À quoi cela sert-il de réfléchir ? - Forum protestant

À quoi cela sert-il de réfléchir ?

«Entre l’expression des colères et la poursuite de rationalités sans cesse plus instrumentales et dépourvues d’âme, l’espace de la réflexion est fort mince.» Pour Frédéric de Coninck, si nous avons «perdu le goût du détour réflexif», c’est aussi parce que l’on a voulu transformer le savoir «en instrument efficace» et «couper court à toute interrogation sur le sens de ce que l’on vit, à toute prise de recul». Y-compris et particulièrement en pays protestants où la lecture de la Bible devrait pourtant être «un moyen de faire une pause», «de ne pas accepter un discours prémâché».

Texte publié sur Tendances, Espérance.

 

Les multiples crises qui éclatent les unes après les autres, ces temps-ci, en France et ailleurs, correspondent à des tensions sociales qui étaient bien connues: manque de perspective pour les jeunes générations, dépendance de notre économie au coût du pétrole, inflation, fins de mois difficiles, défaillances d’entreprise, etc.

Les origines en sont multiples, et le fil que je vais suivre n’est qu’un élément parmi bien d’autres. Pour ma part, cela me conduit à m’interroger sur la crise, non pas de la rationalité, mais de la réflexion.

 

Le protestantisme et la lecture

Dans mon enfance et ma jeunesse, encore, l’accès à la foi au travers de la lecture de la Bible, était une marque de fabrique du protestantisme. Pour cette raison, sans doute, il y avait, en France, un accord entre l’école laïque, qui apprenait l’intérêt du détour réflexif, et le milieu protestant.

Depuis les débuts de l’histoire biblique, la foi court le risque de l’idolâtrie. Ce qui est immédiat, à portée de main, peut aveugler. Et Dieu ne se laisse découvrir qu’au prix d’un pas de côté, une prise de recul par rapport aux évidences du quotidien. Il est venu à notre rencontre en Jésus-Christ, et celui-ci n’a eu de cesse de nous mettre en garde contre le faux brillant des richesses et du pouvoir.

La lecture de la Bible que l’on m’a enseignée était, précisément, un moyen de faire une pause, de m’interroger, de ne pas accepter un discours prémâché, afin de rencontrer Dieu, en esprit et en vérité.

Et les meilleurs enseignants que j’ai connus, à l’école, essayaient de nous «apprendre à apprendre» plutôt que de nous bourrer le crâne. Là aussi, j’ai expérimenté que l’on comprend mieux le monde en reculant d’un pas, plutôt que d’avoir le nez collé sur l’événement.

 

Mais l’idolâtrie peut se loger partout

Cela dit, on sait bien (au moins depuis Max Weber) que le savoir rationnel peut devenir une affaire très rentable et que le culte de la richesse n’a nullement épargné les pays marqués par le protestantisme.

Ce savoir peut tout transformer en instrument efficace (ce que Weber appelait la rationalité instrumentale) et couper court à toute interrogation sur le sens de ce que l’on vit, à toute prise de recul.

En parallèle, l’école n’échappe pas à cette évolution. Les projets politiques la ramènent à une manière d’inculquer des savoirs de base. On mesure sa performance au travers des enquêtes PISA. À la fin du lycée, un système informatique abstrait ventile les élèves dans des formations qui déterminent, au moins, le début de leur carrière professionnelle. La sélection sociale est devenue aussi aseptisée qu’un ordinateur. Je comprends que les candidats ne se bousculent plus pour remplir le rôle d’enseignant qu’on leur assigne, dans ces conditions. Et je comprends que les lycéens expriment leur colère d’être pris pour des numéros dans un jeu social où ils ne trouvent pas leur place.

Et l’intelligence, devenue artificielle, est sans doute très performante, mais elle n’aide nullement à réfléchir par soi-même, et ce qui fait le sens et le sel de la vie est autre chose que la performance.

 

La difficulté de tracer des perspectives

La situation en est là: les établissements scolaires sont en mauvais état faute d’investissements réguliers, les effectifs enseignants sont insuffisants, le devenir social des lycéens leur apparaît comme peu enthousiasmant. Pendant ce temps-là, les multiples guerres déclenchées par des leaders, soutenus par leurs bases religieuses respectives, renchérissent le coût du pétrole. Le dérèglement climatique fait monter les coûts de l’alimentation.

Tout cela pourrait être une bonne occasion pour prendre du recul et tracer des perspectives sociales différentes. Mais nous avons, collectivement, perdu le goût du détour réflexif. Pour certains, qui tirent le diable par la queue et font ce qu’ils peuvent pour survivre, c’est bien difficile. Mais pour les autres ? Entre l’expression des colères et la poursuite de rationalités sans cesse plus instrumentales et dépourvues d’âme, l’espace de la réflexion est fort mince.

La conversion religieuse est devenue un terme bien galvaudé et qui masque, on en voit de nombreux exemples, une recherche du pouvoir ou de la richesse nullement entamée. Mais je continue à rencontrer des personnes qui font des retours vers Dieu spectaculaires et que cela amène à faire des pas de côté décisifs, à changer leurs priorités, à voir le monde d’un œil neuf et plus libre. Jésus lui-même avait du mal à surnager au milieu de la religion installée de son temps. Nous en sommes là, nous aussi.

 

Illustration: détail de La prophétesse Anne ou Vieille femme lisant (Rembrandt, Leyde ou Amsterdam, 1631, Rijksmuseum, Amsterdam). 

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