Les inversions pernicieuses: Lyon ou la fracture du débat démocratique
«Comprendre les mécanismes qui rendent possibles, voire inévitables, un tel basculement»: ce qui s’est passé à Lyon le 12 février est significatif des «dynamiques par lesquelles notre société, traversée par une polarisation croissante, en vient à redéfinir les positions de victimes et d’accusés, de légitimité et de faute». «L’inversion victimaire, l’inversion de la preuve, l’inversion accusatoire» altèrent «les conditions mêmes du débat démocratique». Alors que les préserver, c’est «maintenir la primauté de la preuve sur le soupçon, de la discussion sur la disqualification, et de la responsabilité sur la posture victimaire».
«On ne peut pas avoir la rhétorique de la confrontation en permanence et ne pas voir que ce qui se passe parfois dans cet hémicycle peut infuser dans l’ensemble de la société» (Sébastien Lecornu (1)).
La mort violente d’un jeune homme à Lyon, dans un contexte d’affrontement à dimension idéologique (2), ne peut évidemment pas être comprise comme un fait divers. C’est un événement au sens fort, c’est-à-dire un point extrême de cristallisation où des tensions discursives, symboliques et politiques trouvent une issue tragique et bouleversante.
Je dois dire que, le 15 février 2026, le réel a frappé à la porte de la philosophie, puisque j’ai pris connaissance de ce drame tragique alors que je lisais le dernier ouvrage de Pierre-Olivier Monteil inspiré de Ricœur. Et je me suis interrogé: comment la réflexion philosophique de l’auteur (3) pouvait éclairer cette spirale contemporaine de la violence et ouvrir une voie de reconquête de l’innocence humaine ?
Ces quelques lignes ne se consacrent pas à cette question, car il faudrait beaucoup de temps pour y répondre. Elles sont plus modestement une tentative d’éclairer cette dérive sordide. Notre ambition est uniquement d’ordre analytique. Il s’agit de comprendre les mécanismes qui rendent possibles, voire inévitables, un tel basculement. D’interroger ce qu’il révèle de l’état du débat démocratique dans notre pays à la veille d’élections municipales et présidentielle.
Dangereuses inversions
Toute démocratie repose sur une conflictualité régulée, dominée. Même vives, les oppositions doivent s’inscrire dans un cadre de reconnaissance mutuelle. Mais si cette reconnaissance s’effrite, si l’adversaire cesse d’être considéré comme un interlocuteur mais comme une menace ontologique, alors la conflictualité franchit un seuil critique et se transforme en une irréversible confrontation à l’issue abjecte. De la «rhétorique de la confrontation en permanence» au lynchage mortel de l’adversaire, il n’y a qu’un pas. Il vient d’être franchi.
Les déclarations des uns et des autres, les discours dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, les couvertures et récits médiatiques récents de ces faits dans des journaux d’opinion, voire de référence, fournissent les concepts qui permettent d’éclairer cet ignoble drame: l’inversion victimaire, l’inversion de la preuve, l’inversion accusatoire. Loin d’être de simples et banals procédés rhétoriques, ces notions renvoient à des structures profondes de la vie politique contemporaine. Elles permettent d’analyser, sans esprit polémique, les dynamiques par lesquelles notre société, traversée par une polarisation croissante, en vient à redéfinir les lpositions de victimes et d’accusés, de légitimité et de faute. Au point d’altérer les conditions mêmes du débat démocratique et de le fracturer.
Fondements anthropologiques et philosophiques des inversions
L’inversion victimaire: du bouc émissaire à la légitimation morale
Qu’est-ce que l’inversion victimaire ? C’est le renversement de la position morale dans un conflit. Celui qui exerce une force – symbolique ou matérielle – se présente comme agressé. Ce déplacement transforme une action offensive en action défensive. En tribune, l’agresseur dit, haut et fort: «C’est nous qui sommes les victimes !». La pensée de René Girard offre un premier cadre d’analyse. Dans sa théorie du désir mimétique et du mécanisme de désignation du bouc-émissaire, Girard montre que les sociétés, confrontées à des crises internes, tendent à projeter la violence sur une figure désignée. Projection qui s’accompagne d’un récit justificateur. Ainsi une communauté se persuade d’être menacée et sa violence en s’exerçant devient purificatrice. L’inversion victimaire est une manipulation qui s’enracine dans une dynamique anthropologique de stabilisation du groupe.
