Faire face à la crise de la démocratie - Forum protestant

Faire face à la crise de la démocratie

Si «la démocratie est le régime politique qui non seulement est ouvert au conflit mais l’institutionnalise», de quelle démocratie s’agit-il ? Pour Jean-Marc Lamarre, entre la démocratie représentative libérale (basée sur l’État de droit), la démocratie participative (qui veut multiplier les processus non électoraux), la démocratie sociale (qui encourage les pratiques démocratiques à la base) et la démocratie insurgeante (qui se méfie de l’État), l’important est de dialoguer… et de lutter contre ceux qui veulent en finir avec la démocratie.

Intervention au cours de la journée du Christianisme social La démocratie en danger: que faire ?, le samedi 17 octobre 2026 à l’IPT Paris.

 

Logo du Christianisme socialFaire vivre les différentes formes de démocratie et de citoyenneté démocratique pour faire face à la crise de la démocratie

 

Introduction: capitalisme et démocratie

Nous sommes confrontés à une crise de la démocratie, voire à la possibilité d’une mort de la démocratie. Après la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme s’est accommodé de certaines avancées sociales et démocratiques. Cette période s’est terminée avec le développement du capitalisme globalisé néolibéral. Et aujourd’hui, nous sommes peut-être face à l’émergence d’un capitalisme antidémocratique qui est à la recherche de zones propices à un développement hors contrôle, soustrait aux formes ordinaires de réglementation, de taxation, de fiscalité, sur le modèle de Dubaï et de Singapour (1). En outre, dans beaucoup d’État-nations, on a affaire à la progression de processus dits de dé-démocratisation (2), voire de fascisation comme aux États-Unis. Sur le plan idéologique, sont apparus, notamment dans l’entourage de Trump, des courants néo-réactionnaires qui prônent explicitement l’abolition de la démocratie (entre autres Curtis Yarvin, Nick Land, Peter Thiel) et son remplacement par une monarchie d’un type nouveau: un État-entreprise dirigé par un PDG monarque. Vance fait la jonction entre ces courants et le catholicisme conservateur.

Comment résister à ces processus de destruction de la démocratie ?

 

1. La démocratie et le conflit: sans conflit pas de démocratie

 

Qu’est-ce que la démocratie ?

Il faut opposer à ces processus, non pas moins de démocratie (comme le fait par exemple l’Union Européenne sur la question des migrations), mais plus de démocratie. Il ne s’agit pas seulement de résister et de défendre la démocratie existante, mais de la renforcer et de l’étendre en renouvelant les différentes formes de démocratie politique et en démocratisant autant que possible la société. Je distingue quatre formes de démocratie et de citoyenneté démocratique:

la démocratie représentative libérale,
la démocratie participative,
la démocratie sociale,
la démocratie insurgeante (selon l’expression du philosophe Miguel Abensour).

Les deux premières formes se situent dans le cadre de l’État et de ses institutions, les deux dernières dans le cadre de la société, la démocratie insurgeante étant en outre en tension avec l’État. Le politique ne se réduit pas à la sphère des institutions étatiques. La démocratie n’est pas seulement un régime politique, c’est aussi une forme de vie sociale. Fondamentalement, la démocratie est l’idée que les problèmes politiques et sociaux de la cité sont l’affaire de tous et non d’experts et de professionnels. Tous citoyens (y compris les étrangers) !… ce qui suppose aussi une foi dans la démocratie (voir John Dewey (3)).

 

La démocratie conflictuelle

Les quatre formes de démocraties sont en tension, voire en conflit entre elles. On peut définir la démocratie par la reconnaissance du conflit. La démocratie est le régime politique (et la forme de vie sociale) qui non seulement est ouvert au conflit mais l’institutionnalise. Le conflit est la vie même de la démocratie et peut-être ce qui peut la sauvegarder.

Mais qu’est-ce que le conflit ?

Je définirai le conflit comme un affrontement intentionnel entre deux individus ou deux groupes qui s’opposent pour une question de justice et cherchent à se contraindre l’un l’autre par un rapport de force, éventuellement par la violence. L’affrontement est intentionnel, volontaire. Deux cyclistes qui se heurtent involontairement, c’est une collision et non un conflit:

– «Tu ne peux pas faire attention, connard ?»

