Pourquoi la cruauté
La cruauté est-elle «une modalité de la violence ou bien déjà quelque chose d’autre au-delà de toute violence» ? En examinant deux mises à mort comme celle de Patrice Lumumba en 1961 et celle de Gaspard de Coligny en 1572, Philippe Kabongo-Mbaya y voit des morts «par réitération», des «néantisations» où «renouveler la mort sur celui qui est déjà mort n’est pas absurde, c’est le tuer pour l’ensemble du temps», où l’on veut faire disparaitre «le symbole qu’est le corps comme être, ou comme l’abri à la fois sensible et mystérieux de l’être». Une cruauté face à laquelle on ne peut que «réagir et agir» car notre «protestation-résistance» est le seul moyen de «ne pas retomber dans l’informe et vide».
Ce que je vais essayer d’introduire n’est pas très léger. Autant le préciser dès ici: le sujet est perturbant émotionnellement. Mais existe-t-il une approche moins éprouvante pour l’aborder ? Vous le voyez bien: même ces précautions liminaires apparaissent comme une conjuration… Je n’ai pas su comment tourner autour du pot. J’espère que cela ne sera pas ressenti de manière ambiguë: l’innommable ne mérite aucun attrait, sinon le courage de le renommer avec espoir de le cerner.
Nous nous efforcerons ensuite de trouver ensemble ce que l’on peut en penser, ou plus exactement, ce que le phénomène pourrait donner à penser. En terminant, je vais donc tâcher de montrer en quoi tout effort de réflexion sur la cruauté est déjà par lui-même une voie permettant de tenir face cette sorte de violence que je m’en vais à présent vous évoquer. Car la question qui me hante est celle de savoir si la cruauté est une modalité de la violence ou bien déjà quelque chose d’autre au-delà de toute violence.
1. Les récits
C’était la nuit du 17 janvier 1961 dans l’extrême sud-est du Congo (l’actuelle RDC). Ludo de Witte (comme d’autres) y a consacré une enquête (1), qui fait froid dans le dos.
L’ex-Congo belge est plongé dans une tourmente de la décolonisation parmi les plus effroyables de cette époque. Nous sommes en plein guerre froide. La rivalité entre le camp occidental (les États-Unis en tête) et l’Union soviétique (la Chine avec) est à son paroxysme.
Au Congo, certains dirigeants noirs, fraichement élus à la tête du pays, sont rangés d’office dans le camp de l’Axe du mal. C’est le cas du premier ministre, Patrice Lumumba, qui représente pour les Belges et les Américains la figure du mal absolu. Un quasi Ben Laden avant la lettre.
Ce matin du 17 janvier, le premier ministre et ses deux compagnons sont bousculés et introduits dans un avion. Direction: le Katanga. Durant le vol de plus de cinq heures, Patrice Lumumba et ses amis sont sauvagement battus; au point qu’il paraît perdre conscience.
Aussitôt après l’atterrissage de l’aéronef à Élisabethville, la capitale du Katanga en sécession, les infortunés sont jetés dans une Jeep et conduits à une maison coloniale désaffectée à quelques encablures de l’aérodrome. Les autorités du Katanga, Belges et Katangais, viennent interroger le premier ministre, en lui donnant un supplément de coups parmi d’autres humiliations.
Tard dans la nuit, un convoi est organisé par les mêmes. Il se dirige à plus de 30 km de là. Un paysage de savane boisée, mais la nuit on ne voit rien.
On sort les captifs. Sur un emplacement choisi, on décide de les abattre, selon un ordre voulu. Il y a un grand arbre sur le lieu. Les bourreaux amènent chacun des malheureux au tronc de l’arbre. L’un après l’autre, les deux compagnons sont fusillés. Vient le tour de Patrice Lumumba, que les Belges et les chefs katangais ont continuellement sollicité pour le tenir plus ou moins en éveil. Il fallait qu’il soit témoin de sa mort; cette mise à mort pouvait ainsi avoir une plus-value de mort. On décharge sur lui plusieurs rafales de feu (2). Témoins de l’horreur, des balles. Elles se logent dans le corps, le transpercent tandis que d’autres se refugient dans l’écorce de l’arbre sauvage. Cet arbre est encore vivant aujourd’hui, bardé de stigmates.
