Les humeurs diffuses - Forum protestant

«La plainte devient la langue même de notre présent. Celle d’une histoire apparemment sans rédemption, d’un temps saturé de catastrophes, d’un espace politique désaffecté, d’un autre rapport à l’Histoire.» En relisant la plainte de Jérémie («N’y a-t-il pas de baume en Galaad ?») et en la confrontant aux «humeurs diffuses» de ce «siècle de la tempête»«le progrès agit comme un vent violent sans origine ni finalité», on peut espérer que notre plainte (incarnée par l’ange nouveau de Paul Klee tel que l’interprète Walter Benjamin) se transforme «en conscience» pour «suspendre notre fuite en avant, redonner place à la mémoire», «inventer d’autres rapports au temps et à la nature: ralentir, réparer, sauvegarder, habiter le monde plutôt que le dominer».

 

 

«N’y a-t-il pas de baume en Galaad ?» (Jérémie 8,22).
«L’historien est un prophète qui regarde en arrière» (Walter Benjamin) (1).

Il y a des coïncidences qui laissent perplexe (2). Le hasard serait-il bien l’autre nom de la nécessité ? En ouvrant ma Bible sans intention précise, un verset du livre de Jérémie s’est imposé à mon regard: «N’y a-t-il pas de baume en Galaad ?». Et voilà qu’il m’accompagne comme un motif obstiné. Plainte poétique, résonance métaphysique, mélodie grave et mélancolique. Invitation à la réflexion, à la méditation. «N’y a-t-il pas de baume en Galaad ?» Ce verset dit la détresse d’un peuple privé de guérison, mais aussi celle d’une humanité confrontée à l’absence de recours. Et au même moment, en arrière-plan, une voix radiophonique, que j’entends comme en écho, parle d’«humeurs diffuses». Mystérieuse congruence entre le verset et le syntagme énigmatique, ou le langage de l’affect semble précéder celui du sens.

Le verset de Jérémie, dans la tradition des Lamentations, ne formule ni diagnostic, ni explication du désastre. Il relève de la plainte, c’est-à-dire d’un registre antérieur à tout discours. Le baume désigne la possibilité de la guérison. Sa disparition signale cet instant où toute médiation – politique, symbolique, spirituelle – devient improbable, inenvisageable. La plainte ne fait que tenir ouverte la perspective d’un manque. Elle ne cherche ni à comprendre, ni à réparer. Dans la tradition biblique, elle est l’une des formes originaires du rapport du collectif à l’Histoire. Dire la blessure avant la justification et la promesse de rédemption. La plainte empêche l’oubli et fonde ainsi une mémoire vive du désastre.

La résonance contemporaine de ce verset «N’y a-t-il pas de baume en Galaad ?» ne tient pas à une survivance symbolique, mais à un climat affectif qui semble lui correspondre. Ce que l’on nomme avec incertitude les «humeurs diffuses». Fatigue, inquiétudes, tensions. Ces états émotionnels qui précèdent le langage et configurent un horizon commun incertain.

La plainte biblique et ces affects contemporains participent au fond d’une même structure théologico-politique. Celle où la catastrophe s’impose d’abord comme expérience collective avant toute tentative de rationalisation et de remédiation. S’y lit comme la persistance du manque dans un monde où la réparation semble ne plus avoir lieu.

Dès lors, si l’on veut résoudre cette mystérieuse congruence entre un verset et une formule, lu et entendue quasi simultanément par pur hasard, si l’on veut comprendre la persistance actuelle de cette structure de plainte, il nous faut déplacer le lieu d’analyse. De la théologie vers la temporalité historique, puis vers les manifestations politiques et affectives qu’elle informe. Il ne s’agit pas seulement de commenter un verset mais de penser les conditions dans lesquelles la plainte devient la langue même de notre présent. Celle d’une histoire apparemment sans rédemption, d’un temps saturé de catastrophes, d’un espace politique désaffecté, d’un autre rapport à l’Histoire.

