Théologie du Seuil (5): l'épreuve post-Ascension, comment croire encore ? - Forum protestant

Théologie du Seuil (5): l’épreuve post-Ascension, comment croire encore ?

«Le Christ n’est plus à portée de main.» Ce qui se passe après l’Ascension est que «Dieu agit, mais son action n’apparaît pas encore comme telle; la Lumière est donnée, mais elle n’est pas reconnue». Une condition qui «demande de reconnaître la présence divine selon un mode où elle n’est plus immédiatement perceptible». Ce n’est pas que Dieu n’agit pas mais qu’il agit déjà et autrement. D’où une théologie qui ne défend ni n’explique Dieu, mais apprend à discerner.

Texte publié sur Des mots en phase. Lire les quatre premiers volets: Pour une Théologie du Seuil (1): ancrage biblique et chemin existentiel, Espérance pour les temps de crise: théologie du seuil (2) et «Deus absconditus», Théologie du Seuil (3): l’abîme, l’Amour et le relèvement du réel, et Théologie du Seuil (4): une pédagogie christique pour vivre sa foi dans un monde blessé.

 

 

Introduction

Nous ne sommes plus en Galilée, nous sommes post-Ascension. Et ce point est décisif pour notre époque. Au moment où la société française traverse: une crise de confiance institutionnelle, une polarisation politique, des fractures écologiques et sociales, la présence de l’Esprit n’est pas la réponse attendue du Dieu qui viendrait tout réparer, mais la possibilité d’un espace intérieur pour tenir debout. L’Esprit ouvre ce commencement, non par miracle, mais par dilatation du cœur.

 

I. La condition post-Ascension

Le Christ n’est plus à portée de main.

La foi chrétienne entière s’enracine dans ce basculement: le Christ ne sera plus désormais « à portée de main ». Ce que l’Ascension signifie concrètement, c’est que nous ne pouvons plus uniquement nous rapporter au Christ comme thaumaturge. La condition post-Ascension demande de reconnaître la présence divine selon un mode où elle n’est plus immédiatement perceptible. Cette difficulté n’est pas nouvelle: l’Écriture atteste qu’il existe une incapacité humaine à voir l’œuvre de Dieu au moment même où elle advient. Mais le deus ex machina n’est plus là pour pallier.

Isaïe le disait déjà:

«(…) ils ne regardent pas ce que fait le SEIGNEUR et ne voient pas ce que ses mains accomplissent» (Ésaïe 5,12, T.O.B.).

Le Prologue de Jean l’interprète à son tour:

«La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue» (Jean 1,5, T.O.B.).

Ces deux versets décrivent précisément l’espace du Seuil: Dieu agit, mais son action n’apparaît pas encore comme telle; la Lumière est donnée, mais elle n’est pas reconnue.

 

II. L’espace du Seuil: discerner l’action de Dieu sans preuve visible

Que devient la présence de Dieu quand le Christ n’est plus visible ?

Voici notre croix: quand nous sommes dans l’impuissance de l’impensable réel (maladie, goulag, couloir de chimiothérapie, enfants bombardés, otages, faim, morgues saturées…) nous avons un réflexe: attendre une issue visible.

Le Christ-Ascension brise cette attente, déchire le voile de l’illusion, le fantasme d’un Dieu-horloger qui interviendrait en supplément quand nous sommes coincés. Il ne s’agit pas de nier la toute-puissance de Dieu, il s’agit de prendre conscience des tentations d’instrumentalisation par les attentes humaines de la puissance de Dieu.

Le Seuil post-Ascension n’est pas le lieu où Dieu fait son retour: c’est le lieu où l’on découvre qu’Il n’a jamais cessé d’être là.

L’ascension vient parachever le mouvement inauguré à la Croix: une conversion dans la relation vers une authenticité d’amour absolu. La question n’est pas: «Pourquoi Dieu n’agit-il pas ?», comme si l’action divine était un geste-de-plus à ajouter à ce qui rate. La question est: «Comment Dieu agit-il déjà, là où l’issue humaine manque ?».

 

III. La théologie du Seuil n’est pas une théodicée

La théodicée cherche à sauver Dieu de ses détracteurs en défendant la compatibilité entre Dieu et le mal. La théologie du Seuil n’est pas une théodicée car elle ne donne pas d’explication à la souffrance. Dans une époque marquée par le vide de sens ou l’excès de non-sens, elle:

– ne parle pas à la place des souffrants;

– n’explique pas le mal;

– ne possède pas les clefs du pourquoi.

La théologie du Seuil déplace la question.

Elle ne repose pas sur un présupposé faux: imaginer l’action divine comme une causalité externe. Le Christ-Seuil, post-Ascension, ne s’inscrit plus dans aucune causalité externe. La question du Dieu qui ne fait rien n’a plus lieu d’être. Justifier le silence de Dieu est sans pertinence.

La théologie du Seuil cherche comment Dieu agit autrement, hors du modèle de l’intervention miraculeuse. Elle reconnaît que son agir change de régime. Ce régime n’est pas celui d’un Dieu qui répare à notre place, mais d’un Dieu qui rend opératoire l’intérieur du sujet dans un réel non résolu.

 

Conclusion

La théologie du Seuil propose une pneumatologie opératoire, pas une défense de Dieu qui n’est pas à défendre. L’enjeu post-Ascension n’est donc pas d’expliquer pourquoi Dieu semble absent, mais d’apprendre à discerner comment l’Esprit agit lorsque Dieu n’est plus visible.

 

Illustration: détail de l’Ascension (Perugino, retable du Dôme de Sansepolcro, Toscane, vers 1510, photo Sailko, CC BY 3.0).

Commentaires sur "Théologie du Seuil (5): l’épreuve post-Ascension, comment croire encore ?"

  • Jean-Paul Sanfourche

    Cet «acte 5» est décisif, et semble constituer la clef de voûte de ce que vous nommez «Théologie du seuil» Excusez-moi de réagir par déformation professionnelle, mais on peut voir là, immanquablement, la naissance d’une thèse en théologie systématique originale (au sens faible, car rien de systématique dans votre approche). Question centrale (ou problématique à mieux définir): Comment penser théologiquement la présence de Dieu et la fidélité humaine dans un régime post-Ascension où l’action divine n’est plus directement observable ? Théologie du Seuil centrée sur la condition post-Ascension. Le Christ n’est plus «à portée de main», et l’action de Dieu ne se manifeste plus comme intervention visible. Ce basculement irréversible impose une relecture de la foi, du discernement et de l’engagement humain dans un monde marqué par la souffrance, le mal et l’incertitude. La thèse formulerait l’hypothèse que, dans ce régime post-Ascension, Dieu agit par opérativité intérieure, discernable mais non objectivable, et que la responsabilité humaine est radicalisée par l’absence de garantie divine. Elle proposerait une articulation systématique entre:

    le Christ-Seuil, représentant le retrait et la fidélité,

    la pneumatologie opérative,

    et une éthique de la tenue, permettant de penser la foi comme engagement et discernement dans un réel non résolu.

    Le projet se situerait dans un dialogue critique avec la tradition théologique contemporaine, notamment Bonhoeffer (la notion de «vivre devant Dieu sans Dieu», l’engagement responsable et la fidélité dans un monde marqué par le mal et la souffrance), Rahner peut-être (approche transcendantale et phénoménologique de la présence divine dans l’expérience humaine) et Marion (idée d’un Dieu non manipulable), ainsi qu’avec peut-être les théologies politiques et de la libération, tout en se distinguant par son accent sur la condition post-Ascension et la praxis humaine. La métaphore du Seuil devient catégorie théologique structurante. C’est stimulant !

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