Trois tombes déjà préparées sont remplacées par une fosse commune improvisée, grossièrement creusée. Elle est d’une profondeur superficielle. On y jette les trois corps. C’est fini. Furtivement, les mercenaires belges, leurs responsables et les dirigeants katangais quittent le lieu. Les milices couvrent la fosse de quelques coups de pioches. Une inhumation expéditive. Il est des circonstances où la désinvolture débilitée allège l’insoutenable hors de contrôle. C’était comme ça.
Le lendemain matin des paysans remarquent un amoncèlement de terre fraiche au-dessus duquel ressortait une moitié de bras coiffée d’une main ouverte… L’affolement gagne les sphères du pouvoir. On ordonne de déterrer les corps pour un lieu de cachette plus sûr. Une nouvelle tombe des cadavres encombrants !
Un soudard belge, à la tête de la police katangaise, offre à sa haine raciste un objectif inespéré. Son nom, Gérard Soete. Il saisit l’occasion pour le montrer, en y associant son frère. Sa mission: effacer toute trace du crime. Quelques jours passent. Les plans et les préparations lugubres exigent grande coordination ainsi que des garanties de secret. Sans oublier du matériel. Il y a des gros bidons d’acide sulfurique, des scies à métaux, un grand fût profond, etc. On déterre les corps, les charge dans la camionnette et fonce à l’intérieur de la contrée. Sur le trajet cahoté, les plombs des balles tombent des corps suppliciés comme des grosses graines d’un sac éventré… Le 21 janvier: enfin la destination.
Les dépouilles sont disséquées en quartiers puis dissoutes dans l’acide. Les parties récalcitrantes passées à la scie avant d’être brûlées, broyées et réduites en cendres. Les restes de Lumumba font l’objet de l’acharnement. Ils sont réputés rétifs (3)… Le travail ne se terminera que le 23 !
«Ne cherchons plus. Nous avons trouvé: l’homme a été créé pour inventer l’enfer»: soupir inimitable de Sony Labou Tansi (4), un eurêka tragique, sans destinataire réel.
Concentrés sur les nécessités pratiques et la réussite de cette besogne ignoble, les Soete, ces charcutiers de macabés, ont opéré un rituel ténébreux échappant à leur entendement. L’un des deux décide de garder quelque chose de l’ex-premier ministre. Il lui ampute l’auriculaire et lui arrache deux dents en or. Suprémaciste invétéré, Gérard Soete, meneur de ces travaux, révélera (5) qu’il avait jeté ce petit doigt momifié dans la mer du Nord. Les deux dents-bijoux, elles, eurent la chance. Plus de quarante ans après, il les exhibera un jour à un chercheur. Quelle impunité jouissive pour un vieillard receleur des restes humains ! Nimbé de cette joie satanique, ce qu’il arborait n’était pas un simple trophée ou un butin, mais un brevet attestant la hauteur de sa contribution dans l’extermination du «diable en personne» (6) pour l’imaginaire belge de cette époque.
On peut croquer l’ennemi de ses propres dents. S’agissant de ce tortionnaire de cadavres, on a eu droit à un cannibalisme de regard: reproduisible à l’infini, au simple contact visuel avec ces restes très spéciaux !
Revenons un instant au 17 janvier 1961, au cœur de cette nuit du calvaire. Car de ce récit, notre sujet paraît maintenant se décanter: c’est bien seulement après coup que l’on réalise que, privés de corps, Patrice Lumumba et ses camarades ne pouvaient guère s’attendre à une sépulture.
En vérité, ce rayement n’avait en ligne de mire que leur mémoire. Mais cet acte ne visait-il pas autant la désintégration de leur être ? Mieux qu’une besogne obscène, accomplie par l’acide et par le feu, ce geste total sur leurs restes ressemble à un sceau qui signe la néantisation.
Patrice Lumumba et ses fidèles de martyre ont connu une mort par réitération, une mort répétitive. Renouveler la mort sur celui qui est déjà mort n’est pas absurde, c’est le tuer pour l’ensemble du temps. Celui d’aujourd’hui, le temps à venir et, surtout, celui d’avant ! C’est donc extraire quelqu’un de la temporalité. Et non seulement sa trace dans un temps: c’est clairement une autre chose que l’annihilation. On est bien au-delà de la violence.
