Église et restauration sociale en Afrique - Forum protestant

«Proclamer l’Évangile ne saurait se limiter à un exercice purement oral, mais doit s’incarner dans l’histoire et la réalité humaine.» Pour le théologien et bibliste congolais Fiston Mumbere Ngesera (qui intervenait lors du Jeudi du Défap du 15 octobre), le culte prophétisé à la fin du livre d’Ésaïe (56-66) peut servir de «programme de restauration sociale des peuples meurtris» car il est «centré sur la lutte pour le bien-être et la justice sociale». Un culte dont devraient s’inspirer les Églises chrétiennes massivement présentes dans la région des Grands Lacs africains où la violence règne depuis 4 décennies.

 

Jeudi du Défap avec Fiston Mumbere Ngesera

Visionner le Jeudi du Défap avec Fiston Mumbere Ngesera

 

Jean-Pierre Anzala. Nous avons le grand plaisir d’accueillir aujourd’hui le docteur Fiston Mumbere Ngesera. Il est docteur en théologie biblique et d’Ancien Testament de l’Université libre des pays des grands lacs (ULPGL) à Goma. Pasteur de l’Église du Christ au Congo (ECC), il a bénéficié d’une bourse de recherche post-doctorale du Défap en lien avec l’IPT de Montpellier (c’est d’ailleurs comme ça que nous nous sommes connus). Au-delà de son parcours académique, c’est un chercheur et un homme de terrain engagé au cœur d’une région éprouvée. Il s’intéresse particulièrement au lien entre le culte et la justice sociale. Une réflexion qu’il développe à travers ce qu’il nomme une théologie de la responsabilité. Ses travaux portent sur la présence active de l’Église face aux violences dans la région des Grands Lacs et le thème qu’il a accepté d’aborder avec nous ce soir y est lié. On sait (en particulier grâce au docteur Mukwege) que cette région est victime depuis environ 4 décennies de cycles de violence dévastateurs. Les répercussions humaines sont tragiques: des millions de personnes déplacées, des communautés déchirées et une vulnérabilité extrême, une guerre sans fin, avec des conséquences tragiques pour les femmes et les enfants. Pourtant, dans cette réalité éprouvante, l’Église chrétienne est massivement présente auprès de la population. Mais quelle est sa responsabilité exacte ? Une présence passive ou un culte événementiel réduit à la célébration, à la prédication et la louange ? Est-ce que cela suffit face à la souffrance ? C’est à cette question cruciale que notre intervenant tente de répondre en s’appuyant sur l’Ancien Testament et plus particulièrement sur le trito-Ésaïe (56 à à 66), un texte majeur de reconstruction et de sortie de crise après l’exil.

 

 

Église et restauration sociale en Afrique

Cas de la région des Grands Lacs

Fiston Mumbere Ngesera. Depuis plusieurs décennies, la région des Grands Lacs africains subit des cycles de violence et des difficultés sociales, une combinaison de conflits locaux, nationaux et régionaux dont le souvenir et les répercussions continuent à se faire sentir jusqu’à nos jours. La violence vécue est le fruit de plusieurs mutations dont les implications sont d’ordre économique, social et politique. On remarque une déstructuration des équilibres sociaux. Les victimes des combats, les personnes vulnérables (réfugiés et déplacés internes) font l’expérience d’une vie misérable et sont victimes de traitements inhumains, de massacres, de génocide et de violences sexuelles.

L’Église chrétienne reste pourtant présente dans cette réalité à travers différentes communautés ecclésiales: dans les villes comme les villages, on peut inventorier un nombre considérable d’édifices dont le service cultuel est régulier, avec des responsables bien établis. La plupart de ces regroupements s’identifient même comme des institutions de socialisation positive, de régulation des relations interpersonnelles ou d’encadrement spirituel des fidèles qui à leur tour répondent favorablement aux différentes invitations cultuelles.

