« La Petite École » ouverte aux migrants
«Ce n’est pas si simple de dire des mots de tous les jours.» À Angers, rencontre avec une association qui a «pour vocation de permettre aux migrants de parler un français usuel, d’intégration», a «beaucoup de demandes» et voit changer son public: jeune et masculin il y a une dizaine d’années, plus âgé et féminin aujourd’hui.
Article publié sur Le blog de Frédérick Casadesus.
Angers ville généreuse ? Laissons de côté les palmarès. Observons simplement que des citoyens du Maine et Loire se mobilisent, ouvrent leur cœur, donnent de leur temps, facilitent l’intégration des migrants dont le sort est menacé par une législation de plus en plus restrictive. Non seulement la paroisse protestante d’Angers-Cholet et la paroisse catholique de l’église Saint-Joseph organisent de concert un repas des migrants, qui favorise des rencontres fraternelles et constructives, mais l’association baptisée La Petite École permet à des migrants d’acquérir les bases de notre langue.
Face au durcissement des lois, la patience et la délicatesse des bénévoles
Une telle démarche est précieuse quand on sait que la circulaire publiée le 24 janvier 2025 par Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, définit les nouvelles orientations pour l’admission exceptionnelle au séjour (AES) qui concerne les étrangers en situation irrégulière. Parmi les exigences formulées: «la maîtrise de la langue française», «appréciée favorablement» par un «diplôme français» ou «une certification linguistique délivrée par un organisme dûment agréé» (1). Pourquoi ne pas leur demander s’ils préfèrent Balzac à Flaubert, Nathalie Sarraute à Claude Simon ?
Dans le quartier angevin de Belle-Beille, chaque jour de la semaine excepté le vendredi – parce que la plupart des gens qui viennent sont musulmans – La Petite École ouvre ses portes dans un local qui jouxte l’église Sainte-Marie. Par groupes de deux ou trois, à partir de 14 heures, des femmes et des hommes franchissent le seuil d’une salle mise à disposition par la paroisse catholique. Il faut les voir avancer pour comprendre les douleurs d’une destinée dramatique et, tout à la fois, les lueurs de l’espérance, la beauté de leur désir de vivre.
«Nous avons pour vocation de permettre aux migrants de parler un français usuel, d’intégration, pas de leur apprendre Marcel Proust, explique Elisabeth Boisseleau, coresponsable de cette structure. En 2014, quand La Petite École a adopté le statut d’association, nous accueillions beaucoup de jeunes, tout particulièrement des hommes venus d’Afghanistan et du Soudan. La population est en train de changer: pour la première année, nous avons plus de femmes que d’hommes, et de plus en plus âgées. Ces femmes ont élevé des enfants et, leurs filles et leurs fils ayant plus ou moins quitté le foyer, se retrouvent en position difficile, parce qu’elles ne savent pas lire ou écrire. Ce sont parfois leur mari qui les amène, parce qu’ils ont eux-mêmes suivi nos cours.»
Quand l’accueil passe par les mots les plus simples
Un grand nombre de ces femmes ne savent pas bien écrire dans leur langue d’origine. Alors imaginer qu’elles puissent, en quelques semaines, soutenir une conversation et manier l’écriture relève d’une vue de l’esprit. Répartis, suivant leur niveau, dans neuf groupes, les migrants échangent quelques paroles avec une animatrice ou un animateur. Ils apprennent ainsi les mots les plus simples – de politesse, d’échange, le nom des objets, décrire des situations usuelles. Une appréhension saisit les migrants lorsqu’ils doivent prendre la parole. Cela ne signifie pas que ces personnes soient timides: elles ont traversé des lignes de feu, connu d’extrêmes douleurs physiques et morales, parfois souffert des tortures. Mais ce n’est pas si simple de dire des mots de tous les jours. Aussi bien la délicatesse nimbe-t-elle toute la rencontre.
«Nous recevons beaucoup de demandes, mais hausser le niveau de langage est difficile parce qu’une partie des gens que nous accueillons n’ont même jamais appris à apprendre, observe Elisabeth Boisseleau; pour autant les migrants doivent assimiler et reproduire des sons nouveaux, et en même temps acquérir les bases de l’écriture. Grâce à la patience, nous parvenons à les sortir de cette ornière. En vérité, même si les migrants sont répartis par groupe, nous donnons un cours individuel à l’intérieur d’un cours collectif.»
À Angers, une générosité qui se vit au quotidien
La Petite École fait partie du réseau Savoir Anjou, qui réunit les associations donnant des cours de français aux migrants. Grâce à cela, ses bénévoles ont bénéficié d’une formation organisée par l’Université d’Angers et l’institut municipal. Chacun le sait, parmi les migrants se trouvent des gens merveilleux, mais peut-être aussi des personnes peu recommandables. Évidence: la méchanceté, la cruauté, la fourberie, sont universelles. Mais prétendre que des gens qui fuient la mort menacent par principe notre société nous semble une absurdité de plus au festival de la bêtise – et l’on est poli.
Partir, loin des bombes, des flammes et de la famine. A-t-on jamais songé deux minutes à ce que signifie l’exil ? Comme c’est à rendre fou ? À Angers, dans le quartier de Belle-Beille, des citoyens lucides agissent. La France, terre d’accueil…
Visiter le site de l’association La Petite École.
Illustration: église Sainte-Marie de Belle-Beille à Angers.
(1) Voir cette circulaire sur Légifrance.