Dieu est créateur, c’est-à-dire qu’il fait en sorte que ce qui n’a jamais existé devienne réalité. Or, ici, le destin de trois êtres de chair a été rayé, réduit à néant. Deux mercenaires belges ont été capables de les sortir de toute existence mémorielle; par cet acharnement, ils ont imaginé qu’ils pouvaient non seulement anéantir ces trois hommes, mais proprement les néantiser. Mieux encore: que leur mémoire ne soit que cendre et déréliction.
L’énormité de cette exécution de corps morts peut paraître comme une folie, un trop plein de haine. Il fallait en réalité qu’il ne reste rien de Lumumba et qu’aucune trace, ne puisse à jamais suggérer, retracer, ce qui s’était passé. Cela non seulement en prévision d’une hypothétique enquête, mais afin d’éviter toute possibilité de lieu de mémoire, un pèlerinage, un culte éventuel sur ce lieu maudit. Cette cruauté n’avait en fait qu’un but: faire comme si le disparu n’avait jamais existé sur la terre des vivants. Ce n’est pas une fabrication de non-mémoire pour les victimes, mais une tentative féroce de prophylaxie mémorielle préventive… !
Un parallèle européen à présent.
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Dans cette logique de néantisation comme principe de cruauté, voici un récit du sort atroce de Gaspard de Coligny, lors des massacres de la Saint-Barthélémy à Paris. On peut lire cette évocation sous la plume de Patrick Cabanel (7).
Nous sommes le dimanche 24 août 1572. L’amiral agonisait dans un lit. On vient l’achever. Mais ce n’est pas cette mort qui est recherchée, on va lui en donner une autre par la défenestration. Le corps sur la rue reçoit un coup de pied, comme un bonus, une largesse d’ignominies… Ce qui est recherché: une plénitude de mort et le bénéfice de son enivrement.
Le carnaval de barbarie commence avec des enfants, qui plongent le corps du noble protestant dans la Seine. Il est retiré du fleuve, jugé «indigne d’être viande des poissons». La mort totale est en branle. C’est l’acharnement au premier sens du mot qui s’emballe. La dépouille de Coligny doit être pendue, une chair en décomposition, faisandée, pour nourrir les corbeaux. Comme pour Lumumba et ses compagnons, ce n’est pas Coligny qui doit à jamais disparaitre, mais son être même. Le travail de néantisation passe par la mutilation symbolique du cadavre. On émascule le corps, on lui crève un œil, on coupe le nez, les oreilles; on le décapite enfin, avant de le pendre par les pieds, à Montfaucon !
C’était la nuit de dimanche et le matin de lundi 25 août 1572. L’obsession irrésistible de la mort à donner, sa toute-puissance d’annihilation embrasent la France. Les massacres se généralisent. Une débauche, une chevauchée monstrueuse de cruauté. Ce ne sont pas ces carnages qui stupéfient, mais cette haine sans nom, cornaqués par un déchainement du désir de tuer massivement ! Qu’est-ce qui est visé par cette folie ? Le symbole qu’est le corps comme être, ou comme l’abri à la fois sensible et mystérieux de l’être. Le corps est puni jusqu’à l’absurdité afin qu’il ne soit plus rien. Il ne doit être plus que néant.
2. Ce qui n’a pas de nom
Pourquoi évoquer ces situations d’horreur et de haine ? Sont-elles bien choisies comme exemples de cruauté ? Sans cesse, le sujet nous questionne ! Il me semble que l’énigme de la cruauté n’est pas dans la haine, la folie, la perversité ou le sadisme extrême.
La cruauté se donne à voir par un ensemble de ces comportements innommables, mais en tant qu’ils visent la néantisation. Cette annihilation ou destruction totale ne concerne pas d’abord la vie et la mort, mais l’être et le néant. Celui ou celle qui aspire à un tel pouvoir ou l’exerce sur autrui est au-delà du bien et du mal. Il est dans un autre temps. La violence, l’écrasement, sont désirés et assumés indépendamment de la jouissance qu’ils sont sensés procurer.