– «Ta gueule !».

Là, c’est un conflit qui commence. Dans un conflit, chacun cherche à imposer à l’autre sa volonté, non pas par des arguments comme dans un débat, mais par la force, même si on recourt à des arguments à certains moments. Il s’agit de contraindre l’autre plus que de le convaincre, voire de le vaincre, en construisant un rapport de force, parfois en utilisant la violence. Mais le conflit n’est pas la violence.

La démocratie n’est pas seulement un régime politique stabilisé par des institutions; elle est aussi un processus, un combat permanent pour la liberté et l’égalité, contre toutes les formes de domination et de discrimination. C’est ce qu’on peut appeler le modèle machiavélien de la démocratie conflictuelle. Pour Machiavel, les «tumultes» entre les grands et le peuple sont à la fois l’expression de la liberté et la source de celle-ci. Le conflit produit de la liberté. Tous les conflits ne créent certes pas de la liberté… mais sans conflit: pas de liberté et pas de démocratie. Le florentin écrit dans le chapitre 4 du premier livre des Discours (à propos de la première décade de Tite Live):

«Moi, j’affirme que ceux qui condamnent les tumultes entre les nobles et la plèbe condamnent ce qui fut la première cause du maintien de la liberté de Rome».

La démocratie en danger, que faire ?

Une première réponse, générale: s’opposer, par le conflit, à tout ce qui porte atteinte à la démocratie. C’est là le fil directeur de mon exposé. Mais de quelle nature est le conflit en démocratie ?

Comme je l’ai dit, le conflit n’est pas la violence, même s’il peut être violent. Le conflit en démocratie est une opposition, non pas entre ennemis (comme dans la guerre), mais entre adversaires, entre adversaires qui se parlent. «S’opposer sans se massacrer», écrit Marcel Mauss dans son Essai sur le don (4). Le conflit en démocratie a pour condition, non pas l’éradication de toute violence, mais la réduction de la violence extrême, cette violence qui supprime la possibilité même du politique. Doit-on pour autant abandonner complètement la catégorie politique d’ennemi ? Il me semble que non. Les forces antidémocratiques, haineuses, racistes, etc. (autrement dit toutes les formes de (néo)fascisme, d’extrême-droite) sont en effet des ennemis à combattre. Mais désigner un ennemi, n’est-ce pas alors inciter à la haine ? On peut dire que la démocratie, c’est s’opposer entre adversaires et combattre l’ennemi autant que possible comme on s’oppose à un adversaire, c’est-à-dire pacifiquement.

 

2. Quatre formes de démocratie

2.1. La démocratie représentative libérale

La démocratie représentative, c’est d’abord les élections. Mais, me direz-vous, il y a des élections en Russie et pourtant la Russie n’est pas une démocratie. En outre, les élections, même libres, ne sont pas une garantie de démocratie. Une majorité élue démocratiquement peut soutenir des politiques non démocratiques. Dans nos pays européens, les forces d’extrême-droite veulent s’appuyer sur ce qu’elles appellent le peuple – un peuple éthnicisé – pour combattre la démocratie (par exemple s’attaquer au prétendu pouvoir des juges, interdire le port du voile dans l’espace public, imposer la préférence nationale, etc.).

Ce qui est donc essentiel, c’est l’État de droit, autrement dit la démocratie libérale (et l’extrême-droite veut s’attaquer à l’État de droit). L’État de droit signifie, dans un État, la prééminence du droit sur le pouvoir politique. Hans Kelsen (5) le définit ainsi: un «État dans lequel les normes juridiques sont hiérarchisées de telle sorte que sa puissance s’en trouve limitée». La hiérarchie des normes implique que chaque norme est rédigée sur le fondement d’un droit qui lui est supérieur. La démocratie représentative libérale, c’est:

les élections libres,
la séparation des pouvoirs,
les droits de l’homme et du citoyen (autrement dit le pluralisme des opinions et des partis politiques),
les libertés d’expression, de manifestation, d’association,
la liberté religieuse,
le droit à une information exacte,
les droits des minorités, des étrangers, des migrants, des femmes, des enfants,
les droits de l’environnement…

Le respect de l’État de droit peut empêcher (doit empêcher) que des lois non démocratiques soient votées par le parlement. Le modèle libéral de la démocratie privilégie la résolution des conflits par les procédures de la démocratie représentative: le débat plutôt que le combat. Mais l’exercice de la citoyenneté ne se limite pas à voter lors des élections. Manifester, faire grève (autrement dit le combat), c’est encore la démocratie libérale et celle-ci n’est réellement libérale que si elle respecte et fait respecter ces droits.

