L’Espérance ou "le désespoir surmonté" - Forum protestant

L’Espérance ou « le désespoir surmonté »

«Le démon de notre cœur s’appelle « À quoi bon ! ». L’enfer, c’est de ne plus aimer», disait
 Bernanos en 1945 à des étudiants brésiliens. Esquissant «une mystique du courage», il  dénonçait «les illusions d’un monde moderne prêt à s’organiser « pour se passer d’espérance comme d’amour »». Or l’espérance «est une arme spirituelle: elle libère l’homme de l’apathie et du renoncement à ce qui fait son humanité», elle «ne se confond ni avec la légèreté aveugle de l’optimisme, ni avec la sombre mélancolie du pessimisme»: «Le désespoir n’est pas nié: il est traversé».

 

 

«Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir» (Georges Bernanos).

Dans l’émission Solaé du 8 mars 2026, Jean-Luc Gadreau proposait une «rencontre croisée» avec Vanessa Trüb, pasteure, auteure de De pierre et de chair aux éditions Favre, et Catherine Ternynck, psychanalyste, qui publie L’esprit d’élégance chez Desclée de Brouwer (1). L’une citant Ricœur avec une simplicité pertinente; l’autre Paul, en rappelant toutefois que «l’espérance commence là où l’espoir n’est plus». Ce propos fit écho dans ma mémoire au poétique et dense discours que Bernanos prononça devant les étudiants brésiliens à Rio de Janeiro le 22 décembre 1945. Il condense l’intuition majeure et paradoxale de la spiritualité chrétienne. La véritable espérance, «cette petite fille de rien du tout», ne naît pas dans le confort ni dans la certitude, mais dans la traversée du désespoir (2).

J’ai relu Bernanos.

«Qui n’a pas vu la route, à l’aube entre deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance.


L’espérance est une détermination héroïque de l’âme, et sa plus haute forme est le désespoir surmonté.


L’espérance est une vertu héroïque. On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges où ils trouvaient une sécurité qu’ils prennent faussement pour de l’espérance. L’espérance est un risque à courir, c’est même le risque des risques. L’espérance est la plus grande et la plus difficile victoire qu’un homme puisse remporter sur son âme.


On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité, au prix de grands efforts. Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore.


Le démon de notre cœur s’appelle « À quoi bon ! ».


L’enfer, c’est de ne plus aimer.


Les optimistes sont des imbéciles heureux, quant aux pessimistes, ce sont des imbéciles malheureux
. On ne saurait expliquer les êtres par leurs vices, mais au contraire par ce qu’ils ont gardé d’intact, de pur, par ce qui reste en eux de l’enfance, si profond qu’il faille chercher.


Qui ne défend la liberté de penser que pour soi-même est déjà disposé à la trahir.


Si l’homme ne pouvait se réaliser qu’en Dieu ? si l’opération délicate de l’amputer de sa part divine – ou du moins d’atrophier systématiquement cette part jusqu’à ce qu’elle tombe desséchée comme un organe où le sang ne circule plus – aboutissait à faire de lui un animal féroce ? ou pis peut-être, une bête à jamais domestiquée ?


Il n’y a qu’un sûr moyen de connaître, c’est d’aimer.


Le grand malheur de cette société moderne, sa malédiction, c’est qu’elle s’organise visiblement pour se passer d’espérance comme d’amour.
»

 

Une parole qui éclaire notre temps

C’est lorsque l’Europe est épuisée par la guerre que Bernanos prononce cette conférence bouleversante. Au milieu des ruines, il esquisse une mystique du courage. Cette voix, vibrante d’espérance et de clairvoyance, dénonce déjà les illusions d’un monde moderne prêt à s’organiser «pour se passer d’espérance comme d’amour». Dans cette époque où la foi vacille et où la raison s’essouffle, Bernanos affirme que l’espérance n’est pas un refuge et qu’elle ne relève pas de la naïveté. Elle est un acte héroïque, une victoire intérieure. «Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir.» Loin d’être un optimisme creux, l’espérance surgit d’une nuit traversée, de l’expérience du mal et de la souffrance. Qu’elle ne nie pas, mais peut et doit transfigurer.