 

Catastrophe et théologie de l’histoire: la fin de la promesse

Qu’est-ce que penser la plainte dans la modernité ? Cela suppose d’en interroger cette transposition historique. Lorsque le registre du religieux cède à celui du politique, la promesse de guérison devient promesse de progrès. Le baume, celui de la croissance. La promesse du salut se traduit en «eschatologie du développement», comme si la croissance économique, le progrès technique, constituaient la fin ultime, le nouveau lieu de la rédemption. Le futur devenant la justification morale des sacrifices présents. Pourtant notre époque marque le moment où cette confiance historique semble s’épuiser.

La spécificité de notre présent ne réside pas comme on pourrait le croire dans la multiplicité des crises mais dans leur continuité et simultanéité: crise climatique, désastres écologiques, pandémies, instabilité géopolitique, guerres, conflits, fragilisation démocratique, inégalités et souffrances sociales, etc. Cette superposition des crises compose une sorte d’état de crise permanent. La catastrophe, quelle que soit sa nature, n’est plus l’exception mais devient la norme. Cette configuration semble invalider les grands récits modernes de la réparation. Ces récits qui, de la philosophie du progrès à la foi aveugle en la technique, laissaient espérer la résolution des désordres par accumulation de savoirs, de récits, capables d’en maîtriser les causes. Mais le réel contemporain excède toute narration cohérente: il sature nos cadres d’intelligibilité. Il marque l’épuisement de cette promesse. Et ces «humeurs diffuses» nomment la texture fragile de notre temps. Le trouble émotionnel devient un fait social. Comme la plainte collective d’une humanité fatiguée, sans horizon de guérison, elles expriment ce désenchantement global.

Le sociologue Hartmut Rosa, aujourd’hui si souvent cité, parle de «stabilisation dynamique» (3). Le monde moderne ne semble tenir que dans l’accélération, au prix d’une fatigue généralisée et d’une perte progressive de sens. Les événements s’accumulent sans se constituer en expérience; le réel ne se vit que dans l’excès, sans décantation possible. Quel baume pour soulager cette usure collective ? La catastrophe est là répétée, sans répit, comme dans les Lamentations.

 

Le désert de la mémoire et du temps

Ces «humeurs diffuses» entretiennent un rapport particulier au temps. Elles ne s’inscrivent ni dans l’instant pur de l’émotion, ni dans la mémoire narrative linéaire. Elles sont comme latentes, et semblables au ressac des vagues. Elles subsistent, se retirent, reviennent, se modèlent sans se laisser ramener à un événement définissable. Elles précèdent la pensée qui pourrait les nommer mais qui ne les nomme pas. Tonalités existentielles plus que représentations conscientes. Le passé ne s’abolit pas, comme s’il demeurait actif dans le présent, mais en excès sur la conscience. Est-ce l’effet de cette accélération ? Nous vivons douloureusement dans la permanence trouble des affects qui semble déterminer une autre conception du temps humain, difficile à définir, que l’on pourrait peut-être rapprocher de la durée bergsonienne. Le philosophe montre que la mémoire vécue ne se réduit pas à un enchaînement d’instants, mais constitue un entrelacs d’impressions où les strates affectives du passé s’actualisent dans le présent. Ces «humeurs diffuses» se situent un peu dans cet entrelacs parce qu’elles témoignent d’un passé, plus ou moins proche, rejaillissant sans médiations discursives.

Cette temporalité rappelle aussi le désert de l’Exode. Un temps d’errance collective autant qu’intime. L’ancien monde est quitté sans que le nouveau soit atteint. Temps de seuil, de transition, temps suspendu. Temps aussi traversé par la fatigue, la nostalgie, l’incertitude. Désert symbolique où les «humeurs diffuses» se déploient comme des affects d’attente. Elles traduisent des consciences privées de repères stables mais habitées par la mémoire du chemin parcouru, en attente (en espérance ?) d’un destin encore inconnu.

Curieusement, ces inquiétudes sourdes, ces colères étouffées (Peter Sloterdijk parle d’«accumulation de colères différées» (4), Walter Benjamin parlerait d’un «messianisme faible») présentent une structure messianique inversée: l’attente demeure, l’événement salvateur ne vient pas.

