charismatique
Dans cette tourmente, dans ce contexte diplomatique chargé d’incertitudes, face à un axe Trump-Poutine qui fait que le monde d’hier n’existe définitivement plus, un homme d’État tient encore debout et, dans la tempête, déclare sobrement, visage tendu, face aux caméras: «…Nous devons tout faire avec dignité». Comme le rappel d’une boussole morale qui doit guider toute décision, quelle que soit la dimension catastrophique, voire tragique, des événements à venir. Le «nous» inclut évidemment les Ukrainiens et leur président, mais aussi tous leurs partenaires européens. Car, par sa stature, Volodymyr Zelensky joue un rôle essentiel. Chef de guerre déterminé, diplomate actif, il est devenu l’incarnation d’un pays agressé se battant pour sa survie, peut-être pour celle d’une partie de l’Europe, mais aussi l’interlocuteur central sans lequel aucune stabilisation régionale et européenne n’est désormais envisageable. Si en 2014 l’annexion de la Crimée a scellé l’effondrement de l’ordre post-guerre froide, l’offensive du 24 février 2022 a transformé durablement le paysage stratégique de l’Europe. Soit, de 2014 à 2025, une décennie de rupture géopolitique ! C’est dans ce continuum que s’inscrit l’épisode genevoix, cette crise n’étant pas une anomalie ou un accident mais l’expression d’un problème structurel: la collision entre l’impérialisme territorial de la Russie et la remise en question de la dépendance stratégique de l’Europe à l’égard des États-Unis. C’est dans ce contexte que Zelensky, ayant mobilisé le soutien occidental, a acquis une légitimité charismatique. Le fait est suffisamment rare dans la politique européenne pour être souligné.
Un axiome moral
«…Nous devons tout faire avec dignité.» D’aucuns y verront un effet de discours, si toutefois le mot dignité a retenu leur attention. Nous y verrons, nous, le rappel d’un axiome moral, d’un principe fondamental qui devrait inspirer l’action politique. Dans le contexte de sa prise de parole, la dignité n’est pas un sentiment personnel mais une condition éthique qui détermine ce qui est acceptable ou non dans le processus de négociation. La dignité devient un critère de validité des éventuelles concessions. Même avantageuses d’un point de vue politique ou militaires, elles deviendront inacceptables si elles portent atteinte d’abord à la dignité nationale. Cette dignité c’est le refus de l’humiliation, la protection de la souveraineté, la fidélité aux valeurs nationales. Ou, autrement dit, la paix ne peut être négociée au prix d’un renoncement aux principes fondamentaux qui définissent l’identité et l’honneur de l’Ukraine.
Les dimensions constitutives de la dignité
Cette dignité renvoie, nous semble-t-il, à plusieurs dimensions. Elle renvoie à l’intégrité personnelle et collective: elle engage l’idée d’une cohérence morale. Ni les dirigeants ni la société ukrainienne ne doivent apparaître comme cédant sous la contrainte, alors que la pression militaire (5) et diplomatique est intense. Cette intégrité est un socle indispensable pour maintenir la confiance intérieure et internationale. Elle renvoie aussi à la souveraineté nationale, qu’elle implique et tente de préserver. Il y aura des concessions nécessaires. Zelensky le sait. Mais celles-ci ne peuvent ni ne doivent être interprétées comme un affaiblissement de l’État, ou un effondrement ou, pire, une reddition. Dans un environnement géopolitique où les rapports de forces sont devenus asymétriques, il s’agit, pour l’homme d’État, coûte que coûte, de préserver et de consolider son statut de sujet politique souverain. Enfin, en invoquant la dignité, Zelensky fait appel au respect international: l’Ukraine négocie en tant que partie responsable, capable de négocier en adoptant une position morale qu’est loin d’incarner son oppresseur qui aimerait tant faire d’elle une victime soumise.
