Qui sont les femmes en prison ? - Forum protestant

Les femmes ne représentent que 3,5% de la population carcérale, mais leurs parcours de vie et les actes ayant conduit à leur incarcération sont très semblables à ceux des hommes détenus. Vraie différence avant: «les deux tiers ont été victimes de viols, violences sexuelles, violences domestiques». Après: «les conséquences de l’incarcération sur les liens avec les enfants».

Textes publiés sur le blog de l’Aumônerie protestante des prisons (20 novembre et 20 décembre 2025).

 

 

 

Cinq parcours

Madame A, âgée de 28 ans, est incarcérée depuis 3 ans. Elle souffre de crises d’angoisse à l’approche de son procès. Elle rapporte avoir eu une enfance normale, ses parents étaient salariés dans la même petite entreprise et gagnaient correctement leur vie. Fille unique, ils lui ont fait faire de l’équitation, elle a obtenu son diplôme de monitrice. Dès son entrée au collège, ses parents ont pris l’habitude de la laisser très souvent seule à la maison, elle a dû apprendre à se débrouiller par elle-même pour les courses, les repas. Elle invitait des amis, qui l’ont initiée à la drogue. À l’âge de 24 ans, elle a arrêté son métier de monitrice, car ses addictions se sont aggravées, et elle s’est mise en couple avec un homme qui lui fournissait sa consommation quotidienne. Après deux ans de vie commune, elle l’a quitté du fait des violences conjugales qu’elle subissait. Il a voulu l’empêcher de partir en voiture, elle l’a renversé volontairement, puis lui a roulé dessus pour s’enfuir. Elle parle avec beaucoup d’émotions de son parcours, elle regrette son passé et suit une thérapie depuis son arrivée en détention.

Madame B, 30 ans, est arrivée il y a deux jours en détention, elle est employée de maison au Brésil. Elle a été abandonnée par ses parents à la naissance, placée dans un orphelinat, puis recueillie par une tante à l’âge de 16 ans. Elle a pu finir sa scolarité tout en s’occupant des enfants en bas-âge de sa tante. Mère et mariée à 19 ans, elle a perdu son mari quelques années plus tard à cause de complications après une opération chirurgicale. Elle a accepté la proposition d’un ancien ami de son mari de transporter de la drogue en Europe – faire la mule – et a été arrêtée à la descente de l’avion. Elle se culpabilise d’avoir confié son fils de 13 ans à sa tante, et ne sait pas comment lui expliquer la situation, car elle lui avait dit qu’elle partait pour une semaine de vacances avec une amie. Comme elle ne parle pas le français, l’entretien se fait à l’aide d’une autre détenue, brésilienne de 23 ans, également incarcérée pour avoir fait la mule. Celle-ci est célibataire, travaille comme secrétaire de direction, elle avait accepté de faire la mule pour avoir un accès à un crédit bancaire, afin de s’acheter un appartement.

Madame C, 25 ans, n’a jamais connu son père. Sa mère est cadre supérieure dans une grande entreprise. Elle a subi des attouchements sexuels de la part de son grand-père entre 9 et 13 ans. Il l’a violée à l’âge de 13 ans, mais elle n’a jamais osé en parler à sa mère, car «elle est trop proche de mon grand-père, elle ne m’aurait pas crue». Elle a été incarcérée pour des violences sur sa fille ainée, âgée de trois ans, et pour la suspicion du meurtre de son fils âgé d’un an. Son compagnon vient régulièrement lui rendre visite et, après un rapport sexuel clandestin lors d’un parloir, elle est tombée enceinte. Après l’accouchement, son bébé a été placé dans une pouponnière à trois jours de vie. De retour en détention, elle est agressive, provocante et tient des propos orduriers contre les surveillantes. Elle ne parle qu’à peine de son bébé, mais insulte abondamment le juge qui l’a placé, car elle voulait le garder avec elle en cellule jusqu’à ses 18 mois, comme l’y autorise le règlement pénitentiaire.

Madame D, 36 ans, est née dans une famille d’agriculteurs et a grandi dans petit village. Elle explique qu’à l’adolescence, «on savait pas quoi faire, on n’avait pas le permis, on restait dans le village à s’emmerder». Pour lutter contre l’ennui, elle a commencé à fumer du cannabis, puis elle s’est mise à inhaler de l’héroïne à l’âge de 15 ans. Après quelques petits boulots, elle a commencé une formation d’aide à la personne, mais a dû arrêter à cause de ses consommations de drogue. Elle explique qu’elle aurait été brièvement hospitalisée en psychiatrie à ses 17 ans, puis à nouveau à 21 ans, mais elle ne donne aucune précision, évoquant seulement un vague diagnostic de dépression. Depuis l’âge de 20 ans, elle vole et se prostitue pour acheter de la drogue. Après un cambriolage, elle a été incarcérée dans une prison proche de son domicile, mais comme son frère y était surveillant, elle a été transférée dans une autre prison, loin de sa famille, qui ne peut plus venir lui rendre visite. Elle décrit son parcours en assumant tous ses faits et gestes, sans chercher de justification, expliquant qu’elle aime consommer de la drogue, et elle affirme qu’elle arrêtera le jour où elle aura un enfant. À la suite de son incarcération, un expert psychiatre l’a examinée et a posé un diagnostic de schizophrénie. Cette maladie mentale aurait vraisemblablement débuté peu après sa majorité.

