Quand la sagesse parle au féminin
«Passer d’une logique de place accordée à une logique de vocation reconnue.» Pour Gisèle Alenge, qui intervenait lors du Jeudi du Défap du 17 septembre, l’étude de la figure féminine de la Sagesse au début du livre des Proverbes (mais aussi celle de la femme de valeur à la fin de ce livre) aide «à penser autrement»: «une figure féminine devient porteuse de parole, d’enseignement et de discernement» et nous rappelle que ce sont des «dimensions essentielles de la vie croyante». Pour les femmes de l’Église du Christ au Congo (à laquelle elle appartient) et d’autres Églises, c’est une incitation à enfin passer de la «participation effective» à la «mission partagée».
Visionner le Jeudi du Défap du 17 septembre avec Gisèle Alenge
Jean-Pierre Anzala. C’est un très grand plaisir de vous retrouver tous et toutes pour cette nouvelle saison des Jeudis du Défap. Nous accueillons aujourd’hui la pasteure et chercheuse Gisèle Alenge Wedianu, originaire de République démocratique du Congo, qui incarne le croisement fécond entre un ministère pastoral engagé, l’enseignement universitaire et la recherche théologique. Nous nous sommes connus pendant son séjour de recherche à Paris et à Strasbourg. Gisèle, vous êtes aujourd’hui enseignante et chargée de travaux à la Faculté de théologie de l’Université protestante du Congo (l’UPC) à Kinshasa, engagée dans une recherche doctorale ambitieuse: Figure féminine et discours sapientaux des Proverbes à Qohelet.
Au cœur de votre démarche: la question de la place, la valeur et la pertinence de la figure féminine dans la tradition de la sagesse biblique et comment l’interpréter aujourd’hui ? Votre objectif n’est pas seulement académique, il est aussi éthique et écclésial: vous ambitionnez de dépouiller les écrits sapientiaux des interprétations misogynes pour redécouvrir la dignité originelle de la femme créée à l’image de Dieu et actrice à part entière de l’histoire du salut. Vous voulez aussi faire dialoguer la sagesse biblique avec nos défis contemporains en montrant que la figure féminine est intrinsèquement liée à la quête de la sagesse divine, à l’édification de la société et, au-delà, au salut universel. Pour vous (et nous en avons beaucoup parlé), mener à bien cette recherche universitaire répond à une triple vocation: servir l’enseignement supérieur à l’UPC, mais aussi contribuer à la formation de la jeunesse africaine et participer (puisque vous êtes pasteure) à l’édification de votre Église, l’Église du Christ au Congo (ECC)… et peut-être bien au-delà. Votre ambition est d’apporter un éclairage pour renouveler notre regard sur le texte biblique, sur l’interprétation que nous pouvons lui apporter et sur le témoignage ecclésial aujourd’hui.
Quand la sagesse parle au féminin
Lecture sapientiale et ecclésiale de la figure féminine
Le cas de l’Église du Christ au Congo
Gisèle Alenge. Parler de la femme dans l’Église aujourd’hui peut sembler un sujet déjà largement exploré. Pourtant, lorsqu’on revient aux textes sapientiaux de la Bible, une figure particulière attire notre attention: la Sagesse, personnifiée au féminin. Dans le livre des Proverbes, particulièrement dans les chapitres 1 à 9, la Sagesse prend la parole. Elle appelle, enseigne, conseille et invite à choisir le chemin de la vie. Elle apparaît dans l’espace public comme une voix qui interpelle et qui transmet. Cette représentation féminine de la sagesse soulève alors une question: Que peut encore nous dire aujourd’hui cette figure féminine de la Sagesse ? C’est à cette question que notre réflexion voudrait répondre.