À cette lecture anthropologique peut s’ajouter une dimension sociologique, second cadre possible d’analyse. Pierre Bourdien a montré comment la violence symbolique ne peut s’exercer qu’à travers des catégories de perception communes. En effet, pour que l’inversion victimaire fonctionne, il faut que le récit soit crédible. Il faut qu’il s’inscrive dans un univers de représentations structuré et partagé. Le dominant peut dès lors se poser en victime puisqu’il dispose des outils symboliques rendant sa posture intelligible, donc apparemment légitime.
L’inversion de la preuve: la crise de la rationalité juridique
Quant à elle, l’inversion de la preuve nous semble au cœur de la modernité politique. La présomption d’innocence (affirmée par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen) marque la rupture avec le régime de suspicion permanente. Elle repose sur un principe épistémologique: celui qui accuse doit démontrer la véracité de sa dénonciation. Or, inverser la preuve, c’est substituer le soupçon à l’interprétation. Substitution qui n’est pas uniquement procédurale puisqu’elle modifie intentionnellement la structure du rapport à la vérité. Michel Foucault a montré que les sociétés produisent des «régimes de vérité» où le pouvoir décide des conditions du dicible et du crédible. Déplacer la charge de la preuve vers l’accusé, ce n’est pas changer une règle juridique, c’est modifier l’économie générale du discours, puisque la vérité n’est plus affaire d’argumentation mais d’alignement.
La Terreur révolutionnaire: l’institutionnalisation du soupçon
À propos de ces événements et de la réaction de quelques nostalgiques de Robespierre, certains commentateurs évoquent la Terreur. Cette période organisée autour du Comité de salut public, marquée par l’action de Robespierre, offre effectivement l’illustration historique exemplaire de cette articulation entre inversion victimaire et inversion de la preuve engendrant l’inversion accusatoire. Il est vrai que la Loi des suspects, adoptée le 17 septembre 1793 par la Convention nationale, traduit juridiquement cette logique. Le soupçon devenant catégorie opératoire. Dans un régime fondé sur l’État de droit, la justice repose sur l’examen impartial d’un acte déterminé, commis par un individu identifié, et jugé selon des règles établies. Avec la Loi des suspects, le centre de gravité se déplace: il ne s’agit plus de juger un acte, mais d’évaluer une position politique. L’individu n’est plus saisi dans la matérialité d’un comportement objectivable, mais dans l’ombre d’une intention supposée. La catégorie du «suspect» introduit un régime d’anticipation: on n’attend plus la faute, on prévient la trahison possible. La loi devient moyen de purification: extirper le danger qui menace le corps politique. L’individu n’est plus protégé contre le pouvoir, mais le pouvoir contre l’individu.
Radicalités contemporaines et transformation des médiations
Mais la France actuelle demeure une démocratie pluraliste, et des formations comme La France insoumise ou des collectifs militants participent, qu’on le veuille ou non (4), au jeu politique légal (5). Il n’est nullement question d’assimiler leur action aux logiques institutionnelles de la Terreur. Mais force est de constater qu’une analyse structurelle révèle des analogies formelles. L’effet polarisation tend à généraliser le registre victimaire. Comme si chaque camp se voyait et se vivait comme exposé à une menace existentielle, non seulement politique mais morale. Alors qu’il est un concurrent, un contradicteur, l’adversaire est décrit et combattu comme entaché d’une illégitimité de principe. La conflictualité se moralise.
Les médias, les réseaux sociaux transforment dangereusement les conditions de production et d’évaluation de la preuve. L’accusation précède souvent sa vérification. La réaction émotive l’emporte sur l’enquête, comme si s’exerçait une pression à la justification immédiate. L’individu mis en cause est sommé de répondre avant même qu’une procédure formelle ne soit engagée. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une inversion juridique au sens strict, mais d’un déplacement inquiétant: le lieu du jugement tend à se confondre avec l’opinion.