Évidemment, ces «humeurs diffuses» ne sont pas sans effets politiques (5). Si les institutions, les penseurs ou les récits du progrès n’offrent plus de sens ou de perspectives, ces affects trouvent d’autres langues. Les discours politiques extrêmes les recueillent et les exploitent souvent, non pour les apaiser, mais pour leur donner une forme dirigée. La peur devient ressentiment, la lassitude se transforme en rejet, la détresse s’interprète en identité à défendre. À l’inverse, un discours institutionnel peine à reconnaître la profondeur affective de ces états (6). Il les interprète, lorsqu’il ne les ignore pas, comme des défaillances rationnelles ou des pathologie sociales, sans jamais entendre ce qu’ils expriment: une demande de sens, une recherche de communauté, un langage pour nommer la blessure. La non-reconnaissance, ou la méconnaissance, de ces «humeurs diffuses» laisse le champ libre à ceux qui savent les exploiter, en les réorientant, fusse à contre-sens. «N’y a-t-il pas de baume en Galaad ?» Il semble n’y avoir aucun remède à cette charge affective permanente. Les blessures, individuelles ou collectives, demeurent ouvertes faute d’un langage susceptible de les apaiser.

 

Le siècle de la tempête

Walter Benjamin, dans ses «Thèses sur le concept d’histoire», avait perçu cette rupture, anticipé ce basculement. Le tableau Angelus Novus de Paul Klee constitue une métaphore saisissante du rapport entre passé, présent et avenir (7). Benjamin y voit l’image d’un ange dont le regard, fixé sur les ruines du passé, symbolise la conscience historique. Cet ange, emporté par une «tempête venue du Paradis» – c’est-à-dire le progrès – incarne la tension tragique d’une humanité incapable d’interrompre le cours dévastateur de l’Histoire. Chaque progrès technique, politique ou scientifique semble alors s’accompagner de désastres, amoncelant toujours les décombres sur lesquels repose notre présent.

L’image de Benjamin nous semble aujourd’hui garder sa force prophétique. Dans une civilisation fondée sur l’accélération et la rationalité technocratique, le progrès agit comme un vent violent sans origine ni finalité. Il emporte l’ange des ruines vers un avenir qu’il ne peut regarder. Devant cet empilement de crises, la tempête est devenue planétaire. Le monde contemporain accumule les décombres sous les yeux d’une humanité lucide mais impuissante et qui se voit contrainte de contempler le désastre.

Mais relue à la lumière de notre présent, la pensée de Benjamin appelle à rompre ce vent de tempête. Taire nos «humeurs tristes» et transformer la plainte en conscience. Suspendre notre fuite en avant, redonner place à la mémoire. L’image de la tempête du progrès qui arrache l’ange du passé et l’emporte vers un avenir qu’il ne peut regarder trouve, selon nous, une résonnance d’une intensité nouvelle. La métaphore de la «tempête venant du paradis» illustre la logique d’un système qui transforme le progrès en fatalité. Comme s’il n’y avait pas d’autres choix, d’autres voies. Le mouvement historique, que l’on continue de nommer «développement», apparaît désormais sous ses effets destructeurs. Ce n’est plus une simple tempête. C’est une dynamique autodestructrice qui menace les conditions de nos vies.

 

