Quand les mots deviennent des armes: les pièges du campisme
«Comment prendre position sans devenir aveugle, comment défendre les siens sans nier les autres, et comment lutter contre une injustice sans se donner préalablement le droit d’en ignorer une autre» ? Prolongeant sa réflexion sur la «dégradation du langage public», Jean-Paul Sanfourche s’appuie ici sur la démarche de Delphine Horvilleur qui réexamine ses attitudes consécutives au 7-octobre et à la guerre de Gaza: «Non plus demander comment désarmer les mots, mais comprendre ce qui les arme et les réarme; non plus seulement rappeler la dignité de l’autre, mais interroger les mécanismes qui nous rendent parfois incapables de la reconnaître».
«Il me semble que nous sommes à la porte terrifiante d’un monde où les mots n’ont plus de sens, ni la vérité d’ailleurs. Un temps où les meutes hurlent, où les gens ne lisent plus. (…) Les mots ne servent plus aujourd’hui qu’à fédérer un camp pour mettre à mort, comme des matadors, la personne en face» (Delphine Horvilleur) (1).
«J’ai le sentiment que c’est la fin des mots, et la fin des mots, c’est peut-être la fin des mondes» (Delphine Horvilleur) (2)
«Jamais se taire quand des êtres humains endurent la souffrance et l’humiliation où que ce soit» (Élie Wiesel) (3).
Prolonger une réflexion pour en éprouver les exigences
Dans une précédente contribution, Désarmer les mots: la Parole souveraine, dernière demeure de la dignité (4), je m’interrogeais sur la dégradation du langage public, sur la violence des mots devenus des instruments d’exclusion et sur la nécessité de préserver, au cœur de nos désaccords, la dignité irréductible de toute personne. Il s’agissait alors de tenter de penser les conditions éthiques et spirituelles d’une parole qui ne renonce ni à la vérité ni à la confrontation, mais qui refuse aussi de faire de l’autre un ennemi dont l’humanité pourrait être ignorée ou négligée. Mais il est rare que la réflexion s’achève dès ses premières formulations. Si elle appelle un prolongement, ce n’est pas pour redire ce qui a déjà été dit, mais pour en éprouver parfois les exigences au contact de la réalité. La présente contribution, en déplaçant la perspective, veut s’inscrire dans ce prolongement.
Affirmer que les mots doivent être désarmés et que la dignité humaine ne saurait dépendre de nos appartenances ne permet pas de mesurer l’intime difficulté lorsque les blessures de l’histoire, la peur et la solidarité envers les siens semblent nous commander de regarder ailleurs et autrement. À cet égard, le conflit israélo-palestinien constitue une épreuve particulièrement aiguë. Celle de notre capacité à tenir ensemble des exigences que la logique des camps s’applique à rendre incompatibles: reconnaître une souffrance sans toutefois en effacer une autre, demeurer fidèle à une mémoire sans toutefois la transformer en frontière infranchissable de l’empathie, prendre position sans toutefois renoncer à examiner les aveuglements de son propre camp.
C’est donc à partir de la démarche courageuse de Delphine Horvilleur, de son interrogation sur le silence initial qui fut le sien face à la souffrance palestinienne et de sa réflexion sur le campisme, que je voudrais prolonger la réflexion. Non plus demander comment désarmer les mots, mais comprendre ce qui les arme et les réarme; non plus seulement rappeler la dignité de l’autre, mais interroger les mécanismes qui nous rendent parfois incapables de la reconnaître. Le véritable enjeu n’est pas de répéter sans cesse une exigence de nuance. Il n’est pas non plus de distribuer selon une fausse équité les responsabilités à parts égales. Non, le véritable enjeu est de savoir si nous pouvons rester fidèles à nos convictions sans leur permettre de décider, à notre place, quelles souffrances méritent d’être entendues. En ce sens, le campisme n’est pas un thème supplémentaire; il est peut-être l’une des épreuves les plus difficiles de l’éthique de la parole que nous tentions précédemment de penser.
Une entreprise remarquable, une démarche essentielle
Il est des conflits qui ne détruisent pas seulement des villages, des villes, des familles et des vies. Ils détruisent aussi le langage avec lequel nous tentons désespérément de les comprendre. Les mots demeurent mais leur sens s’endurcit et c’est comme s’il leur échappait. Les discours se déroulent côte à côte, sans répliques, les conversations devenant presqu’impossibles. Chacun parle au nom de sa douleur, de son histoire, de ses morts. Bientôt la reconnaissance de la souffrance de l’autre constituera une trahison envers les siens.