Il ne s’agit pas de faire de la Sagesse biblique un modèle directement transposable à l’Église contemporaine, ni de réduire notre réflexion à une simple revendication de la place des femmes. Il s’agit plutôt de prendre cette figure comme une ressource théologique et herméneutique permettant de réfléchir à la vocation, à la dignité, à la parole, aux dons et à la participation des femmes dans la mission de l’Église. Notre démarche nous conduira ainsi de la lecture sapientiale à la lecture ecclésiale pour aboutir à une contextualisation dans le cas de l’Église du Christ au Congo. Il ne s’agit pas d’opposer les femmes aux hommes, mais de réfléchir à la manière dont l’Église peut reconnaître et faire fructifier les dons et les vocations de tous ses membres au service de sa mission. Notre question centrale sera donc la suivante: comment la relecture de la figure féminine de la Sagesse peut-elle contribuer à penser autrement la vocation, la dignité et la participation des femmes à la mission de l’Église dans le contexte de l’Église du Christ au Congo ?
1. La figure féminine dans la littérature sapientiale
1.1. La Sagesse personnifiée, une voix féminine dans les Proverbes
Le livre des Proverbes offre une place remarquable à la représentation féminine de la sagesse. Dans les chapitres 1 à 9, la Ḥokhma (c’est-à-dire la sagesse) est personnifiée comme une femme qui parle, enseigne, interpelle et invite à choisir le chemin de la vie. En Proverbes 1,20-33, elle sort dans les lieux publics et adresse son appel à ceux qui l’écoutent. Cette représentation atteint un sommet en Proverbes 8: la Sagesse parle à la première personne: elle se présente comme étant auprès de Dieu et comme participant à l’œuvre de la création. Ce qui nous intéresse ici n’est pas simplement le fait que le mot hébreu soit grammaticalement féminin: le texte construit véritablement une figure féminine qui devient porteuse de parole, d’enseignement et de discernement. Claudia Camp (1) a particulièrement montré l’importance du fémin dans la construction littéraire et théologique de la Sagesse dans les Proverbes. C’est un élément important pour notre réflexion. Dans les Proverbes, le féminin n’est pas uniquement associé à la séduction, au danger ou à la sphère domestique. Il devient également le langage par lequel le texte fait entendre la sagesse qui enseigne et conduit vers la vie.
1.2. Une pluralité des figures féminines
La présence féminine dans les Proverbes ne se limite cependant pas à Dame Sagesse. Le livre met en scène plusieurs figures: la Sagesse, la Folie, la femme étrangère ou séductrice, l’épouse et enfin la femme des valeurs de Proverbes 31. Cette pluralité nous invite à éviter une lecture simpliste qui identifierait automatiquement toute figure féminine des Proverbes à une représentation positive de la femme. Certaines figures sont associées au danger, d’autres à la vie, à la sagesse et à la responsabilité. Notre attention se porte particulièrement sur la Sagesse parce qu’elle occupe une fonction singulière: elle devient sujet des paroles et médiatrice d’un enseignement. Cette perspective nous conduit naturellement vers Proverbes 31,10 à 31 avec la figure de Eshet-Ḥayil (אֵֽשֶׁת־חַ֭יִל), souvent traduite par femme vaillante, femme de valeur ou femme de force. Cette femme est active, entreprenante et capable de gérer des biens. Elle travaille, commerce, prend soin de sa maison et parle avec sagesse. Il faut toutefois conserver une prudence exégétique. La femme de Proverbes 31 ne doit pas être simplement identifiée à Dame Sagesse comme s’il s’agissait exactement du même personnage. Les deux figures présentent des ressemblances importantes mais aussi des différences. Ce qui les rapproche néanmoins est particulièrement intéressant. Le féminin est associé à la sagesse, à l’action, à la parole, à la responsabilité et à la fécondité.