Dans un tel contexte, la responsabilité de l’Église dans la restauration sociale de la région devient une question pertinente, même si elle rappelle le débat très ancien sur le rapport entre actions cultuelles et société: la rencontre entre l’Église (représentant la foi) et l’État (représentant la vie courante du peuple).

Exégète de l’Ancien Testament, j’aborde ici cette question à partir de la lecture du trito-Ésaïe (Ésaïe 56-66), un texte de restauration qui revient de plusieurs manières sur le vocabulaire d’un culte qu’il présente comme lié à la justice sociale. À la différence de ceux qui associent le culte à un dialogue où l’homme et Dieu sont seuls à interagir, le trito-Ésaïe le définit d’une manière tout à fait particulière. Au lieu d’exposer comme on aurait pu s’y attendre les impératifs de la relation à Dieu, ce corpus présente le culte sous la forme d’une piété sociale, d’une éthique envers le prochain. Le critère sensible d’évaluation du culte est l’attitude hospitalière et favorable envers le prochain, en particulier s’il se trouve dans le besoin. Ma thèse est que le trito-Ésaïe présente un programme de restauration sociale des peuples meurtris à travers un culte centré sur la lutte pour le bien-être et la justice sociale. Ce corpus (qui met en avant la vocation de rendre perceptible la présence et le salut de Dieu au milieu du peuple) nous offre des repères théologiques et éthiques pour la restauration sociale dans les régions où règne la violence. Un culte authentique doit ainsi être à la fois théocentrique et anthropocentrique, un équilibre indispensable à sa signification et sa fonction dans la communauté.

 

1. Contexte de rédaction du trito-Ésaïe: dépravation sociale et appel à la restauration

Le contexte historique du trito-Ésaïe est Jérusalem après l’exil. Il s’agit d’un corpus écrit pour affronter la reconstruction de Jérusalem et les questions internes liées à la réorganisation de la communauté. Tout comme les petites villes de Juda, l’auteur montre que Jérusalem est abandonnée et en ruine, détruite et inconsolable, un lieu presque inhabitable qu’il faut rendre habitable. Ce qui souligne l’exigence imminente de la restauration ou de la reconstruction. Il est vrai que les recherches archéologiques actuelles sur cette période montrent que les destructions subies (bien qu’importantes, particulièrement à Jérusalem) n’ont pas fait disparaître les infrastructures sociales et culturelles, que la majorité des Juifs avait survécu à la catastrophe en vivant pauvrement dans la ville et ses environs, et que ce n’est qu’une minorité (notamment la classe supérieure) qui était partie en exil. Au retour de l’exil, la ville a besoin d’être restaurée mais il y a un manque de vision et le peuple est confronté à d’énormes difficultés sociales et économiques. Ce peuple est en fait composé de quatre catégories de personnes, chacune avec ses difficultés particulières.

Première catégorie: les Juifs qui reviennent de l’exil. Ils sont traumatisés par le scandale de l’exil et déçus par la lenteur de la restauration. Le trito-Ésaïe se doit de leur répondre. Même s’ils sont découragés et manquent de confiance, ils pensent qu’ils sont le vrai Israël et sont hostiles à ceux qui sont restés dans le pays.

Deuxième catégorie: les Juifs qui sont restés dans le pays pendant la déportation. Intrigués et hostiles aux nouveaux arrivants, ils leur refusent leurs possessions foncières et (comme les Samaritains) s’opposent à la reconstruction du Temple. Le trito-Ésaïe attaque leur tendance idolâtrique. De graves divisions déchirent ainsi la communauté avec une farouche opposition entre ceux qui paraissent être les croyants et ceux qui paraissent les impies. Ce qui ouvre la voie à l’injustice dans les relations entre ceux qui paraissent riches et ceux qui paraissent pauvres.

Troisième catégorie: les étrangers. Elle n’est pas moins importante que les deux premières dans le trito-Ésaïe car ces gens sont victimes du mépris et de la xénophobie. Le texte doit donc lutter pour leur intégration, leur accès au Temple et même au sacerdoce.