Bernanos place la vertu d’espérance au cœur de la condition humaine. Il rejoint ainsi la grande tradition biblique et théologique. Celle d’un Job qui crie vers Dieu dans la poussière, posant la question de la souffrance. La souffrance. Celle de Paul, exhortant les Romains à une indestructible certitude: «L’espérance ne déçoit point, parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs» (Romains 5,5). Celle de Søren Kierkegaard, pour qui le désespoir est une «maladie mortelle de l’âme» ouvrant paradoxalement à la foi authentique. Cette parole éclaire notre temps d’un éclat prophétique: le monde contemporain, en proie à la désillusion, au désenchantement, est menacé de perdre la faculté même d’espérer.

 

La nuit traversée. De la lucidité à la foi

Bernanos se défie des faux-semblants. L’espérance ne se confond ni avec la légèreté aveugle de l’optimisme, ni avec la sombre mélancolie du pessimisme: «Les optimistes sont des imbéciles heureux, quant aux pessimistes, ce sont des imbéciles malheureux». Entre ces deux extrêmes caricaturaux, il y a l’homme lucide. Celui qui a connu la tentation du désespoir, mais qui a refusé de s’y abandonner. Le désespoir n’est pas nié: il est traversé. Il est seuil de la métamorphose spirituelle. «Désespoir salutaire», dit Kierkegaard. Épreuve qui révèle l’impuissance humaine et qui ouvre à la relation absolue avec Dieu.

«Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore», dit Bernanos. Gabriel Marcel, son contemporain, lui fait spirituellement écho, distinguant «j’espère que» à «j’espère», pris absolument. L’espérance ne contourne pas le drame de la condition humaine; elle en est la réponse spirituelle, la transformation. Un passage de la désolation à la lumière pascale. Passage qui n’est pas chemin d’évitement mais de transformation.

 

Une vertu héroïque. La victoire de l’amour sur le doute

Bernanos fait de l’espérance une vertu héroïque: «L’espérance est une vertu héroïque de l’âme». Ce qui suppose un combat. Espérer, c’est refuser la paralysie du cynisme. C’est l’affirmation de la puissance de la vie là où règne la mort. C’est le contraire de la fuite; c’est un acte de liberté. Bernanos rejoint la pensée de saint Augustin: foi, espérance et charité sont trois sœurs inséparables. Sans l’amour, l’espérance devient orgueil. Sans la foi, elle n’est qu’illusion. «L’enfer, c’est de ne plus aimer.» Vérité profonde de cette hiérarchie; le désespoir n’est rien d’autre que la disparition de l’amour.

Cette espérance en lutte n’est pas seulement théologique ; elle touche à la dignité humaine. Bernanos avertit: «Qui ne défend la liberté de penser que pour soi-même est déjà disposé à la trahir». Là encore, espérer c’est résister, refuser le renoncement intérieur, défendre la vérité contre les facilités du mensonge. Le démon de notre cœur, c’est ce «À quoi bon !», qui n’est pas le mal extérieur mais qui menace le plus l’esprit. L’espérance est une arme spirituelle: elle libère l’homme de l’apathie et du renoncement à ce qui fait son humanité.

 

Espérer. Une nécessité pour notre temps

Peut-être faut-il relire aujourd’hui Bernanos comme un voyant du désarroi moderne. Lorsqu’il dénonçait déjà le monde technicien et abstrait, il entrevoyait un péril qui n’a fait que croître: celui d’un homme amputé de sa part divine, réduit à l’asservissement d’un progrès sans âme. «Si l’opération délicate de l’amputer de sa part divine (…) aboutissait à faire de lui une bête à jamais domestiquée ?», écrit-il. Pressentiment qui trouve une résonnance saisissante dans notre époque. Dans sa philosophie de l’absurde, Albert Camus offre un contrepoint athée lucide: le désespoir cède la place à l’insurrection. Mais la foi de Bernanos transcende cette révolte, qui parfois nous habite, en espérance absolue.