1.3. Une figure qui ouvre une question théologique
À ce stade, nous ne voulons pas encore tirer directement des conclusions ecclésiologiques. Nous pouvons simplement retenir que la littérature sapientiale nous offre une représentation du féminin qui dépasse certaines catégories réductrices. La Sagesse parle, elle enseigne, elle interpelle, elle appelle au discernement. Et dans Proverbes 31, la femme de valeur agit, entreprend et transmet la sagesse. Ainsi, le texte nous place devant une question théologique importante: que signifie le choix d’une figure féminine pour exprimer et transmettre la sagesse ? Cette question constitue le point de départ de notre deuxième partie. La littérature sapientiale ne nous donne pas simplement une femme, elle nous donne une figure féminine qui porte la sagesse, la parole, le discernement et l’action.
2. De la lecture sapientiale à la lecture ecclésiale: un passage théologique
La première partie nous a permis de constater que la littérature sapientiale et particulièrement le livre des Proverbes donne une place importante à la figure féminine. Mais comment passer de ces figures bibliques à une réflexion sur l’Église aujourd’hui ? Ces passages demandent de la prudence. Il ne s’agit pas d’établir une équivalence directe entre Dame Sagesse et les femmes de l’Église contemporaine. La Sagesse est une personnification poétique et théologique. Elle n’est pas une femme historique dont la vie pourrait être reproduite comme un modèle institutionnel. Notre démarche est donc différente. La figure féminine de la Sagesse devient une ressource herméneutique. Autrement dit, elle nous aide à poser des nouvelles questions et à relire certaines réalités ecclésiales.
2.1. De la lecture sapientiale à la lecture ecclésiale
Le passage de la lecture sapientiale à la lecture ecclésiale ne signifie pas que nous quittons la Bible pour lui imposer nos préoccupations contemporaines. Il s’agit plutôt d’entrer dans un dialogue entre les textes bibliques et la réalité de l’Église. Dans les Proverbes, la Sagesse prend la parole, elle appelle publiquement, enseigne et invite au discernement. Cette dimension nous conduit à nous intéresser sur la place accordée dans la communauté croyante à la parole, au discernement et aux dons. La question n’est donc pas: Dame Sagesse représente-t-elle directement la femme dans l’Église ? Ce serait aller trop loin. La question est plutôt: Que produit théologiquement une lecture biblique dans laquelle une figure féminine devient porteuse de parole, d’enseignement et de discernement ?
C’est ici que notre réflexion rejoint la vie ecclésiale. Une Église n’est pas seulement une institution qui distribue des fonctions. Elle est une communauté de croyantes et de croyants appelés à participer chacun selon sa vocation et ses dons à la mission commune. Ainsi, la question de la femme ne peut être réduite à une simple revendication des places. Elle touche à la manière dont l’Église reconnaît l’évocation et discerne les dons qui existent en son sein. Cette approche peut être mise en dialogue avec la réflexion de Letty Russell (2) sur l’Église comme communauté des disciples appelés à participer ensemble à la mission de Dieu.
2.2. Vocation et dignité
Le premier déplacement concerne donc la vocation. Avant de demander quelle place occupe la femme dans l’Église, nous pouvons poser une question plus fondamentale: quelle est sa vocation ? Et comment cette vocation est-elle reconnue ? Parler de vocation signifie reconnaître que la personne appelée à la vie chrétienne est également appelée à participer à la mission de Dieu. La vocation ne commence donc pas avec une fonction ou un titre. Elle précède la reconnaissance institutionnelle.
Le deuxème déplacement concerne la dignité. La dignité de la personne ne dépend pas du niveau de responsabilité qui lui est confié. Elle trouve sa profondeur dans son appartenance à Dieu et dans sa vocation chrétienne. Réfléchir à la dignité des femmes dans l’Église signifie refuser de les considérer uniquement en fonction des tâches qu’elles accomplissent ou des fonctions qui leur sont accordées. C’est pourquoi notre démarche cherche à déplacer le regard de la place occupée vers la vocation reconnue, de la présence vers la participation, du service accompli vers le don discerné et valorisé.