Quatrième catégorie: les Juifs restés en diaspora. Il faut qu’ils puissent librement rentrer au pays.

Le message du trito-Ésaïe est de combattre les divisions, d’éviter la haine qui peut régner entre frères, de faciliter la convivialité en vue d’une réelle restauration sociale. La pensée de la restauration ou de la reconstruction d’une communauté en pleine mutation y est très présente.

 

2. Pensée du trito-Ésaïe sur la restauration sociale à partir de quelques textes clés

Le trito-Ésaïe utilise un important vocabulaire de restauration sociale, que nous soulignons ici dans quatre de ses textes.

Ésaïe 56,1-8 ouvre le trito-Ésaïe et aborde l’accueil des étrangers et des eunuques dans la communauté juive ainsi que leur participation au culte en l’honneur de Yahvé. De manière particulière, ce texte dépasse la Loi juive qui prévoit leur exclusion (voir Deutéronome 23,2-9). Il rappelle que le culte concerne toute l’humanité, sans restriction. Les seules conditions sont de «garder le droit», «agir selon la justice» et donc s’attacher à Yahvé. Le Temple doit être une «maison de prière pour toutes les nations» et Israël doit donc être prêt à accueillir et vivre avec tous, car c’est Dieu qui les appelle vers lui. Yahvé annonce son retour et promet de rassembler autour de lui tout ce qui s’attache à lui dans la fidélité à sa volonté. Le culte apparaît comme l’occasion d’une réelle inclusion sociale, permettant aux étrangers et aux eunuques d’être désormais accueillis parmi le peuple de Dieu. Cette inclusion sociale est un indice important de restauration pour une communauté faisant l’expérience de divisions.

Ésaïe 58 aborde le lien entre culte et justice sociale. Le culte est présenté comme une occasion de garantir la justice sociale. C’est bien ce que l’on lit aux versets 6 et 7:

«N’est-ce pas le jeûne que je préfère: détacher les chaînes de la méchanceté, délier les liens du joug, renvoyer libres les opprimés et arracher toute espèce de joug ? N’est-ce pas rompre ton pain pour l’affamé, faire entrer dans la maison les malheureux sans abri ? Si tu vois quelqu’un de nu, tu le couvriras et de ta propre chair, tu ne te détourneras pas».

C’est une opportunité importante pour réguler la vie sociale dans une société en crise qui a besoin de retrouver une harmonie et un équilibre pour mieux vivre. L’auteur d’Ésaïe 58 propose ainsi de ramener ce peuple à sa propre responsabilité afin de revisiter la façon dont il célèbre ce culte à travers les jeûnes et le sabbat. Ces deux pratiques sont associées à une charité qui rejoint le prochain dans sa souffrance, ses difficultés personnelles, sociales et économiques. L’auteur propose un jeûne qui offre des espaces de partage avec le faible et une résistance au mal. Le sabbat est une occasion mise à part pour célébrer le repos et la libération de Dieu. Là encore apparaît une pensée importante de restauration sociale pour ce peuple divisé entre riches et pauvres, dignitaires et esclaves.

Ésaïe 61 se trouve au centre du corpus et aborde la question du rétablissement d’Israël dans sa mission sacerdotale. Il commence par la présentation du Messie serviteur de Yahvé, loué pour restaurer ceux qui au sein de la communauté sont dans la souffrance et le désespoir. Dans ce rôle, il a la mission de «porter une bonne nouvelle aux pauvres» et à ceux qui sont humiliés. Il doit «panser ceux qui ont le cœur brisé». Il doit «proclamer aux captifs la liberté et aux prisonniers la délivrance». La tâche se poursuit par la proclamation d’une «année de la faveur du Seigneur et un jour de vengeance de notre Dieu». Il doit aussi réconforter tous ceux qui dans cette société sont endeuillés par la réalité de la vie. Il doit leur mettre «un turban au lieu de la cendre, une huile d’exaltation» et un «vêtement de louange».