Une stratégie diplomatique et symbolique
Mais la phrase de Zelensky est aussi un outil stratégique qui structure le cadre des négociations. En érigeant la dignité comme une condition préalable, il redéfinit par avance les marges d’un compromis acceptable. Car il ne s’agit pas de céder. Mais de décider quoi céder et de déterminer comment le céder. Ainsi la «dignité» permet-elle d’écarter d’emblée certaines demandes qui seraient incompatibles avec l’image ou les intérêts fondamentaux de l’Ukraine, sans toutefois fermer la possibilité de dialogue. Ce qui la légitime auprès des alliés, les rassure peut-être…
«…Nous devons tout faire avec dignité.» Revenons sur l’interprétation de ce «nous». Il est d’abord un «nous» fédérateur, un sujet collectif, car la dignité intègre dirigeants, armée et population autour d’un récit partagé de résistance. Mais, reconnaissons-le: au-delà de (ou sous) l’axiome moral, c’est aussi un «nous» – que nous qualifierons de rhétorique – qui permet non seulement de consolider l’unité interne mais aussi de préparer l’opinion publique à envisager des compromis potentiellement coûteux dans le cadre des négociations. Allons plus loin: la portée de ce «nous» excède la seule communauté nationale. Il s’élargit implicitement aux partenaires européens, peut-être au-delà de la coalition des volontaires, dont l’appui militaire, financier et diplomatique conditionne la capacité de l’Ukraine à négocier. Zelensky inscrit ainsi la dignité dans un horizon de solidarité transnationale. Dès lors, la dignité n’est plus seulement un principe interne de mobilisation. Elle devient une norme partagée, destinée à renforcer la cohérence stratégique du camp européen et à légitimer la poursuite d’une position la plus unifiée possible – qui n’est pas assurée (6) – dans les discussions de Genève. Il faut voir dans ce pronom collectif, indissociable de l’invocation de la «dignité», un argument diplomatique à part entière. En faisant de la «dignité» un référent commun (7), Zelensky rappelle que toute désunion parmi les alliés serait (sera) politiquement coûteuse à l’Europe.
Une opération narrative et une rhétorique subtile
Allons encore plus loin, en reprenant et en approfondissant ces premiers éléments d’analyse. Au niveau national, l’invocation récurrente de la «dignité» s’inscrit au cœur de la stratégie discursive de Zelensky. En recourant au «nous», il ne se limite pas à désigner un collectif préexistant: il produit performativement une communauté politique dont l’unité repose sur une valeur morale élevée et difficilement contestable. Cette construction discursive vise à articuler dans un même récit, facilement décelable à partir de cette formule, dirigeants politiques, appareils institutionnels, forces armées et population civile. La «dignité» devient ainsi un principe organisateur, capable de structurer l’expérience du conflit, de canaliser les affects collectifs et de légitimer un effort militaire prolongé malgré les coûts humains et économiques.
En outre, cette rhétorique contribue à normaliser l’idée de compromis diplomatiques difficiles. En liant la notion de «dignité» à la capacité du peuple à persévérer et à rester fidèle à ses valeurs, Zelensky crée un cadre dans lequel même des concessions potentiellement impopulaires peuvent être présentées comme compatibles avec la continuité d’une résistance héroïque, d’un comportement digne. Cette opération narrative permet d’éviter que les négociations soient perçues comme une trahison des principes nationaux, en les requalifiant au contraire comme une modalité responsable de la défense de la souveraineté.
L’ancrage européen. Un renversement de perspective
Mais l’un des ressorts les plus significatifs et peut-être le plus subtil de cette rhétorique réside dans le fait que le «nous» dépasse intentionnellement les frontières ukrainiennes. On l’a déjà souligné: Zelensky l’étend aux alliés européens. C’est-à-dire à leurs dirigeants, à leurs opinions publiques. Extension qui a un double effet. D’une part, elle inscrit le conflit dans ce que nous pourrions appeler une grammaire politique aux règles morales partagées où la «dignité» est beaucoup plus qu’un attribut moral national, mais une valeur normative partagée et revendiquée collectivement face aux violations du droit international commises de toute évidence par la Russie. En même temps, elle contribue légitimement à affirmer l’appartenance naturelle de l’Ukraine à un espace européen, non seulement en termes géopolitiques mais aussi et surtout en termes axiologiques.