2.3. Une participation au service de la mission commune
La reconnaissance de la vocation et de la dignité ne constitue cependant pas une fin en soi. Elle s’ouvre sur la participation à la mission de l’Église. La question n’est donc pas simplement: Comment donner davantage des places aux femmes ? Elle devient: Comment l’Église peut-elle reconnaître, discerner et faire fructifier les dons et les vocations de ses membres afin que tous participent à sa mission ? Cette perspective permet d’éviter une opposition entre hommes et femmes. La question devient ecclésiale avant d’être seulement sociale: Quelle Église voulons-nous être, et comment concevons-nous la participation à sa mission ?
La figure féminine de la Sagesse apporte ici une lumière particulière. Elle nous rappelle que la parole, le discernement et la transmission sont des dimensions essentielles de la vie croyante. Une lecture ecclésiale attentive peut alors poser cette question: Comment la voix, les dons et les responsabilités des femmes sont-ils accueillis dans la mission commune ? Notre réflexion a donc parcouru un deuxième chemin. Nous sommes partis de la figure féminine de la Sagesse pour arriver à une interrogation sur la vocation, la dignité et la participation à la mission de l’Église. Mais une réflexion théologique doit aussi rencontrer une réalité concrète. C’est pourquoi nous allons maintenant passer à notre étude de cas: L’Église du Christ au Congo.
3. Le cas de l’Église du Christ au Congo: de la réflexion théologique aux réalités ecclésiales
Après avoir parcouru le chemin qui va de la figure féminine de la Sagesse à une réflexion sur la vocation, la dignité et la participation à la mission de l’Église, il faut maintenant rencontrer une réalité concrète. Notre réflexion prend ici pour cadre l’Église du Christ au Congo (ECC) qui constitue un cadre important du protestantisme en République démocratique du Congo. Elle rassemble un grand nombre des différentes communautés chrétiennes protestantes dans une dynamique de communion, de témoignage et de service. L’ECC ne constitue pas une réalité entièrement uniforme: les pratiques, les structures et les possibilités de participation peuvent varier d’une communauté à l’autre. Cette diversité est importante pour notre réflexion. Notre objectif n’est donc pas de porter un jugement global sur l’ECC. Il s’agit plutôt du situer notre question théologique. Comment la vocation, la dignité et la participation des femmes sont-elles pensées et vécues dans la mission de l’Église ?
3.1. Lire la réalité ecclésiale à la lumière de la vocation et de la dignité
La première question n’est pas simplement: Quelle place les femmes occupent-elles dans l’Église ? La question est plus profonde: Comment leur vocation et leur dignité sont-elles reconnues dans la vie et la mission de l’Église ? Cette distinction est essentielle. Parler uniquement de place peut nous conduire à regarder seulement les fonctions ou les positions occupées. Parler de vocation et de dignité nous invite à considérer la femme comme une personne appelée par Dieu et comme un véritable sujet de la vie ecclésiale.
C’est ici que notre lecture sapientiale peut éclairer notre réflexion. Dans les Proverbes, la figure féminine de la Sagesse prend la parole, enseigne, appelle et invite au discernement. Nous ne disons pas toujours que Dame Sagesse représente directement les femmes de l’Église. Mais cette figure nous aide à poser une question importante: Comment l’Église acueille-t-elle la parole, les dons et les capacités dont les femmes sont porteuses ?
3.2. La participation à la mission de l’Église: réalité et défi
Les femmes ne sont pas étrangères à la vie des Églises. Elles participent déjà sous différentes formes à la transmission de la foi, à l’évangélisation, à l’éducation, à la prière, à l’accompagnement des familles et aux œuvres de solidarité. Il serait donc inexact de les présenter comme absentes de la mission ecclésiale, mais il faut distinguer présence, service et participation. Une personne peut être très présente dans la vie d’une Église et accomplir de nombreux services sans participer pleinement aux espaces de discernement, de responsabilité ou de décision.
