Le monde bascule et l’Assemblée déserte
«Alors que le danger n’est pas uniquement géopolitique, mais qu’il menace aussi nos démocraties, ses élus détournent le regard»: les bancs de l’Assemblée étaient à peu près vides lundi 19 janvier pour le débat sur «le rôle de la France dans la prévention et la résolution des crises politiques internationales». Pour Jean-Paul Sanfourche, ce désengagement fragilise encore ce «qui est sur le point de rompre» puisqu’une nation «qui ne débat plus des fondements de son rôle dans le monde devient une nation passive, spectatrice impuissante d’un ordre international qu’elle ne contribue plus à façonner».
«Notre démocratie se dessèche, réduite à ses techniques et détournée de ses objectifs. Cette évolution n’est sans doute pas propre à la France, mais elle est plus qu’ailleurs contraire à notre tradition, à notre histoire, aux valeurs que la France a pu porter en Europe et dans le monde» (1).
C’est devant un hémicycle presque vide que Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires Étrangères et son homologue Catherine Vautrin, ministre des armées, sont intervenus le lundi 19 janvier 2026. Le débat sans vote portait sur la politique étrangère du gouvernement. Il avait pourtant été demandé par quelques groupes parlementaires. Demande on ne peut plus légitime alors que les États-Unis agissent unilatéralement et de manière imprévisible, que la Russie teste et menace la cohésion européenne, que l’Iran réprime, et que le Groenland (2) devient objet de convoitise, détournant l’attention de l’Ukraine.
Alors que le danger n’est pas uniquement géopolitique, mais qu’il menace aussi nos démocraties, la France hésite entre indignation mesurée et prudence diplomatique, et ses élus détournent le regard. Ils dissertent à propos du mauvais feuilleton du budget, ils confondent consensus et ultimatum, ils tracent dans le vide des entrelacs de lignes rouges à ne pas franchir, ils envisagent avec gourmandise d’éventuelles motions de censure au lendemain d’un nouveau 49, alinéa 3. Mais ils désertent les débats sur la guerre, sur la paix, sur le droit international !
Cette vacance parlementaire face au basculement du monde est le symptôme d’une crise démocratique. L’image d’un hémicycle clairsemé au moment d’un débat sur de tels enjeux de droit international et de sécurité collective ne relève pas d’une négligence politique, ou d’un problème d’agendas en circonscriptions, ou de questions de procédures. Elle révèle une mutation très inquiétante et qui s’approfondit: celle du rapport entre démocratie représentative et action mondiale. Le titre de cette communication résume un paradoxe qu’il faut cependant tenter de comprendre tout en le dénonçant.
Une rupture entre citoyens et politique internationale
Les démocraties représentatives supposent que les grandes orientations en matière de politique étrangère (alliances, interventions militaires, engagements internationaux, etc.) fassent l’objet de débats parlementaires, garants de la souveraineté populaire. Or tout ce qui touche à nos destins au sein du monde semble se décider de plus en plus dans des espaces qui échappent aux assemblées. Ces espaces ou ces nouvelles enceintes sont les sommets internationaux, les réunions d’exécutifs, les organisations supranationales, y compris les forums économiques de Davos. L’hémicycle clairsemé peut apparaître comme le symptôme d’un affaiblissement du Parlement comme lieu central de délibération sur le monde, ces arènes internationales semblant de plus en plus imperméables aux débats démocratiques. Alors qu’ils relèvent de choix politiques, tous ces enjeux de sécurité et de droit international sont ainsi le plus souvent présentés et traités comme des nécessités techniques, stratégiques. Ce qui tend à dépolitiser l’action mondiale, la soustrayant au débat démocratique et à la pluralité de ses points de vue.
L’absence malgré tout choquante des députés est donc peut-être moins l’effet d’un désintérêt, ou d’une indifférence, que celui de l’intériorisation de l’idée que le débat parlementaire n’a plus de prise réelle sur la marche du monde. La politique internationale se fait lointaine, abstraite, parfois opaque. Mais lorsque les représentants du peuple désertent ces débats, ils accentuent cette fracture entre les citoyens et les décisions prises à l’échelle mondiale. Ainsi nourrissent-ils ce sentiment que la mondialisation politique se fait sans contrôle démocratique.
