Tisser la foi dans un monde déchiré: la théologie du Seuil - Forum protestant

Tisser la foi dans un monde déchiré: la théologie du Seuil

«Dieu distingue pour relier, non pour isoler.» Même si «le monde traverse une zone de fracture», «le christianisme, le judaïsme et l’islam partagent une intuition profonde: la foi est organique et relationnelle.» La foi n’a donc «pas à se crisper. La maison de Dieu est accueil. La relation est asymétrique: Dieu vient, je reçois. La rencontre suppose un seuil: on n’y entre jamais en maîtrise». Car «ce n’est pas la foi qui franchit le seuil pour atteindre Dieu, c’est Dieu qui se tient au seuil. Entre moi et mon frère, il y a Dieu, non comme un objet à posséder, mais comme une présence qui ouvre».

 

 

 

Introduction: retisser les liens et libérer la foi

Le monde traverse une zone de fracture. Alliances, fronts militaires et logiques religieuses, politiques et économiques s’entrelacent. Au milieu de cette tension, que devient l’humain ? Derrière les stratégies et les équilibres, un front moins visible mais crucial s’ouvre: l’humanitaire, la fragilité du tissu humain, la souffrance des populations. La foi peut se retrouver prise dans ces tensions. Elle peut être instrumentalisée, réduite à l’identité d’un camp. C’est là qu’une autre lecture devient nécessaire.

La théologie du Seuil propose de déplacer le regard. Elle ne justifie pas la guerre. Elle ne tranche pas les conflits. Elle cherche à libérer la foi des logiques d’appropriation religieuse, politique ou économique. Elle invite à voir le réel autrement: comme un tissu de relations où l’humain reste plus grand que les frontières.

Dans les temps où les fronts se multiplient et où chacun se pense du côté du juste, la foi peut choisir une autre tâche: préserver le tissu humain là où l’histoire menace de le déchirer.

 

Créer par le lien

Dans la Genèse, Dieu distingue pour relier, non pour isoler. Le tohu-bohu n’est pas chaos à homogénéiser, mais foisonnement vivant. Chaque élément trouve sa place relationnelle. Nommer n’enferme pas. Nommer inscrit chaque réalité dans un réseau de relations où le sens naît de l’ensemble.

Cette vision prend une résonance particulière lorsque l’histoire humaine s’organise autour de lignes de fracture et de logiques d’affrontement.

Le premier pas de la théologie du Seuil est de déconstruire les tours de Babel spirituelles. Elles enferment dans les certitudes, les doctrines et la peur de l’erreur. La théologie du Seuil ouvre à la diversité, à la circulation de la foi et à la rencontre authentique de l’autre.

 

Le corps vivant de la foi

La théologie du Seuil est tissulaire. Elle exprime le désenclavement et l’inappropriable. Aucun fil, aucune relation, aucun moment de grâce ne peut être possédé ou figé.

Elle manifeste le seuil en constitution: un espace où un motif nouveau apparaît par liens successifs. Les fils passent, se croisent et se relaient sans fin. Le tissu reste hospitalier. De nouvelles vies, de nouveaux fils s’y joignent en permanence. Chaque cellule d’un tissu vivant existe par la relation. Si l’une disparaît, une autre naît déjà. C’est un seuil perpétuel de disparition et d’apparition.

Dans un monde où l’histoire peut brutalement déchirer le tissu humain (par la guerre, les rivalités économiques ou les oppositions religieuses), cette image rappelle que la vie ne cesse jamais de chercher à retisser les liens.

In fine et ad finem, un corps chatoyant émerge: motifs spirituels et croyants unis sans uniformité, un corpus dolorosus parfois en lambeaux, suturé, cicatrisé, mais toujours capable de se relever. Plus encore que l’agir du croyant, elle affirme le faire de Dieu. Dieu tisse le monde et empêche la séparation.

 

Un tissu interreligieux

Le christianisme, le judaïsme et l’islam partagent une intuition profonde: la foi est organique et relationnelle.

Dans le christianisme, 1 Corinthiens 12 compare les croyants à un corps: chaque membre affecte l’ensemble.

Dans le judaïsme, la Torah est un tissu: chaque commandement est un fil; retiré, l’ensemble se fragilise.

Dans l’islam, la communauté des croyants forme un seul corps: la souffrance d’un membre affecte tout le corps.

Lorsque ces traditions sont instrumentalisées dans les conflits, elles peuvent s’inscrire dans l’opposition; mais par leur profondeur spirituelle, elles rappellent l’interdépendance des êtres humains.

Le terme tissulaire exprime cette unité vivante, non appropriable, toujours en devenir. Il évoque un Dieu qui se donne à connaître dans l’interrelation plutôt que dans la séparation.

 

Picon et Lossky: pédagogie tissulaire

Raphaël Picon rappelle que la théologie se vit dans la rencontre concrète, pas seulement dans les institutions. Vladimir Lossky insiste: tout croyant est appelé à faire de la théologie. Leurs pensées respectives rappellent que la théologie naît aussi dans les moments où l’histoire oblige les croyants à relire le monde et leur responsabilité. Chaque croyant est fil et tissu, participant à la circulation et à la vitalité de la foi.

Parce que Dieu est inappropriable, la foi n’a pas à se crisper. La maison de Dieu est accueil. La relation est asymétrique: Dieu vient, je reçois. La rencontre suppose un seuil: on n’y entre jamais en maîtrise. Cela décloisonne le croyant et permet à la relation avec Dieu et l’autre de se renouveler sans cesse, sans rivalité ni comparaison.

 

Conclusion

Dans les Écritures, Dieu ne se révèle jamais dans l’installation, mais dans le passage: quitter, traverser, sortir, mourir, ressusciter. Dieu se donne là où la foi cesse de se confondre avec une place ou une certitude.

Habiter le seuil n’affaiblit pas la foi; cela la libère. Ce n’est pas la foi qui franchit le seuil pour atteindre Dieu, c’est Dieu qui se tient au seuil. Entre moi et mon frère, il y a Dieu, non comme un objet à posséder, mais comme une présence qui ouvre.

Dans un monde où les violences et les conflits rappellent la fragilité du tissu humain, la foi peut devenir un geste discret mais essentiel: continuer à retisser les liens là où ils se défont.

La théologie du Seuil ne désigne pas seulement une posture humaine d’ouverture ou de dialogue. Elle affirme quelque chose de plus radical: le Seuil n’est pas une conséquence de Dieu, il est une modalité de Dieu: le lieu même où se tisse sans cesse la relation entre les créatures. Notre responsabilité de croyant: l’accepter dans les temps d’abondance… et aussi dans les temps de désastre.

 

Illustration: détail de la Création d’Ève (Maître Beltram, retable de Saint-Pierre de Grabow, 1379-1383, Kunsthalle de Hambourg). 

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