On réalise l’immense portée de ce petit bout de phrase. Portée diplomatique à nos yeux considérable. Mais, si vous le permettez, allons encore plus loin. En mobilisant une valeur aussi consensuelle que la «dignité», Zelensky place les États européens devant une forme de contrainte normative qui stabilise la coalition en rendant politiquement et moralement coûteuse, aux yeux de l’Histoire, toute forme de désalignement. Cette extension du «nous» vise à reconfigurer l’asymétrie du soutien européen. Plutôt que représenter l’Ukraine comme bénéficiaire d’une aide occidentale unilatérale, Zelensky inverse la perspective. L’Europe est ainsi appréhendée comme engagée dans un même combat partageant un même destin stratégique (et peut-être tragique). Ce qui est vrai. Ce dont nous devons être conscients. Nous sommes devant une construction resymétrisante, si l’on peut dire, qui renforce la légitimité ukrainienne dans les négociations en construisant l’image d’un front européen cohérent, stable et moralement enraciné. Enfin, sur le plan stratégique, cette rhétorique permet à Zelensky de préempter les espaces de désaccord dans le contexte des négociations. Choisir et investir la posture morale de la «dignité» revient à s’appuyer sur un principe transversal et non marqué idéologiquement. Il tente de consolider un terrain commun (qu’il sait, évidemment, fragile voire instable) entre des partenaires dont il sait aussi que les intérêts immédiats ne sont pas toujours parfaitement alignés. Oserions-nous dire que la «dignité» devient l’ultime plate-forme diplomatique minimale, mais efficace ? Il oblige chacun des acteurs (au-delà de l’E3, Royaume Uni, Allemagne et France) à se positionner vis-à-vis d’un standard moral plutôt que d’un simple calcul géopolitique.
Politique et dimension performative du langage
L’analyse de la formule «…Nous devons tout faire avec dignité» se prête à une lecture en termes de performativité du langage au sens des linguistes (Austin, Searle) mais aussi au sens élargi que lui donnent les théories contemporaines du discours politique. Le langage ne se limite pas à décrire une réalité ou à exprimer une intention. Il produit un effet, transforme le cadre d’interprétation du conflit et crée ainsi de nouvelles obligations pour les acteurs qu’il interpelle. Le «nous» de Zelensky est un acte performatif de constitution d’une communauté politique. L’usage du «nous» ne décrit pas, bien sûr, une communauté existante: il la crée parce qu’elle est souhaitable. En l’énonçant en temps de guerre, sous les bombes ennemies et au moment de négociations difficiles, Zelensky veut constituer un collectif politique, et attribuer des rôles et des responsabilités à chacun. Il veut renforcer l’unité nationale par l’acte même de parler. La performativité apparaît aussi dans la dimension normative de la formule. En disant que tout doit être fait «avec dignité», Zelensky ne prescrit pas seulement des actions, il souhaite imposer un mode d’action légitime. Alors il fixe une boussole morale commune, qui vise à orienter les comportements individuels et collectifs et maintenir la cohérence dans un contexte particulièrement difficile. Mais le discours agit également dans le champ international. En incluant implicitement les alliés européens dans ce «nous», Zelensky crée une communauté politique élargie qui n’existe pas juridiquement, mais qui prend forme par le langage. Cette inclusion produit évidemment des obligations symboliques pour les partenaires: rester solidaires, éviter la défection, se montrer à la hauteur de cette dignité collective. Le langage exerce ainsi une pression normative subtile mais réelle. Puisse-t-elle être efficace !
«…Nous devons tout faire avec dignité» ouvre un horizon d’anticipation. En liant dignité et négociation, Zelensky souhaite influencer la manière dont les décisions futures seront prises et interprétées. Les concessions pourront être justifiées si elles respectent ce cadre de dignité, et tout renoncement jugé indigne sera discrédité. Ainsi, par avance, le discours structure le champ des actions possibles et leur évaluation.