Il faut dès lors tenter de distinguer les visages de ce mal en tant que processus d’annihilation d’une part, de la puissance d’écrasement et de mutilation, de perversité, de sadisme, et d’autre part de la cruauté radicale que nous venons d’évoquer. Toutes ces conduites ne sont pas nécessairement de la cruauté. On peut ainsi identifier la figure propre de celle-ci à partir de l’histoire du mot lui-même: la cruauté est d’abord un appétit pour le sang. Dans la Bible, le sang est le code pour dire et signifier la vie. Et celle-ci, pour les Sémitiques comme pour les Bantu, est à la fois trame de l’existence et matrice de l’être.
Tout appétit de sang est désir profond de jouissance pour ce qui saigne. En latin, crudelis (qui aime le sang) est dérivé de crudus (ce qui est cru). Lorsqu’on dévore crument, sans médiation, sans autre formalité, est-ce qu’on le fait sauvagement ? Dans ce cas, les fauves et les carnivores seraient des cruels parfaits. Ils seraient l’incarnation… de la barbarie, de la sauvagerie. Cette supposition cependant ne tient pas bien. Elle ne tient même pas du tout. Car les animaux tuent et dévorent; mais ils ne torturent pas. Ils peuvent intimider, frapper durement, écraser; sont-ils vraiment cruels pour autant ?
Marcel Hénaff (Violence dans la raison ? Conflit et cruauté (8), ouvrage qui ouvre les yeux sur l’énigme de la cruauté), rappelle que les animaux, bien que violents, ne sont pas cruels. La cruauté renvoie à une conscience et à une intentionnalité. Torturer un cadavre, quel animal est capable de faire cela ? Seul l’être humain a cette «capacité de concevoir (et d’assumer) des actions totalement coupées de nécessités vitales et des finalités fonctionnelles».
La férocité d’une violence n’est pas le premier problème à penser, mais plutôt le tragique de ce que nous sommes. Humains, nous sommes en effet des êtres cruels ! De deux exemples que j’ai évoqués (mais il y en a des milliers), nous pouvons convenir que
«La cruauté indique une passion de détruire l’humanité de l’autre; plus encore, dit Hénaff, de nier la frontière de l’humanité même…; de produire l’autre (non pas comme animal, ni même comme chose, mais) comme non humain».
Se faisant, le bourreau tortionnaire
«poursuit dans l’horreur pour qu’aucun monde ne soit possible et qu’il puisse encore exister quand il fait naitre en lui son propre cadavre. Il est devenu (lui-même) ce qu’il voulait infliger: ni bête, ni chose, ni être humain. (Et) cela n’a pas de nom» (9).
Mais peut-être que ce que je dis ici ne nous fait guère avancer dans la réflexion. C’est d’abord, en effet, un effarement. Car devant l’énigme de la cruauté, le langage et la raison restent de l’autre côté.
Pourquoi la cruauté ?
Au sens où je crois la comprendre, la cruauté est le visage par excellence du mal. Elle s’empare de raison, elle se pare aussi d’elle, mais elle est ce qui est absolument sans raison. Elle est «ce qui n’a pas de nom» et qui se moque de toute justification. Elle tire vers le néant et ne vise au fond que la néantisation.
3. Nommer pour espérer
Que faire alors face à la cruauté ?
D’abord la comprendre pour ce qu’elle est dans toutes ses émergences, qu’elles soient spectaculaires ou folles; fines, institutionnelles, ou domestiques.
Il y a la cruauté des rites, la cruauté judiciaire, la cruauté politique, la cruauté professionnelle, voire familiale… Cela renvoie respectivement aux fantasmes de pureté, à la fabrication de boucs-émissaires, au désir de réparation, à la puissance de domination, d’emprise, de manipulation, de réduction de l’autre… C’est l’humiliation négatrice de l’autre en milieux de travail, afin qu’en lui rien ne laisse une trace de l’être, ou de ce qui puisse avoir le moindre sens.
Réagir et agir: cela paraît si dérisoire, le mal étant si redoutable, si monstrueux !