Repenser notre rapport à l’Histoire

«L’historien est un prophète qui regarde en arrière», écrivait Walter Benjamin. Formule saisissante. La connaissance du passé engage une responsabilité envers le présent et l’avenir. Dans notre temps saturé de bouleversements, il est nécessaire de suspendre notre fuite en avant, de réhabiliter la mémoire comme principe critique et moteur de nouvelles orientations. C’est ce que dit Benjamin – du moins est-ce ainsi que nous l’interprétons –; la mémoire n’est pas le contraire du progrès, elle en est sa condition. En regardant en arrière, l’historien ne s’enferme pas dans la nostalgie, là où se nourrissent nos «humeurs diffuses», mais cherche dans les traces du passé les clefs de compréhension du présent. Résistance face à l’idéologie d’un progrès décrit comme linéaire, la mémoire devient un contre-point salutaire. Elle ralentit, questionne, oblige à penser une continuité plutôt que la rupture. L’humanité, emportée par sa propre création (technologique, industrielle, numérique), ressemble à l’ange que le vent empêche de replier ses ailes: consciente de la catastrophe, mais incapable d’arrêter la course du système. De ce point de vue, «redresser l’ange» reviendrait à inventer d’autres rapports au temps et à la nature: ralentir, réparer, sauvegarder, habiter le monde plutôt que le dominer.

 

Réhabiliter la mémoire. Ricœur et Benjamin

«Redresser l’ange», rompre ce vent de tempête, c’est réhabiliter la mémoire. Pour que le présent ne soit plus un éternel recommencement (Mettre fin à Un jour sans fin), un présent sans profondeur, sans responsabilité, terreau fécond de nos «humeurs diffuses». Apprendre à être fidèles à notre mémoire en ces temps troubles. Fidélité qui n’est pas un repli mais un acte de lucidité; c’est en regardant en arrière que, comme le prophète de Benjamin, l’historien (comme le citoyen) peut pressentir la fracture du monde à venir. Ricœur ne dit pas autre chose: la mémoire est une construction éthique et narrative. C’est peut-être là la tâche la plus urgente: redonner sens à notre temporalité commune en réapprenant à faire mémoire ensemble. Il insiste sur une «politique de la juste mémoire» (8), entre devoir et souvenir, pour éviter les abus comme les conflits de mémoire ou la répétition traumatique. «Plus jamais ça !» Appliqué aux «humeurs diffuses», cela suggère qu’elles habitent un temps narratif inachevé: un présent saturé par des traces d’un passé qui demandent d’être travaillées, retravaillées, sans se laisser réduire à un récit linéaire afin de séparer le fini de l’inachevé, d’introduire peut-être un deuil critique. Chez Benjamin, le passé ne s’actualise pas par progrès linéaire, mais par irruptions soudaines dans le présent, comme des «ruines» habitant le temps. Les «humeurs diffuses» évoqueraient alors l’image des anges de l’histoire, où la fatigue et la nostalgie collectives signaleraient un désastre continu, un entrelacs de catastrophes non surmontées qui surcharge la perception contemporaine. Même s’ils divergent dans leur réponse – récit éthique chez Ricœur, arrêt messianique du temps chez Benjamin – ils convergent sur l’idée d’une mémoire non linéaire. Ensemble, ils éclairent les «humeurs diffuses» comme les indices d’un temps, hanté, où l’affect précède et excède la pensée, exigeant à la fois herméneutique et interruption.

 

Responsabilité et soin du monde

Cette parole biblique résonne bien au-delà de son contexte religieux. Elle devient une métaphore universelle du désenchantement, chaque fois que l’être humain fait face à la perte d’un recours, à la disparition du sens, à une souffrance que rien ne peut apaiser. «N’y a-t-il pas de baume en Galaad ?»: ainsi s’exprime le constat d’un vide spirituel, mais aussi le désir secret d’une guérison encore espérée. Et relire Ricœur et Benjamin à la lumière de ces «humeurs diffuses» revient aussi à transformer la plainte, ce langage primordial du désarroi, en appel à responsabilité. Les affects collectifs qui traversent notre époque, oscillant entre fatigue et impuissance, ne constituent pas seulement les symptômes d’un malaise social. Ils expriment un besoin persistant de sens et un désir de réparation. Dans la continuité de la plainte biblique, ils traduisent la conscience d’une blessure partagée: celle d’un monde épuisé par la tempête du progrès, incapable d’enrayer sa dynamique destructrice.

