«Tu nous fais sentir comme si on était de vraies personnes»
Pasteure, traductrice-interprète, Naomi B. est aumônier depuis environ quinze ans au centre pénitentiaire de Rennes, établissement unique en France exclusivement réservé aux femmes. Ce centre comprend une maison d’arrêt, un centre de détention, une nursery, un quartier de détention pour mineures, un quartier de prise en charge de la radicalisation et un quartier de semi-liberté.
Entretien publié sur le blog de l’Aumônerie protestante des prisons.
Comment êtes-vous devenue aumônier ?
J’ai été sollicitée par l’aumônier femme en poste, deux ans avant son départ, pour prendre sa succession. Sans avoir songé à ce ministère avant, j’accepte de l’accompagner une fois par mois au culte afin de découvrir la fonction. Lors du premier culte, alors que nous étions toutes en cercle, rassemblées autour de la Bible, très vite, je suis frappée par l’impossibilité de distinguer les personnes détenues des accompagnantes. Ces femmes étaient finalement comme les autres. Cela m’a convaincu. Dans la suite de cet élan, tout naturellement, j’ai accepté de prendre la suite.
Quelle évolution avez-vous constatée depuis ces quinze dernières années au sein du même établissement, notamment dans le rapport à l’Administration pénitentiaire ?
J’observe une tendance générale vers davantage de sécuritaire. Autrefois, le directeur de l’établissement passait dans les divisions, au moins une fois par semaine, pour saluer personnel et personnes détenues, dans une démarche paternelle. Aujourd’hui, la direction est beaucoup plus distante et technocratique, rarement présente en détention. Elle témoigne de moins de bienveillance. Cela correspond aux attentes politiques actuelles.
Dès lors, l’accès aux personnes détenues est-il devenu plus difficile ?
Oui, il se restreint. Dans de nombreux établissements, les aumôniers ne peuvent se rendre en cellule lorsque plusieurs personnes détenues cohabitent (même si toutes assistent au culte) sous prétexte de sécurité.
«La rédemption pour elle, jamais»
L’accroissement de la dangerosité est-il réel ?
En étant au contact direct des personnes détenues, je ne ressens pas plus de dangerosité qu’avant. Par contre, je constate un net durcissement du regard porté par la société et le personnel sur elles. Par exemple, un jour, une surveillante me met en garde contre l’une d’elles supposée dangereuse, qui se trouve au quartier disciplinaire. Je lui rends visite tout de même et l’entretien se passe bien. Chacun est façonné par le regard qu’on lui porte. Une autre fois, je vois une jeune femme, souffrant de difficultés d’apprentissage et d’un niveau émotionnel proche d’un enfant de 3 ou 4 ans. Quand elle manque de tabac, elle tape sur tout. Bien que liés aux problèmes psychologiques, ses accès de violence l’ont conduite au quartier disciplinaire, alors qu’une prise en charge adaptée aurait pu éviter une telle solution. Il suffisait d’un peu d’empathie. Je voudrais vous relater l’histoire d’une femme placée en quartier d’isolement pour avoir été trouvée avec un téléphone portable, qui demande à voir un aumônier. Lors de l’entretien, elle manifeste un réel intérêt pour la foi mais l’accès au culte lui est refusé: «La rédemption pour elle, jamais», dit le personnel. Bien que certaines femmes soient très abimées, il ne faudrait pas d’emblée leur fermer la possibilité d’un nouveau départ.
Puisque seulement 3,6% de femmes sont incarcérées, s’agit-il seulement d’infractions graves ?
Non, il existe une grande diversité d’infractions. Beaucoup de femmes sont incarcérées pour des peines légères, parfois seulement deux mois. Aujourd’hui, la situation s’est durcie et elles sont traitées comme les hommes. La DISP relève une évolution de la délinquance féminine, avec davantage de poursuites pour des violences intrafamiliales. Je note une présence accrue de femmes mules, issues du Brésil ou de la Guyane. Les études montrent que les femmes supportent moins bien l’incarcération que les hommes, étant plus souvent malades. En centre de détention, elles s’adaptent, voire revivent, contrairement à la maison d’arrêt.
Le taux de suicide en prison est-il plus élevé chez les femmes ? Quelle place pour les aumôniers dans ces moments ?
Il semble que le taux de suicide soit nettement plus élevé chez les femmes que chez les hommes, bien que les chiffres précis soient difficiles à obtenir. Souvent, les aumôniers ne sont pas informés immédiatement des décès, apprenant la nouvelle par les personnes détenues elles-mêmes. Afin de mieux accompagner ces moments, avec ma collègue catholique, nous avons demandé à la direction d’être immédiatement informées… mais sans beaucoup de résultat. Dépassée par ces évènements, l’Administration pénitentiaire n’a pas le réflexe de faire appel aux aumôniers, soulignant ainsi la place subsidiaire de ces derniers, comme lors de la crise sanitaire.
L’établissement de Rennes dispose d’une nursery. La présence du jeune enfant dans l’environnement carcéral est-elle souhaitable ? [NDLR: les enfants peuvent rester auprès de leur mère jusqu’à 18 mois, voire 24 mois si la mère tombe enceinte à nouveau alors qu’elle est à la nursery.]
La question de la présence de l’enfant en détention est complexe et controversée. Parfois, les mères n’ont pas la capacité d’assumer seules leur rôle parental en détention. De plus, l’Administration pénitentiaire impose des contraintes lourdes: les femmes ne peuvent pas assister au culte avec leur enfant, ni se promener dans la prison avec lui ou le confier à quelqu’un d’autre. La pression sur elles du personnel surveillant, de la PMI ou des éducateurs peut devenir difficilement supportable. À Rennes, actuellement, en raison de travaux, la nursery est fermée. Mais, en tout état de cause, la direction est peu favorable à la présence d’enfants, invoquant leur intérêt supérieur. En maison d’arrêt, leur placement est fréquent, entraînant souvent une séparation brutale. Parfois, des parloirs familiaux sont organisés. J’ai connu une femme dont l’aîné, âgé de 24 mois, venait passer le week-end en prison avec sa mère.
Illustration: vue d’une cellule au Centre pénitentiaire de Rennes (tiré d’un des rapports de visite du CGLPL).