Cette mission qu’accomplit ce Messie serviteur oint de l’Esprit de Yahvé est un appel à tous ceux qui au sein de la communauté ont la possibilité d’accompagner et soutenir ceux qui sont dans la souffrance, à pouvoir agir pour leur permettre une parfaite restauration. Ils doivent au nom de Yahvé améliorer la désagréable situation dans laquelle le peuple se trouve à la suite des désolations causées par l’exil. Le pays dévasté depuis longtemps sera restauré, les nations païennes aideront à sa restauration en y apportant leurs richesses, de sorte qu’Israël possède le double de ce qu’il avait auparavant. Les Israélites seront sacrificateurs, prêtres et officiants pour tout les peuples, servant ainsi d’intermédiaires entre Yahvé et les autres. De son côté, Yahvé fera une alliance éternelle avec eux, les mettra pour toujours à l’abri de toute nouvelle menace, si bien que le peuple racheté vivra la reconnaissance à Yahvé qui lui assure le salut, la justice et la gloire.

Dernier texte de notre échantillon, Ésaïe 66 clôt le trito-Ésaïe et aborde la situation d’Israël face à la justice divine et au rassemblement des nations. La justice divine telle qu’elle peut être lue dans ces textes apparaît comme une revalorisation du peuple dans sa relation avec Yahvé, une réorientation importante dans sa dimension cultuelle. Par son message, le prophète d’Ésaïe 66 mentionne qu’Israël va connaître un renouvellement des situations à travers un processus où Dieu lui-même sera acteur: une restauration où les justes sont réconfortés alors que les injustes subissent la vengeance et la colère de Dieu. La communauté est alors orientée vers une nouvelle vie restaurée où les injustes et les méchants ne peuvent plus avoir part à l’héritage et à la gloire des fidèles serviteurs de Dieu. Dans la pensée de l’auteur, Yahvé est d’abord présenté dans sa dimension de souverain sur toutes choses. Il est hautement placé et a le ciel comme trône, la terre comme escabeau de ses pieds et c’est de lui que procèdent toutes choses. Cette dimension insaisissable fait qu’aucune maison construite par des mains d’homme ne peut le contenir. Il regard pourtant le faible et l’humilié, celui dont l’esprit est abattu et qui tremble à sa parole. Yahvé est donc celui qui, en même temps qu’il est souverainement élevé, reste sensible à la cause du faible, ce pauvre qui souffre et fait l’expérience de conditions inconfortables. Yahvé s’insurge ainsi dans le vécu cultuel du peuple contre toute forme de déviation, toute tendance à mélanger le juste et l’injuste, le prescrit et le proscrit. Car ce mélange annule sa valeur et rend le culte inefficace. Yahvé exige donc de son peuple un culte digne de lui, un culte qui s’inscrit dans la fidélité à sa parole. Le peuple doit en être conscient sous peine de subir les conséquences de cette injustice. Ceux qui choisissent l’injustice choisissent leur propre perte car Yahvé est contre toute forme de dualité dans le culte qui lui est dû.

 

3. À la lumière du trito-Ésaïe, quelques impératifs sur l’action de l’Église dans la région des Grands Lacs en vue de sa restauration sociale

La lecture du trito-Ésaïe révèle une richesse importante de justice et de restauration sociale. S’il révèle des contextes particuliers dans lesquels Israël fait face à de multiples difficultés et montre un besoin ardent de restauration ou de reconstruction, l’auteur de ce corpus saisit cette occasion pour redéfinir les normes cultuelles que le peuple doit suivre dans ses nouvelles conditions de vie. Il définit la relation avec Dieu dans une nouvelle perspective: celle d’une justice sociale avérée. Il invite le peuple à des œuvres de miséricorde et de bienveillance envers ceux qui sont dans la souffrance, à l’instar des étrangers, des opprimés, des pauvres et des nécessiteux. Ces œuvres sont, selon l’auteur, très appréciées de Dieu. Dans ce contexte particulier, le culte comprend un programme de restauration du bien-être et de la justice afin de rendre perceptibles la présence et le salut de Dieu au sein de la communauté. Cette logique de restauration et ce lien entre culte et justice sociale restent d’actualité malgré la distance temporelle et contextuelle qui nous sépare de l’auteur biblique.