Et si, malgré tout, le chemin de ce retournement passait par le respect ? Réapprendre à respecter, à respecter ce visage et ce corps qui me font face; considérer ainsi que les êtres et les choses sont tabou. Qu’ils exigent un regard et des procédures d’approche précautionneuses et toujours uniques. Par cette même Loi, et en vertu de cela, réapprendre à se respecter soi-même et à se faire respecter… Oui. Au nom même de ce qui est commun, mais qui reste toujours dangereusement exposé aux dénis de tous les noms ! Ils hurlent et réclament: C’est moi ou rien !
C’est sur ce chemin que l’on redécouvre et le sens et la force de toute protestation. Puisque la cruauté s’impose comme le mal par excellence: cette expérience que notre intelligence ne comprend pas et que notre volonté ne peut accepter, la conscience se rebelle (je paraphrase ici Jean Nabert, Essai sur le mal (10)). Notre conscience proteste contre cette fatalité, une revendication de justice. Elle ne saurait se satisfaire de l’aporie comme d’un lieu de réclusion. À côté de la cruauté et de son abime de néantisation, il est possible de voir autre chose et autrement. C’est pourquoi la protestation est l’autre nom de la plainte. Le cri échappe du mal et libère la plainte. Celle-ci peut en articuler une phénoménologie, «elle marque (…) en revanche la limite d’une herméneutique du mal» (11). Panne de sens : quand tout effort d’élucidation bégaie; le dévoilement, une trouée des ténèbres sur toute la terre depuis le Saint des saints !
***
Toutefois, l’élimination de Jésus a quand même donné lieu à une spiritualité sacrificielle d’une intensité et d’une fidélité résistante. Une horreur que transfigurent les chemins de croix que célèbre une mémoire de la Passion. Mais dont une réinterprétation vivace cherche toujours à en subvertir le cœur: à retourner le mal en son contraire. Comment est-il possible que cette cruauté, dénudée, débridée, soit devenue le point focal de la christologie, le lieu incontournable de la vascularisation théologique (12) ? C’est peut-être ici que, paradoxalement, il reste possible d’entendre encore et encore toute la clameur de la protestation. La croix n’est pas un remède; elle est une plainte et le demeure !
Aucune éthique du mal ne tient devant les carnages et les exécutions, toujours portées par leur lot d’acharnements et d’humiliations. Aucune argumentation sacrificielle ou réparatrice ne résiste en face de la barbarie. Si nous sommes des animaux cruels, nous sommes aussi étrangement dépositaires d’une promesse de l’Humain. Cette intuition d’être quelque chose et pas rien est un dépôt; c’est elle qui est une promesse et qui soutient la protestation. Elle est le secret et toute l’énergie de résistance.
Ce dépôt est à n’en point douter ce que vise la cruauté. Car c’est par cette protestation-résistance que nous tenons pour ne pas retomber dans l’informe et vide !
On peut reconnaitre cette interprétation dans l’ordinaire de la vie, par toutes les luttes qui mettent des digues à l’inhumanité, aux déprédations infligées à l’environnement. Car, à titre d’exemple, les actions de l’ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture) ou celles d’Amnesty international ne sont pas des simples mises en œuvre de l’éthique du bien, mais offrent à vrai dire des paraboles visibles de la protestation. Que dire de la Cimade, de telle ONG ou telle initiative aux prises avec les conséquences inhumaines des guerres, des crises écologiques toujours en prolifération sur le globe ! Refuser que rien ou personne ne soit rien, qu’il ne soit réduit à moins que rien: c’est s’opposer résolument à la néantisation.
Au fond, le combat contre cet au-delà de la violence humanise. Il replace dans l’existence partagée ce qui sombrait dans l’impénétrable rejet. Il permet que du néant renaisse ce qui était perdu.
Ce combat peut bien souvent passer par le sourire, celui de la Faiblesse face à la dérision ou au cynisme de «ce qui n’a pas de nom». Contre les fracas et les ricanements, le rire émerge de la seule chose qui le rend possible: l’être et les choses relèvent de ce que la haine ni l’orgueil n’ont jamais su dissoudre. Et cela rend léger le port de la protestation, l’épargne de l’acharnement, et peut-être enfin de sa propre violence cachée.
Relisant la pensée de Hegel sur le sens de la croix, Jürgen Moltmann note si judicieusement:
«Celui donc qui entre dans l’amour, et par amour dans la souffrance sans issue, et qui découvre combien la mort est mortelle, celui-là entre dans l’histoire de Dieu-homme. Sa déréliction est assumée dans la déréliction du Christ, et ainsi il peut demeurer dans l’amour, il n’a pas à nier le négatif et la mort, il peut les regarder en face» (13).