Des questions importantes se posent pour le renforcement de la démocratie représentative: qui vote ? qui peut être élu ? On peut défendre le droit de vote des étrangers, le droit de vote à 16 ans. Il faut aussi défendre l’idée que les élus soient plus à l’image de la population de la France dans sa diversité: plus de femmes, plus de salariés, plus de personnes racisées (je pense à Rachel Keke, femme de chambre puis gouvernante d’hôtel et élue députée en 2022). Quel mode de scrutin ? la proportionnelle ? Quel contrôle des représentants ? Quel pouvoir donner au Président de la République Quelles chambres parlementaires ? Ne faudrait-il pas une chambre tournée vers l’avenir et prenant en compte l’environnement, les droits de la nature ? La Ve République est en crise: faut-il passer à une VIe ?

 

2.2. La démocratie participative

Il y a aujourd’hui une crise de la démocratie représentative, une fatigue démocratique: le sentiment, dans une grande partie de la population, que les représentants ne nous écoutent pas, que les représentants sont coupés du peuple et ne le représentent pas. D’où la démocratie participative pour tenter de remédier à cette crise: faire participer le peuple en dehors des élections par des référendums, conventions citoyennes, pétitions sur le site de l’Assemblée nationale, cahiers de doléances… Mais référendums à l’initiative de qui ? Du Président ? des citoyens (référendum d’initiative citoyenne) ? Certaines questions soumises à référendum pourraient peut-être donner des résultats antidémocratiques (par exemple sur l’immigration). En France, la démocratie participative reste subordonnée à l’arbitraire de l’État, au bon plaisir surtout du Président de la République. Voir le sort réservé par Sarkozy au référendum sur la Constitution européenne et celui réservé par Macron aux propositions de la Convention citoyenne sur le climat.

 

2.3. La démocratie sociale

Il y a un lien étroit entre la démocratie politique et la démocratie dans la société. La démocratie sociale, c’est notamment la vie associative, la démocratie dans les lieux de travail, dans les lieux éducatifs, en particulier l’école.

Pour la vie associative (les syndicats, les Églises et autres institutions religieuses), il s’agit de mettre en œuvre des droits acquis par des luttes et garantis par la démocratie libérale.

Pour le travail, il s’agit de donner des pouvoirs aux travailleurs, aux salariés, et donc là encore des droits. Dans ce domaine, essentiel pour la vie de chacun, il y a encore beaucoup à faire pour développer la démocratie.

Pour l’école, il s’agit de donner des pouvoirs aux élèves – des pouvoirs, pas l’autorité, conservée par les enseignants – en créant ce que la pédagogie institutionnelle (6) issue du mouvement Freinet appelle des institutions, comme le conseil, dans lequel les élèves débattent avec l’enseignant de problèmes de vie de classe (dont les conflits entre enfants), conçoivent des projets, élaborent des règles (par exemple à propos des jeux dans la cour de récréation), décident de sanctions… Les mouvements d’éducation nouvelle ont largement expérimenté et théorisé cette démocratie scolaire.

C’est en bas, dans la société, que la démocratie s’apprend en étant pratiquée. C’est là que les individus, et d’abord les enfants et les jeunes, apprennent à se comporter en citoyens, à avoir le sens de l’esprit public, le sens de l’intérêt général et de la justice, apprennent à prendre la parole et à écouter l’autre, à débattre, à coopérer, à agir en commun, à prendre des responsabilités, à régler les conflits… Bref, apprennent à s’auto-gouverner.