Le parcours cultuel du trito-Ésaïe produit des échos très sensibles en Afrique, suscitant le besoin d’y revisiter les vécus et l’impact des actions cultuelles. En effet, bien que cette partie de l’Afrique soit considérée comme christianisée, elle est confrontée à des réalités de violence et d’injustice sociale. La région des Grands Lacs africains est ainsi plongée depuis plusieurs décennies dans une combinaison de conflits locaux, nationaux et régionaux avec une violence qui apparaît comme le fruit de plusieurs mutations et a des implications d’ordre économique, social et politique. Une situation qui produit en même temps une déstructuration des équilibres, si bien que les victimes, hommes, femmes et enfants vulnérables subissent des traitements inhumains comme des massacres, des génocides et des violences sexuelles. Malheureusement, les mobiles d’implication sont divers et complexes et sont alliés à l’engagement politique, instrumental et sentimental de la population, à des intérêts socio-économiques, communautaires, éthiques et institutionnels. La région des Grands Lacs compte aujourd’hui environ 10 millions de déplacés internes, dont 7 millions pour la République démocratique du Congo. Il y a eu des millions de morts et des millions de femmes violées. Les populations qui fuient les combats se réfugient dans les forêts où, sous-alimentés, ils cohabitent avec des prédateurs naturels dans un environnement en voie de destruction. Privés d’éducation et d’avenir, les enfants sont la proie de toutes les manipulations.

La question de l’impact du culte des Églises chrétiennes reste donc pertinente dans cette société où elles sont très présentes, et la préoccupation centrale sera de savoir si le modèle que nous propose le trito-Ésaïe ne peut pas contribuer à la restauration sociale au niveau de l’Église africaine ?

Le culte ne trouve son accomplissement parfait que dans l’harmonie de la relation avec Dieu et avec le prochain. Si la violence s’accroît, est-ce parce que l’Église n’a pas réellement tenu son rôle ? Est-ce parce que certaines communautés ecclésiales ont perdu le sens du culte en ne l’inscrivant que dans la relation avec Dieu, et en oubliant que les questions sociales en font intégralement partie ? N’ont-elles pas besoin d’une réorientation pour répondre aux défis actuels dans la région des Grands Lacs, un monde où presque tout est rapport de force et où les faibles semblent être les proies des plus forts ? À la lumière du culte vécu dans le trito-Ésaïe, comment l’Église chrétienne devrait-elle orienter le sien ? Une interrogation qui rejoint les questionnements d’Isabelle Morel dans son livre Transmettre la foi en temps de crise (1):

Que signifie aujourd’hui annoncer la foi, l’espérance et la charité ? La légitimité du message de l’Église dépend-elle des conjonctures du temps ? Comment comprendre de manière ajustée la collaboration entre le peuple et le clergé ? Quel rôle doivent jouer les acteurs pastoraux et quelle spiritualité vivante peut y concourir ?

Ces questionnements formulent en soi ce qui s’appellerait théologie car, comme l’indiquait Paul Keller (en citant Käsemann): «La théologie naît quand l’Église fait face à de nouvelles questions, parce qu’elle a été capable de s’exposer» (2). Pour reprendre l’essentiel du message du trito-Ésaïe sur le lien entre culte et justice sociale, mes propositions à l’Église africaine sont de trois dimensions:

 

3.1. Convivialité et vivre ensemble

Je pense que le message et les actions de l’Église africaine doivent viser la construction d’une communauté chaleureuse et inclusive où chaque individu trouve sa place. En dépit de ruptures sociales dues à la complexité de crises et de violences multiformes, l’Église doit amener le peuple à la réconciliation authentique, au dialogue, à l’accueil mutuel et à la convivialité. Elle doit transcender les appartenances ethniques, tribales et politico-culturelles qui sèment la crainte et la discorde. Comme le souligne von Allmen (3), l’Église doit donc se manifester en tant que communauté conciliaire d’engagement mutuel au-delà des frontières ethniques, nationales et culturelles.