Une parole politique dévalorisée
Un autre enseignement majeur de cet épisode réside dans la progressive perte de sens de la parole parlementaire. Il y a encore peu, le débat public constituait encore le cœur de la vie politique. Même sans vote, une parole dans l’enceinte de l’Assemblée était un acte symbolique, capable de déterminer des orientations morales, des options diplomatiques. Or, dans le contexte actuel, force est de constater que la parole parlementaire perd sa force performative, vidée de sa substance. Dévitalisation qui résulte d’un double mouvement: la technocratisation du pouvoir et la médiatisation permanente du politique. La logique de la gestion et de la supposée efficacité tend à se substituer à la délibération collective. («Notre démocratie se dessèche, réduite à ses techniques et détournée de ses objectifs.») Et la scène de l’Assemblée s’est déplacée vers celles des réseaux et des plateaux télévisuels, où l’instantané et le commentaire perpétuel étouffent la réflexion. Certes, les parlementaires ont leur part de responsabilité. Mais le vide de l’hémicycle peut aussi s’interpréter comme la métaphore d’un vide plus large: celui du sens et de la finalité de la représentation démocratique.
L’effacement du Parlement
Aucune circonstance, quelle qu’en soit la nature, ne saurait justifier l’absence des députés lors d’un débat de cette importance, au moment où les principes fondamentaux de l’ordre international sont brutalement fragilisés. Même lorsqu’aucun vote n’est prévu. Cette désaffection traduit un dérèglement profond de la culture parlementaire (3). Elle révèle une mutation structurelle de l’équilibre des pouvoirs au sein de la Ve République. Bien qu’inscrit dans le cadre de la constitution, l’usage récurrent de l’article 49, alinéa 3 participe à la consolidation d’une gouvernance exécutive; la contrainte procédurale l’emporte sur la délibération. Le Parlement, sans majorité à la suite d’une absurde dissolution, se voit progressivement privé de sa capacité à peser sur l’orientation politique et géopolitique du pays. Cette tension a un double effet pervers. Sur le plan institutionnel, la délibération perd sa valeur normative et la responsabilité politique s’étiole au profit d’une logique de fonctionnement administratif, écartant toute initiative de véritables réformes. Sur un plan symbolique, l’Assemblée n’est plus l’expression de la souveraineté vivante ; elle relève de plus en plus d’un rituel vidé de sa substance. Le lieu où doit s’élaborer la loi commune se transforme en un espace bruyant, chaotique où se manifeste l’impuissance collective à la produire.
Ainsi la hiérarchie du pouvoir s’inverse insensiblement. Le gouvernement agit dans une sorte de solitude consciente, lucide – on ne peut l’accuser de «cécité» comme certains le font – face aux menaces géopolitiques, mais privé de ce que nous pourrions appeler une véritable légitimité démocratique. Si l’Assemblée déserte, ce n’est donc pas par désintéressement, mais par un désapprentissage collectif du débat véritable. Dès lors, comment le Parlement parviendrait-il à penser le monde, à penser pouvoir infléchir l’état du monde ? C’est, à nos yeux, le cœur du drame institutionnel contemporain.
Basculement mondial: une crise de sens et de puissance
Mais pendant que les bancs de l’Assemblée se vident, le monde, lui, accélère; car il change plus vite que notre capacité à en débattre. Les États-Unis renouent avec l’unilatéralisme et ne font plus partie de nos alliés fiables, alors que nous en sommes largement dépendants. La Russie défie l’ordre européen. L’Ukraine résiste héroïquement. L’Iran réprime (dans une sorte d’indifférence coupable, certaines indignations étant sélectives). Les tensions autour du Groenland témoignent d’une ruée vers les ressources polaires, etc. Contexte qui nous place brusquement devant une recomposition brutale et imprévue des rapports de force et met à l’épreuve la diplomatie française. Politique étrangère, guerre et paix, crédibilité stratégique de la France seraient-elles des préoccupations essentielles reléguées au rang de variables secondaires dès lors qu’aucun levier institutionnel immédiat ne serait plus à actionner, le débat étant sans vote ? Parole politique sans valeur ? Le malaise est profond.