 

2.4. La démocratie insurgeante (Abensour)

La démocratie insurgeante, c’est ce qu’on appelle aussi la démocratie directe: c’est-à-dire celle de l’action des citoyens eux-mêmes. Elle est de l’ordre de l’événement, elle n’est pas programmable comme la présidentielle d’avril-mai 2027. C’est le surgissement de citoyens dans l’espace public, comme en ce moment avec le mouvement lycéen. Cette démocratie prend aussi la forme de la délibération de tous dans des assemblées générales: ce n’est pas le pouvoir de quelques-uns – même s’il y a des leaders et des organisations politiques – mais ce qu’Arendt appelle le pouvoir en commun (qu’elle oppose à la domination).

Pour certains philosophes (Miguel Abensour (7), Jacques Rancière, Hanna Arendt dans une certaine mesure), cette forme de démocratie est le politique même, en tant que celui-ci est distinct de l’État. Pour Abensour, la démocratie est, par essence, anti-étatique. Dans La démocratie contre l’État (2004), il écrit: «La démocratie est anti-étatique ou elle n’est pas» (p.9), elle requiert «une pratique systématique, obstinée du conflit» (p.12), «l’insurgeance est la source vive de la vraie démocratie» (p.19). Si la démocratie est en danger, que faire ? Réponse d’Abensour: s’insurger.

 

Conclusion

Pour ma part, tout en reconnaissant que l’insurgeance est la source vive de la démocratie, je défendrais l’idée d’une dialectique entre les différentes formes de démocratie, en particulier entre la démocratie représentative libérale et la démocratie insurgeante, ce qu’Étienne Balibar appelle une dialectique insurrection-institution. L’État n’est pas, selon moi, antidémocratique par essence: il est traversé de manière conflictuelle par des logiques différentes, notamment par la tension, l’opposition entre la logique irrationnelle de domination (voir la définition de l’État selon Max Weber) et la rationalité juridique (l’État de droit) et sociale (l’État social, les services publics).

Alors si la démocratie en danger, que faire ? Je dirai pour ma part en conclusion: lutter contre l’extrême-droite antidémocratique, défendre l’État de droit (et, dans les relations internationales, le droit international), s’engager dans la vie publique. Enfin, s’insurger s’il le faut (comme dans le tableau de Delacroix La liberté guidant le peuple) !

 

Illustration: détail de La liberté guidant le peuple (Delacroix, 1830, Paris, Musée du Louvre, Paris).

(1) Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l’apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil (La Couleur des idées), 2025. Traduit de l’anglais par Cyril Le Roy (Crack-up capitalism – Market radicals and the dream of a world without democracy, Penguin, 2024).

(2) Voir la philosophe américaine Wendy Brown. Par exemple: Défaire le dèmos: Le néolibéralisme, une révolution furtive, Éditions Amsterdam (L’ordinaire du capital), 2018. Traduit de l’anglais par Jérôme Vidal (Undoing the Demos: Neoliberalism’s Stealth Revolution, Zone Books, 2015).

(3) Voir le philosophe, psychologue et pédagogue américain John Dewey (1859-1952), par exemple Liberté et culture, Aubier, 1955. Traduit de l’anglais par Pierre Messiaen (Freedom and Culture, G.P. Putnam’s Sons, 1939).

(4) Marcel Mauss, Essai sur le don, Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, L’année sociologique (1923-1924). Lire aussi en ligne sur Les classiques des sciences sociales.

(5) Juriste autrichien puis américain (1881-1973), célèbre pour avoir fondé l’école normativiste qui se méfie des idéologies en s’appuyant sur la hiérarchie des normes.

(6) Voir les livres de Fernand Oury (1920-1998) qui, après avoir participé au mouvement Freinet, met au point la pédagogie institutionnelle en dialogue avec la psychothérapie institutionnelle (animée par son frère Jean Oury et Félix Guattari).

(7) Miguel Abensour (1939-2017) a travaillé aux confins de la philosophie et des études politiques, en particulier sur l’utopisme révolutionnaire et post-révolutionnaire, Marx et les totalitarismes. Longtemps proche de Gérard Lefort et Marcel Gauchet, il rompt avec eux sur la vision de l’État.

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