Au long de ce qui précède, mon propos n’a pas surmonté l’embarras de devoir évoquer des situations d’horreurs sans déguisements ni fioritures. La réalité terrifiante n’est pas uniquement ce qu’elles donnent à voir; mais par ce que ces scènes imposent à l’esprit comme désespoir, un nihilisme sans rédemption et sans issue ! Redisons-le: réduire un visage en poussière et cendres, à du RIEN, le néantiser, en sorte qu’aucune trace ne renseigne aucune mémoire, ni aucun régime d’être. La haine et l’hubris trônent alors et plastronnent, même pour la simple durée de leur temps !
La consolation, en revanche, est que quelque chose résiste, proteste, et qu’une plainte reste encore possible. Il y a sans doute un lien entre déréliction et néantisation. Mais ce lien n’est-il pas comparable à celui qui rajuste la résurrection à la création ex nihilo ?
«Je fais toute chose nouvelle» (14): c’est peut-être cela qui rend capable de regarder le Mal en face. Si l’on ne peut regarder Dieu en face sans mourir (Exode 20,33), pour vivre, en revanche, toiser le Mal est un devoir d’espérance.
Illustration: Lumumba (au centre) après son arrestation par des militaires congolais début décembre 1960 (Universal International News, 5 décembre 1960, CC0 1.0 Universel).
(1)Luddo de Witte, L’assassinat de Lumumba, Karthala, 2000, pp.258-338. L’auteur documente largement les événements qu’il relate sous forme d’une enquête criminelle. Une importante bibliographie est donnée comme des archives sollicitées.
(2) Une fureur folle: beaucoup s’imaginaient que l’homme était capable d’échapper même aux tirs à bout de bras !
(3) Une balle du calibre 7-62, tirée de la tête de Lumumba, aurait été déformée au contact avec sa boite crânienne ! Cf. de Witte, op.cit., pp.276 et 306. Cette mention pourrait n’être qu’une croyance magique faisant allusion à l’inflexibilité de Patrice Lumumba pour les uns (les Belges), à son invincibilité pour les autres (les Congolais).
(4) L’écrivain brazzavillois, natif de l’ex-Congo belge, décrira dans La vie et demie (Seuil, 1979) l’ordinaire de la violence politique post-coloniale qui, vu de loin, pourrait faire penser à la «banalité du mal» mais au premier degré !
(5) Cf. B. Govaerts et K. Schoetens, Histories: Kongolese vertellingen (VRT/Canvas, 21 et 28 octobre 1999), émissions consacrées à Patrice Lumumba, et comprenant un témoignage de Gérard Soete. De même, Humo, 5 octobre 1999, avec l’interview de Gérard Soete. Deux archives fournies par Ludo de Witte, op.cit., note 37, p.307.
(6) «… L’aversion des militaires belges pour Lumumba est « unanime » et « totale » et que « les hommes de Louis Marlière à Léopoldville, de Noël Dedeken à Bakwanga et de Frédéric Vanderwalle à Élisabethville ne versent aucune larme sur le sort du Premier Ministre déchu» (Jean-Claude Marlair, Les rêves des Noko, Présence militaire belge au Congo-Zaïre, Foxmaster, 1993, pp.111-112 (cité par Ludo de Witte, op.cit., p.277)).
(7) Histoire des protestants de France, (XVIe -XXIe siècle), Fayard, p.264.
(8) L’Herne, 2014, ensemble du chapitre 4.
(11) Jérôme Porée, Le mal, Homme coupable, homme souffrant, Armand Colin, 2000, p.144.
(12) On pourra lire André Dumas, La mort du Christ n’est-elle pas sacrificielle ?, Discussion d’objections contemporaines, (Études théologiques et religieuses 56/4 (1981), pp.577-591) où l’auteur discute les thèses de Paul Tillich et René Girard sur ce sujet.
(13) Jürgen Moltmann, Le Dieu crucifié, Cerf (Cogitatio fidei), 1999, p.294.
(14) Ésaïe 43,19; Apocalypse 21,5.