On peut voir, chez Ricœur comme chez Benjamin, un lien profond avec les théories contemporaines du care. Si le progrès est cette tempête qui empêche l’ange de se retourner, il nous revient de créer les conditions de son redressement: réparer et sauvegarder. La réparation, non comme promesse eschatologique, mais comme pratique quotidienne, obstinée. Une éthique du maintien plus que du salut. Les «humeurs diffuses» trouvent dès lors leur pleine signification: elles ne sont pas seulement les signes d’un désenchantement collectif, mais les affects liminaires d’une possible recomposition du monde. Leur caractère indéterminé révèle la recherche d’une autre manière d’habiter la Terre, où la vulnérabilité, loin d’être subie, deviendrait principe d’attention. En cela, elles constituent la trame sensible d’une responsabilité élargie — non plus fondée sur la maîtrise technicienne, mais sur la capacité de soin.

Ainsi comprise, la responsabilité n’est pas l’antithèse de la plainte, mais son accomplissement. Elle consiste à répondre, non par la promesse de réparation totale, mais par des gestes partiels, situés et solidaires. C’est peut-être là le véritable baume manquant: non un remède miraculeux, mais l’invention continue de formes de résistance et de soin qui, en dépit de la tempête, et en mémoire partagée, maintiennent la possibilité d’un monde habitable.

 

Illustration: Angelus novus (Paul Klee, 1920, Musée d’Israël, Jérusalem).

(1) Walter Benjamin, Écrits français, édité par Jean-Maurice Monnoyer, Gallimard, 1991.

(2) Cette communication sur l’affect politique en cette époque troublée, doit beaucoup à de nombreux articles parus sur Forum Protestant. Il m’est impossible de les citer tous, mais je tiens à remercier leurs auteurs qui se reconnaîtront peut-être.

(3) Hartmut Rosa, Accélération et aliénation, La Découverte, 2013.

(4) Peter Sloterdijk, Colère et temps, Essai politico-théologique, traduction par Olivier Mannoni, Libella-Maren Sell, 2007 (Zorn und Zeit, Politisch-psychologischer Versuch, Suhrkamp, 2006).

(5) Ces «humeurs diffuses» forment de plus en plus la substance même du politique. Peur, impuissance, ressentiment orientent certaines décisions. Elles circulent, se propagent (réseaux sociaux) et en viennent à structurer certaines communautés. Peur du déclassement, rancune contre les élites, anxiété écologique nourrissent ces affects et sont autant de forme de vulnérabilité. La démocratie ne se fonde plus seulement sur la raison publique, mais semble s’accorder au rythme des pulsations de ces affects.

(6) Marcel Gauchet parle du «déphasage» des politiques: «Nous avons l’impression d’un changement d’époque et d’un déphasage profond du personnel politique par rapport aux questions que se posent les citoyens». La démocratie ne peut fonctionner qu’avec la confiance des citoyens envers les détenteurs du pouvoir. «La démocratie ne peut fonctionner qu’avec la confiance des citoyens envers les détenteurs du pouvoir», assure Marcel Gauchet, Radio Classique (L’invité de la matinale), 11 février 2026.

(7) «Il y a un tableau de Klee dénommé Angelus Novus. On y voit un ange qui a l’air sur le point de s’éloigner de quelque chose à quoi son regard semble rester rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche est ouverte, et ses ailes sont déployées. Tel devra être l’aspect que présente l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où à notre regard à nous semble s’échelonner une suite d’événements, il n’y en a qu’un seul qui s’offre à ses regards à lui: une catastrophe sans modulation ni trêve, amoncelant les décombres et les projetant éternellement devant ses pieds. L’Ange voudrait bien se pencher sur ce désastre, panser les blessures et ressusciter les morts. Mais une tempête s’est levée, venant du Paradis; elle a gonflé les ailes déployées de l’Ange; et il n’arrive plus à les replier. Cette tempête l’emporte vers l’avenir auquel l’Ange ne cesse de tourner le dos tandis que les décombres, en face de lui, montent au ciel. Nous donnons nom de Progrès à cette tempête.» Écrits français, ibid., pp.343-344. Consulter: Sur le concept d’histoire (Wikipédia). 

(8) Paul Ricœur, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Seuil, 2000.

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