Ernst Bloch, avec son «principe espérance», conçoit celle-ci comme une force anticipatrice, «la mémoire du futur» (3). Une force qui surmonte le désespoir. Il y a là un dialogue fécond avec le mysticisme de Bernanos. Jacques Ellul y apporte sa voix: l’espérance est liberté face au déterminisme technique. C’est à un monde sans souffle que Bernanos oppose la persistance de l’espérance, une énergie réelle, créatrice qui pousse l’homme à sans cesse recommencer. Recommencer à aimer. Recommencer à croire. Recommencer à construire. Dès aujourd’hui, avoir ce courage, cette «élégance» intérieure.

L’espérance n’est jamais donnée; elle se conquiert. Elle n’est pas «au bout de la nuit», mais dans la nuit. Car elle s’éclaire au contact de la vérité et s’élève dans un épuisant combat contre soi-même. Elle est «le risque des risques». Elle est la foi en la lumière au sein même des ténèbres. Elle ne remplace pas la lucidité, elle la dépasse. Elle ne nie pas la douleur ou le tragique, elle les traverse. Elle est la victoire de la vie sur la mort. Victoire que le Christ a promise:

«Vous aurez à souffrir dans le monde, mais prenez courage: moi, j’ai vaincu le monde» (Jean 16,33)

Dans une société trop souvent tentée par la résignation, Bernanos demeure une voix prophétique, qui se mêle ou s’associe à celles de Kierkegaard, Ellul, Mounier, Marcel… Ces voix rappellent que l’espérance est la forme la plus haute du courage, parce qu’elle est celle qui choisit de croire encore, d’aimer encore quand rien ne semble justifier l’amour, de persévérer lorsque tout semble perdu. Savoir que l’aube existe derrière la nuit.

 

Ouverture

Secouée par les guerres, les crises écologiques, sociales, morales, notre époque a soif de cette espérance lucide. Ce ne sont pas des consolations faciles qu’elle réclame. Elle exige et sollicite des hommes et des femmes capables de risquer l’espérance. D’en faire un engagement, personnel et collectif, et non un refuge. Bloch ou Marcel ou Bernanos ne disent pas autre chose dans leur vision respective du futur. 
Alors, peut-être, nous unirons-nous à la prière de Pierre:

«Soyez toujours prêts à défendre l’espérance qui est en vous, devant tous ceux qui vous en demandent raison» (1 Pierre 3,15).

Bernanos n’est pas «un moraliste du passé». Il est le témoin de la plus actuelle des vertus: celle qui, au-delà du désespoir, maintient vive la lumière du Bien.

 

Illustration: Bulletin radio-presse du Comité De Gaulle d’Argentine en 1941 reproduisant un appel de Bernanos aux «Français résidant en France» (Musée de la Libération de Paris). 

 


(1) Du roman noir à l’esprit d’élégance. Traverser l’ombre, choisir la grâce, Solaé, le rendez-vous protestant, dimanche 8 mars 2026. Cette édition s’inscrivait dans le Carême protestant 2026 thématisé L’audace de vivre: des gestes pour espérer. Consulter également: Catherine Ternynck: «L’élégance peut sauver quelque chose de l’humain», Regards protestants, 7 mars 2026.  

(2) «Le désespoir n’est pas une idée ; c’est une chose, une chose qui torture, qui serre et qui broie le cœur d’un homme comme une tenaille, jusqu’à ce qu’il soit fou et se jette dans la mort comme dans les bras d’une mère» (Alfred de Vigny, Chatterton, 1835).

(3) Les deux rejettent un espoir naïf. Bloch, philosophe marxiste, le matérialise en utopie active; Bernanos le spiritualise en acte de foi surmontant la nuit. L’espérance unit ainsi désillusion lucide et projection transformatrice, opposées au désespoir paralysant.

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