Les discours des deux ministres furent lucides, mais contraints. Jean-Noël Barrot reconnaît la «brutalisation» des relations internationales, condamne l’initiative américaine au Venezuela sans toutefois oser nommer Trump. Catherine Vautrin tient un discours de vérité lorsqu’elle évoque l’épreuve du lien transatlantique, une Russie qui «cherche à tester notre solidarité» et la nécessité d’un réarmement, mais sans vraiment désigner l’adversaire. Dire et ne pas dire. Cet équilibrisme discursif ne traduit-il pas l’impasse du discours politique contemporain ? On reconnaît le désordre et on reconnaît en même temps l’impuissance à s’y opposer. Que traduit cette prudence extrême ? Celle d’une démocratie qui choisit la mesure pour éviter tout conflit, mais qui, en même temps, renonce à incarner une orientation historique. En a-t-elle les moyens, les capacités ? Peut-elle vraiment dépasser cette tension entre lucidité de l’analyse et paralysie stratégique ?
Prononcés devant une salle quasi vide – une vingtaine de députés – ces discours semblent sonner creux. Parce qu’ils donnent le sentiment d’une diplomatie consciente des dangers mais politiquement esseulée. Le désengagement parlementaire, même s’il peut s’expliquer, accentue cette dérive: à défaut de débattre du monde, la nation se condamne à le commenter.
Du vide institutionnel au risque historique
Sans vouloir surinterpréter cet épisode, il nous semble qu’il révèle néanmoins la fragilisation d’un pilier fondamental de la démocratie française: la participation parlementaire à la définition du destin collectif. Lorsque les représentants du peuple désertent les débats de cette importance, c’est le lien entre citoyenneté et histoire qui se fragilise et qui est sur le point de rompre. Le danger est géopolitique. Mais il est aussi existentiel et démocratique. Une nation qui ne débat plus des fondements de son rôle dans le monde devient une nation passive, spectatrice impuissante d’un ordre international qu’elle ne contribue plus à façonner. Un pays, oublieux des valeurs [qu’il] a pu porter en Europe et dans le monde, et dont les élus boudent aujourd’hui des épisodes parlementaires aussi cruciaux, est un pays qui risque demain de ne pas contribuer à faire l’Histoire mais qui s’expose à la subir, en abdiquant sa souveraineté.
Illustration: Jean-Noël Barrot lors de la discussion ayant suivi la déclaration du Gouvernement portant sur le rôle de la France dans la prévention et la résolution des crises politiques internationales, Assemblée nationale, 19 janvier 2026.
(1) Politique La démocratie en danger, Le Monde, 11 décembre 1990. «Douze députés socialistes, appartenant à différentes tendances du PS (fabiusiens, jospinistes, mauroyistes, poperénistes ou rocardiens), se sont regroupés pour exprimer leur inquiétude face à la « décomposition » de la société politique française, aux dangers que court la démocratie représentative. « Démocratie 2000 » mouvement animé par Jacques Delors est à l’origine de ce texte.» Nous constatons que cette déclaration, d’il y a 36 ans, sous forme d’alerte, met déjà en lumière les prémisses d’une crise profonde de la démocratie, non dans ses formes mais dans son esprit. Les inquiétudes exprimées ici résonnent fortement avec les débats démocratiques contemporains.
(2) Que Trump confond à plusieurs reprises avec l’Islande lors de son discours erratique au Forum de Davos, le mercredi 21 janvier 2026.
(3) La récente incapacité de l’Assemblée nationale à élaborer un compromis sur le budget illustre de manière exemplaire cette crise fonctionnelle. Le budget, qui devrait constituer le cœur du lien entre représentation nationale et souveraineté populaire, devient l’objet d’affrontements mécaniques prémédités et de blocages partisans aveugles et systématiques. Ce déficit de consensus témoigne d’une perte de culture délibérative. Nous avons été les témoins de cette incapacité, au sein même du champ parlementaire, d’articuler des positions divergentes en un projet communément soutenable. Dès lors, l’exécutif, confronté à l’urgence de gouverner dans la stabilité, tend à s’émanciper de la médiation représentative et doit recourir, malgré lui, à des instruments de contrainte constitutionnelle pour assurer tant bien que mal la continuité de l’État.