Hannah Arendt a souligné l’importance de l’espace public en tant qu’espace de pluralité où des positions distinctes coexistent et s’expriment sans se nier mutuellement. De son côté, Alexis de Tocqueville mettait en garde contre la «tyrannie de la majorité», c’est-à-dire la capacité d’une opinion dominante à marginaliser la dissidence sans recourir à la contrainte légale.
Aujourd’hui, cette pression peut prendre une forme horizontale et diffuse, amplifiée par les dynamiques numériques. Elle ne procède pas d’un pouvoir centralisé, mais d’interactions multiples, cumulatives, parfois anonymes. L’inversion symbolique de la preuve, inversion accusatoire (6), s’insinue ainsi dans les échanges ordinaires: se défendre devient une exigence préalable à la participation même à l’espace commun.
La démocratie entre conflit et délégitimation
La démocratie suppose le conflit, mais un conflit réglé. Elle exige la reconnaissance de l’adversaire comme légitime. Lorsque l’inversion victimaire devient dominante, chacun se vit comme agressé, et le compromis apparaît comme une capitulation. Lorsque l’inversion de la preuve se banalise, la confiance dans la justice et dans la parole publique s’érode.
La mort violente survenue à Lyon rappelle, comme l’a fait le Premier ministre, que la dégradation symbolique du débat peut produire des «agressions fatales». Elle n’annonce pas nécessairement un basculement institutionnel ; elle signale cependant une fragilisation préoccupante des médiations.
La leçon historique de la Terreur n’est pas celle d’une répétition mécanique, mais l’exigence d’une vigilance structurelle. L’érosion démocratique n’est pas toujours spectaculaire. Elle peut résulter d’une lente transformation des catégories morales et des pratiques discursives. Et cette transformation est aujourd’hui à l’œuvre. Préserver la démocratie implique de maintenir la primauté de la preuve sur le soupçon, de la discussion sur la disqualification, et de la responsabilité sur la posture victimaire.
Car une démocratie ne se définit pas seulement par ses institutions. Dans un esprit ricœurien (7) on pourrait ajouter qu’elle se mesure à la qualité de son rapport à la vérité et à la manière dont elle traite ses adversaires.
Illustration: la rue où s’est terminé l’affrontement.
(1) Assemblée nationale, 17 février 2026.
(2) Quentin D., 23 ans, militant identitaire, est mort des suites d’une agression violente à Lyon, en marge d’une conférence de Rima Hassan. Affrontements entre antifascistes de la Jeune Garde et groupuscules comme Némésis.
(3) «Pour répliquer au mal, il s’agit de reconquérir l’innocence sur ses figures perverties en remontant du pathologique à la capacité première à accueillir l’événement et à s’ouvrir au monde…», Pierre-Olivier Monteil, Penser l’imagination avec Paul Ricoeur, Raviver la société pétrifiée, Hermann, 2024, p.159. Voir note 7.
(4) On est en droit, cependant, de s’interroger sur le fait qu’un fiché S puisse être député.
(5) La Jeune Garde Antifasciste a fait l’objet d’une dissolution administrative (2025) contestée par LFI auprès du Conseil d’État. Lyon Populaire fut dissout dans le même cadre que La Jeune Garde. De même GUD Paris, La Citadelle, Baston social… Tous ces groupes d’obédiences différentes provoquaient à la violence et portaient atteinte à l’ordre public.
(6) La prise de parole de la présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale le 17 février 2026 est l’exemple même de la rhétorique du renversement de responsabilité, de l’inversion accusatoire, étrangement proche du concept DARVO, connu des sociologues: Deny (nier), Attack (attaquer), Reverse Victime and Offender (inverser victime et agresseur).
(7) La citation de Pierre-Olivier Monteil (note 2) indique évidemment un chemin exactement inverse de la polarisation actuelle: partir d’un mal concret (un lynchage, une mort), dépasser toutes les réponses pathologiques (victimisation, soupçon, haine), pour retrouver une innocence qui n’est ni amnésie ni purification, mais une disposition: la capacité d’accueillir l’événement comme appel à transformer nos manières de débattre, de juger et de traiter l’adversaire. Le réel frappe à la porte de la philosophie…