Kä Mana ajoute de manière pertinente:

«Nous avons besoin d’une fraternité à laquelle on s’identifie vitalement comme on s’identifiait au clan ou à la tribu dans laquelle les personnes sentent qu’elles doivent profondément compter les unes sur les autres dans une solidarité organique engageante, semblable à celle que les traditions africaines engageaient dans la solidarité familiale» (4).

Quelques actions concrètes dans cette orientation pour l’Église:

Cellules de réconciliation intercommunautaire au sein des paroisses pour favoriser le dialogue interethnique et la guérison des traumatismes.

Plateformes de brassage culturel de la jeunesse (activités sportives, culturelles et éducatives mixtes) pour déconstruire les préjugés tribaux à la base.

Promotion d’une gouvernance ecclésiale inclusive où la nomination et l’élection des responsables reflètent la diversité et l’égal accès de toutes les communautés, banissant ainsi le népotisme ethnique.

 

3.2. Lutte contre les inégalités sociales

L’Église africaine doit proclamer un message libérateur face aux injustices et aux aliénations. Jean-Marc Ela (5) rappelait:

«Ce qu’il y a de fondamental dans l’héritage biblique, c’est l’attention à ceux qui vivent en état d’oppression et de souffrance sous l’injustice des structures sociales».

Ceci veut donc dire que la compassion et l’engagement au côté des faibles sont les points de départ de la mission sociale de l’Église. Cette Église doit aller en priorité à la rencontre des pauvres, des opprimés, des malades, des victimes de violences et des prisonniers pour faire corps avec eux. Moltmann nous rappelle que l’amour est «l’auto-communication du bien». Ainsi donc, l’Église ne doit se placer ni au-dessus, ni en face, mais au côté de ceux qui souffrent pour bâtir une société équitable. Elle doit être prête à se lever contre l’oppression, le matérialisme excessif, l’impérialisme et le système élitiste qui militent contre la liberté et la justice sociale.

Quelques actions pratiques concrètes dans ce sens:

Institution d’un ministère de plaidoyer prophétique.

Assistance juridique gratuite au sein des paroisses pour défendre les droits des marginalisés et des détenus sans soutien.

Organisation de forums citoyens de sensibilisation sur les droits civiques et humains, permettant aux populations d’identifier et de contester pacifiquement les abus de pouvoir et de discrimination systémique.

Soutien actif aux structures d’écoute et d’accompagnement psychologique pour les survivantes des violences basées sur le genre et pour les enfants vulnérables.

 

3.3. Lutte contre la pauvreté

L’Église africaine doit impérativement intégrer l’amélioration qualitative des conditions de vie des sans-voix et des exclus. Peter Batchelor (6) souligne que l’Église dispose d’une position unique pour répondre simultanément aux besoins matériels et spirituels de l’être humain. Le développement doit être intégral, promouvoir l’être humain et tout l’être humain. La lutte contre la pauvreté est une exigence de la foi. Ceux qui appartiennent à Dieu doivent se montrer solidaires des plus précaires. Clodovis M. Boff et George Pixley rappellent que «l’homme est appelé à se libérer de ce qui l’asservit, car il est l’image de Dieu» (7).

Quelques actions pratiques dans ce sens:

Projets de microfinance communautaire et d’entrepreneuriat solidaire, de caisses d’épargne et de crédit paroissial pour autonomiser financièrement les femmes et les jeunes vulnérables (et pourquoi pas les hommes).