Pour conclure
Face à l’Histoire, quelle que soit l’issue des négociations, la victoire morale reviendra toujours à l’Ukraine. Face à la fureur barbare d’un impérialisme suranné, hostile à l’Occident et à ses valeurs, les soldats comme les civils ukrainiens restent debout. Pour eux et pour nous aussi. Et, par la voix de leur président, ils ont encore la force et la grandeur morales d’en appeler à la «dignité». Les alliés ont-ils eu la même «force d’âme» ? Dans son bloc-notes, Bernard-Henri Lévy cite les mots du romancier yougoslave Ivo Andric à propos du siège de Sarajevo, en Bosnie, il y a trente ans: «Les puissances ne donnent jamais assez pour sauver, mais toujours assez pour prolonger l’agonie».
Dans le contexte d’une Europe confrontée à des tensions structurelles et à une incertitude stratégique persistante, cette «dignité» érigée en principe par Zelensky et son peuple constitue pour tous un repère central. Elle définit la ligne rouge des concessions acceptables (8), assure la continuité de la souveraineté ukrainienne et crée une norme qui doit être partagée entre l’Ukraine et ses alliés européens. Au-delà de son rôle moral, la «dignité» devient aussi un instrument diplomatique: elle fédère, légitime et contraint, mais elle élève aussi, transformant les négociations en un espace normatif et stratégique. En ce sens, ce petit bout de phrase, simple en apparence, incarne la condition préalable indispensable à une paix viable: une paix qui ne se négocie jamais au prix de l’humiliation ou de la perte de souveraineté. La «dignité» devient ainsi la clé de voûte d’une stratégie politique et européenne cohérente, peut-être capable de résister à la pression de la Russie et des États-Unis tout en mobilisant l’ensemble des acteurs autour d’un horizon moral et stratégique commun. «Pour que la victoire revienne à l’Ukraine…» (9)
Illustration: Volodymyr Zelensky lors de son adresse du 24 novembre.
(1) Le président de l’Ukraine a déclaré à propos des modifications apportées au plan de paix américain lundi 24 novembre 2025: «À l’issue des pourparlers de Genève, le nombre de points à traiter a été réduit (il n’y en a plus 28) et bon nombre des éléments pertinents ont été pris en compte dans ce cadre. Il nous reste encore du travail à accomplir ensemble pour finaliser le document, et nous devons tout faire avec dignité. Nous apprécions que la plupart des pays soient prêts à nous aider et que la partie américaine aborde cette question de manière constructive. Hier, la journée a été pratiquement entièrement consacrée à des réunions, ce qui a représenté un travail difficile et extrêmement minutieux».
(2) Le plan proposé portait initialement sur 28 points. Selon les analyses, il comprenait des concessions substantielles de la part de l’Ukraine: retrait de troupes, limitations militaires, et des garanties sur la non-admission à l’OTAN. Ces dispositions ont suscité des inquiétudes quant à la souveraineté et à la sécurité de l’Ukraine.
(3) Les négociations se sont tenues à Genève entre des représentants ukrainiens, américains et européens. Selon Zelensky, certaines demandes russes ou jugées inacceptables ont été retirées ou modifiées dans un nouveau projet.
(4) Le plan a été «réduit» selon Zelensky, qui affirme qu’il y a «moins de points – plus 19» dans la version révisée en dix-neuf points. Zelensky a indiqué qu’il discuterait directement avec Donald Trump des «points sensibles» du plan.
(5) Chaque jour, chaque nuit, au seuil du rude hiver, l’Ukraine subit les attaques des drones et missiles russes.
(6) On pense à la position italienne.
(7) En termes de linguistique, on pourrait parler d’opérateur discursif.
(8) «Personne ne peut dire quelles sont les concessions territoriales que les Ukrainiens peuvent faire», a déclaré le président Emmanuel Macron. (interview accordée à RTL le 25 novembre 2025).
(9) Titre de l’article de Bernard-Henri Lévy, Le Point, 20 novembre 2025.
Commentaires sur "L’Europe, l’Ukraine et la «paix imposée»: la dignité comme condition préalable"
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Selon la logique de Trump-Poutine (encore que… parler de logique pour Trump…), la France devrait restituer l’Alsace-Lorraine aux Allemands et, à l’inverse, annexer la Wallonie et la Romandie (ainsi que Monaco et autres enclaves francophones).
Le pire, c’est que même des chrétiens cautionnent cette logique infâme en justifiant l’invasion russe. C’est atterrant.