C’est ici que notre réflexion prend toute sa force. Il ne s’agit pas de nier ce que les femmes font déjà. Il s’agit plutôt de se demander: Comment passer d’une participation réelle à une participation davantage reconnue, valorisée et assumée dans la mission commune ? Dans certaines composantes de l’ECC, des initiatives et des structures témoignent déjà d’une prise en compte de cette question, notamment à travers la formation et le leadership des femmes. Ces réalités doivent toutefois être considérées avec nuance. Elles ne permettent pas de généraliser automatiquement à l’ensemble de l’ECC, dont les communautés connaissent des histoires et des pratiques diverses.
3.3. Les défis d’une participation pleinement reconnue
Nous pouvons alors éviter deux extrêmes.
Le premier serait d’affirmer que les femmes sont absentes de la mission de l’Église. Ce serait ignorer leur engagement réel et souvent considérable.
Le second serait de penser que parce que des femmes sont présentes et actives, la question de leur participation est entièrement résolue. La réalité est plus complexe.
Le défi consiste à réfléchir aux conditions dans lesquelles la reconnaissance de la vocation peut se traduire par une participation effective et féconde. Autrement dit: Comment faire en sorte que les dons des femmes soient non seulement utilisés dans certaines activités, mais aussi discernés, reconnus et valorisés pour le bien de la mission commune ? Cette question ne doit pas être comprise comme une opposition entre les hommes et les femmes. Elle concerne plus largement la manière dont l’Église comprend ses vocations, ses responsabilités et sa mission.
La figure féminine de la Sagesse nous rappelle ici quelque chose d’essentiel. La Sagesse n’est pas silencieuse: elle parle, elle enseigne, elle appelle au discernement. Cette question rejoint également la réflexion de Funlola Olojede (3), qui relie la figure de «Woman Wisdom» dans les Proverbes à partir d’une perspective africaine et éthique. Une Église attentive à la sagesse est donc appelée à discerner les voix et les dons qui émergent en son sein.
3.4. Vers une relecture ecclésiale de la vocation et de la participation
Nous arrivons ainsi à la perspective constructive de notre réflexion. Il ne s’agit pas d’importer dans l’Église un modèle tout fait ni simplement de réclamer une place pour les femmes. L’enjeu est plus profond: repenser la participation à partir de la vocation. Si la vocation précède la fonction, si la dignité précède la responsabilité institutionnelle, alors l’Église est appelée à se demander comment elle reconnaît et accompagne les dons de ses membres.
Notre relecture de la figure féminine de la Sagesse nous conduit ainsi à un déplacement important: passer d’une logique de place accordée à une logique de vocation reconnue. Dans cette perspective, la participation des femmes n’apparaît plus comme une concession ou comme une question secondaire. Elle devient une interrogation sur la capacité de l’Église à discerner les dons que Dieu lui confie. Le véritable horizon est donc la mission partagée. Une Église appelée à témoigner de l’Évangile a besoin de faire fructifier les dons, les compétences, les paroles et les vocations de tous ses membres. Ainsi, la reconnaissance de la vocation et de la participation des femmes ne diminue pas la mission de l’Église. Elle peut contribuer à l’enrichir et à la rendre plus féconde.
Nous pouvons retenir que la question n’est pas simplement de savoir si les femmes participent à la mission de l’Église (car leur présence et leur engagement sont déjà manifestes). L’enjeu est plutôt de discerner comment cette participation peut être reconnue comme une vocation, soutenue comme une responsabilité et valorisée au service de la mission commune.
Conclusion générale
Au terme de cette réflexion, notre parcours nous a conduit de la figure féminine de la Sagesse dans les Proverbes à une interrogation plus large sur la vocation et la mission de l’Église.
Nous avons découvert une Sagesse qui parle, qui enseigne, qui appelle et qui invite au discernement. Cette figure féminine ne doit pas être directement identifiée aux femmes de l’Église contemporaine. Elle constitue plutôt une ressource herméneutique qui nous permet de poser autrement la question de la vocation, de la dignité, de la parole et des dons dans la communauté croyante.