Mise en place de banques alimentaires et de centres de formation professionnelle de proximité pour lutter activement contre le chômage endémique.

Regard critique et contrôle citoyen sur la gestion des ressources publiques et des projets de développement locaux à travers des commissions de justice et de paix dynamiques, en état de plaider auprès des décideurs politiques pour une répartition équitable des richesses.

 

Conclusion

L’Église est appelée à rendre témoignage de la grâce de Dieu, en joignant la parole aux actes. Proclamer l’Évangile ne saurait se limiter à un exercice purement oral, mais doit s’incarner dans l’histoire et la réalité humaine. Pour devenir véritablement actrice des transformations, l’Église doit constamment se remettre en question et porter un message prophétique. Comme le relève Antoine Nouis (8), pour que le culte soit une véritable célébration, il appartient à l’Église de faire en sorte qu’il demeure à la fois nourrissant, réconfortant et ancré dans les réalités de son peuple.

 

Jean-Pierre Anzala. Un grand merci pour cette présentation riche, engagée et détaillée. Tu nous as rappelé ta thèse fondamentale: un culte authentique ne peut pas être uniquement théocentrique et événementiel. Il est indissociable de la justice sociale, de la convivialité et du vivre ensemble, de la lutte contre les inégalités sociales et de la lutte contre la pauvreté. Merci de nous rappeler tout cela à la lumière du trito-Ésaïe. Cette vision interpelle directement nos pratiques et le rôle des Églises en contexte de crise et de sécularisation.

 

Illustration: dans un culte d’une Église de l’ECC à Goma en septembre 2026.

(1) Isabelle Morel, Transmettre la foi en temps de crise, Cerf, 2020. Isabelle Morel est professeure de théologie de la catéchèse et de l’évangélisation à l’Institut catholique de Paris (ICP) et y dirige l’Institut supérieur de pastorale catéchétique.

(2) Paul Keller, La pratique, un lieu pour la théologie, Études théologiques et religieuses 63/3 (1988), p.405. Paul Keller (1926-2015) était professeur de théologie pratique à l’Institut protestant de théologie de Montpellier, pasteur de l’ERF à Grenoble et guide de haute montagne. Ernst Käsemann (1906-1998), élève de Rudolf Bultmann et professeur de Nouveau Testament, a été l’une des figures de la deuxième quête du Jésus historique.

(3) Jean-Jacques von Allmen (1917-1994) a été professeur de théologie pratique à la faculté de Neuchâtel de 1958 à 1980 après avoir été pasteur réformé dans le canton de Neuchâtel et à Lucerne.

(4) Kä Mana, La Nouvelle évangélisation de l’Afrique, Karthala, 2000, p.95. Sur la théologie de Kä Mana (1953-2021), lire la retranscription du Jeudi du Défap du 22 mai 2025 avec Elom Komivi Alagbo: L’imaginaire et la théologie de la reconstruction, Forum protestant, 13 juin 2025.

(5) Ma foi d’Africain, Karthala, 1985, p.135. Jean-Marc Ela (1936-2008), prêtre catholique et socio-anthropologue camerounais (en exil au Canada à partir de 1996) a été l’une des figures de la théologie de la libération africaine.

(6) Peter Batchelor, La terre en partage, Pour un développement à la mesure de l’homme, CCPA/SCAR, 1983, p.158.

(7) Clodovis M. Boff et Jorge Pixley, Les pauvres: choix prioritaire, traduit du portugais et de l’anglais par Charles Antoine, Cerf (Libération), 1990, p. XI. Clodovis M. Boff (1944, frère de Leonardo Boff) est un prêtre et théologien catholique brésilien, Jorge Pixley un pasteur et théologien baptiste américain ayant travaillé en Amérique latine. Ils ont publié leur livre en anglais, portugais et espagnol en 1989 dans une collection résumant les analyses de la théologie de la libération.

(8) Le sens du culte, Olivétan, 2010, p.15.

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