Madame E, 24 ans, explique qu’elle a fait une tentative de suicide pour protester contre le fait que les surveillants auraient refusé de l’envoyer en promenade. Puis, au cours de l’entretien, elle finit par dire qu’elle a agressé une surveillante qui lui aurait manqué de respect, et qu’elle a donc fait son geste suicidaire pour ne pas aller au quartier disciplinaire. Elle est impliquée dans un trafic de cannabis et d’héroïne depuis ses 17 ans, mais elle n’en consomme jamais car  elle voit ce que ça fait à ses clients et ne veut pas «devenir comme eux». Elle rapporte que plusieurs de ses amis sont décédés dans des contextes de guerre de gangs rivaux, ce pourquoi elle avait toujours une arme à feu sur elle. Avec cette arme, elle et une amie ont assassiné un ancien complice qui essayait de les racketter.

 

Des parcours qui ressemblent à ceux des hommes détenus

Comme les hommes, les femmes détenues

ont été très majoritairement déscolarisées dès leurs années de collège;

étaient en situation de grande précarité économique et sociale;

sont généralement en rupture de liens avec leurs proches;

souffrent fréquemment de troubles psychiatriques et d’addictions;

sont incarcérées aussi bien pour des actes de délinquance ordinaire que pour des crimes graves. Les actes sont essentiellement le vol, la vente de stupéfiants, l’escroquerie, les violences aux personnes, plus rarement le proxénétisme ou trafic d’êtres humains. Certaines sont incarcérées pour homicide ou tentative d’homicide, dont les victimes sont généralement leur mari ou compagnon, parfois un de leurs enfants. Si les meurtres des conjoints sont majoritairement le fait des hommes, les femmes en sont parfois les autrices: pour quatre femmes tuées par leurs compagnons, un homme est tué par sa compagne.

 

Les différences: les enfants…

Les deux différences majeures entre la population carcérale féminine et la masculine sont d’une part les conséquences de l’incarcération sur les liens avec les enfants, et d’autre part les antécédents traumatiques dont elles sont victimes – en particulier les agressions sexuelles, viols et violences domestiques.

Après l’incarcération de leur mère, le devenir des enfants est très variables. Certains sont confiés à leur père ou un membre de la famille (très généralement les grands-parents), ou bien sont placés à l’Aide sociale à l’enfance (ASE), dans des foyers ou en famille d’accueil, et en pouponnière pour les plus petits. Il arrive parfois qu’une femme enceinte soit incarcérée. Dans ce cas, elle bénéficie d’un suivi médical tout au long de sa grossesse et elle accouche en milieu hospitalier. De plus, elle a le droit de conserver son enfant avec elle en cellule jusqu’aux 18 mois de l’enfant. Certaines prisons, comme Fleury-Mérogis ou Rennes, sont équipées d’une unité de nursery, qui permet à la mère de donner tous les soins et suivis médicaux nécessaires à son enfant. A l’issue des 18 mois (correspondant à la période de l’acquisition de la marche), l’enfant est confié à sa famille ou placé à l’ASE.

Lorsque les enfants sont plus grands, des parloirs familiaux peuvent être organisés pour que la mère, ses enfants et le père puissent se retrouver. Mais comme le nombre de femmes détenues est très faible en comparaison à celui des hommes, et qu’il y a donc beaucoup moins de prisons susceptibles de les accueillir, elles sont parfois incarcérées très loin de leur famille et de leurs enfants, ce qui rend la mise en œuvre de ces parloirs difficile – parfois impossible.

 

… et les antécédents traumatiques

La différence majeure entre hommes et femmes incarcérées est la très forte prévalence des antécédents de violence: environ les deux tiers des femmes incarcérées ont été victimes de viols, violences sexuelles, violences domestiques, dans l’enfance ou à l’âge adulte. Cette dramatique réalité est l’une des principales raisons qui explique le taux élevé de précarité sociale et économique des femmes incarcérées. Elle est également l’une des principales explications du fait que les femmes incarcérées présentent fréquemment des troubles psychiatriques et des addictions. Environ un tiers de femmes incarcérées souffrent de problèmes sévères d’alcoolisme et/ou de toxicomanie aux opiacés, à la cocaïne, au crack. Trop souvent, leur consommation de drogue est un moyen d’alléger leur souffrance, ou de tenter de l’oublier. Leur consommation les conduit fréquemment à des comportements de mise en danger, tels que la prostitution, ce qui aggrave leurs vulnérabilités et les conduit à se soumettre à la domination des revendeurs de drogues qui abusent de leurs proies et les violent. Dans d’autres cas, sous l’emprise de la drogue, elles commettent des passages à l’acte (parfois meurtriers) envers leur compagnon ou leur enfant.

Si les femmes ne représentent qu’une partie minime de la population carcérale, dans la quasi-totalité des cas, leurs parcours de vie, de délinquance et de détention sont marqués par une santé mentale considérablement détériorée, que le manque de moyens médicaux, psychologiques et psychiatriques en milieu carcéral ne font qu’aggraver. Si la réinsertion des femmes incarcérées passe par une meilleure prise en charge sociale et professionnelle, elle est avant toute autre chose conditionnée par une prise en compte et une prise en charge effective de leur état de santé mentale.

 

Illustration: le Centre pénitentiaire pour femmes de Rennes (photo chisloup, CC BY 3.0).

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