C’est ainsi que nous sommes passés de la lecture sapientiale à la lecture ecclésiale. Ce passage nous a conduit à dépasser une question souvent formulée en termes de place de la femme dans l’Église. La question devient alors plus profonde: Comment l’Église reconnaît-elle les vocations, les dons et la dignité de celles et de ceux qui sont appelés à participer à sa mission ?
Le cas de l’Église du Christ au Congo nous a permis de confronter cette réflexion théologique à une réalité ecclésiale concrète. Nous avons vu que les femmes sont déjà présentes et engagées dans la vie et la mission de l’Église. Il ne serait donc ni juste ni pertinent de parler d’une absence des femmes. Mais la présence ne signifie pas nécessairement une participation pleinement reconnue. C’est pourquoi le véritable enjeu n’est pas simplement de donner une place aux femmes, il est de créer des conditions permettant de reconnaître leur vocation, de respecter leur dignité, de discerner leurs dons et de favoriser leur participation effective à la mission commune. Cette perspective nous permet également d’éviter une opposition entre les hommes et les femmes. Il ne s’agit pas de penser la mission de l’Église en termes de concurrence mais en termes de complémentarité de dons, de discernement, de vocation et de responsabilité partagée.
Ainsi notre réflexion nous conduit à un triple déplacement: de la place vers la vocation, de la présence vers la participation, de la participation vers la mission partagée. C’est ici que la figure féminine de la Sagesse retrouve toute sa portée. Elle nous rappelle que la Sagesse parle, enseigne, interpelle et appelle au discernement. Elle nous invite donc à interroger nos propres pratiques ecclésiales. Sommes-nous capables d’entendre, de reconnaître et de faire fructifier toutes les voix et tous les dons que Dieu met au service de l’Église ? Dans le contexte de l’Église du Christ au Congo, cette question devient une invitation au discernement et à une relecture de nos pratiques ecclésiales.
Notre message final est donc le suivant: quand la Sagesse parle au féminin, il ne s’agit pas simplement de parler de la femme. Il s’agit d’apprendre à regarder autrement la vocation, la dignité et les dons que Dieu met au service de son Église. Dans le contexte de l’ECC, cette relecture nous invite à passer d’une logique de présence à une logique de vocation reconnue, de participation effective et de mission partagée. Notre réflexion ne prétend donc pas avoir épuisé la question. Elle voudrait simplement ouvrir un chemin, relire, discerner et agir, relire les textes avec attention, discerner les vocations avec sagesse et agir afin que les dons reçus puissent contribuer pleinement à la mission de l’Église.
Illustration: lors du culte en lingala avec Sainte Cène à la cathédrale du Centenaire protestant (Paroisse internationale protestante de Kinshasa, Radiotélévision ECC) le 5 juillet 2026.
(1) Wisdom and the Feminine in the Book of Proverbs, Almond-JSOT Press (Bible and Literature Series 11), 1985. Claudia Camp a enseigné à la Texas Christian University (Fort Worth). C’est une spécialiste de la littérature sapientiale biblique et de ses figures féminines.
(2) Letty Russell (1929-2007) a été la première pasteure de l’Église presbytérienne aux États-Unis en 1958 et l’une des pionnières de la théologie féministe qu’elle a enseigné à la Harvard Divinity School de 1974 à 2001.
(3) Toward an African Feminist Ethics and the Book of Proverbs, in Susanne Scholz (éd.), The Oxford Handbook of Feminist Approaches to the Hebrew Bible, Oxford Academic, 2020, pp.129-139. Funlola Olojede enseigne les études de genre à la Faculté de théologie de l’Université Stellenbosch (Le Cap, Afrique du Sud), elle travaille à une «interprétation féministe de l’Ancien Testament dans une perspective africaine». Voir quelques-unes de ses publications.