C’est au cœur de cette fracture que se situe la réflexion de Delphine Horvilleur. Sa parole est singulière et nous touche profondément. C’est la parole d’une rabbine, d’une intellectuelle juive, qui se définit comme sioniste. Profondément marquée par les massacres du 7 octobre 2023, elle s’interroge aujourd’hui sur son propre silence initial face à la souffrance des Palestiniens. Démarche difficile et douloureuse, hautement respectable. Dans son livre Sermon sous les décombres, elle relit ses «paroles de Torah», entre le 7 octobre et la libération des derniers otages israéliens en octobre 2025. Entreprise remarquable et démarche essentielle que celle de comprendre comment la guerre a meurtri sa conscience avant de désigner, sans les minimiser, les fautes du camp adverse. Dans l’entretien qu’elle a eu avec David Abiker, dans l’émission L’invité de la matinale (5), elle ne parle pas depuis un lieu abstrait qui serait à égale distance de toutes les douleurs, mais depuis une appartenance, une mémoire partagée et une blessure. Parce qu’elle sait. Elle sait ce que signifie avoir peur pour les siens. Elle sait que la haine antisémite n’a pas disparu. Elle sait que l’histoire des persécutions n’est peut-être pas une page définitivement tournée. Mais elle sait aussi et reconnaît que la sidération l’a totalement habité, rendant bien difficile la reconnaissance et la formulation de la souffrance palestinienne.
Les propos qu’elle tient dépassent le conflit israélo-palestinien parce qu’ils nous placent devant des questions que nous devons nous poser. Comment rester fidèle aux siens sans devenir aveugle aux autres ? Comment faire de sa mémoire une exigence de justice et non une frontière aveugle de l’empathie ?
Traumatisme et angle mort: quand la douleur aveugle
Qu’il serait facile de reprocher à Delphine Horvilleur d’avoir tardé à parler des victimes palestiniennes sans prendre la mesure de ce que le 7 octobre a représenté pour elle et pour une partie du monde juif ! Les massacres, les viols, les enlèvements, la violence dirigée contre des civils israéliens ont ravivé en nous tous une peur historique qui ne peut se réduire à l’événement proprement dit. Pour ceux qui portent la mémoire de la Shoah et des persécutions antisémites, le retour de la violence contre les Juifs réveille la question terrible de la vulnérabilité: que vaut la promesse du «plus jamais ça» si la menace persiste ? La rabbine décrit cet état de sidération et ne s’en exonère pas. Dans la mémoire des tragédies passées, elle reconnaît que la douleur des siens l’a d’abord empêchée d’entendre pleinement la souffrance des Palestiniens innocents, de trouver les mots permettant de la nommer. Aveu qui, peut-être, constitue le point fort de sa démarche. Elle ne présente pas l’aveuglement comme une faute propre aux autres, mais comme une faiblesse humaine dont elle a fait l’expérience.
Un traumatisme ne déforme pas nécessairement notre perception parce qu’il nous rendrait indifférents. Mais il peut nous enfermer dans une douleur si intense que nous ne parvenons plus à accueillir celle qui vient d’ailleurs. Alors tout notre être est mobilisé pour protéger les nôtres, retrouver les disparus, réclamer justice, conjurer la répétition de l’histoire. Alors entendre une autre souffrance peut être vécu comme une diminution de la première, presque comme une injonction à détourner le regard de ses propres morts. Là naît ce que Delphine Horvilleur nomme «campisme». Quand l’empathie devient exclusive et conduit à croire qu’il faut choisir entre les victimes. Comme si la reconnaissance des unes menaçait ou effaçait la mémoire des autres. Piège d’autant plus redoutable qu’il se nourrit de sentiments légitimes. Qu’y a-t-il de condamnable à être solidaire des siens ? Mais une douleur légitime peut devenir un angle mort lorsqu’elle empêche de reconnaître que d’autres êtres humains souffrent, eux aussi, dans leur chair et dans leur propre histoire.
La guerre à Gaza rend cette contradiction insoutenable. Les massacres du 7 octobre et les souffrances des familles israéliennes ne disparaissent pas devant les morts palestiniens. Pas plus que leur souvenir ne relègue au second plan les destructions, les déplacements forcés et la détresse des civils palestiniens. Les responsabilités, les actes et les situations doivent être examinés avec précision; ils ne sont pas identiques. Mais cette exigence de distinction ne saurait justifier une hiérarchie dans la valeur accordée aux vies humaines. Ce propos ne consiste pas à mettre toutes les souffrances sur le même plan mais il invite à refuser qu’une souffrance en annule une autre. C’est une exigence particulièrement difficile: reconnaître que l’on peut être profondément blessé et néanmoins toujours responsable de la manière dont on regarde et juge le monde. Si la mémoire peut parfois expliquer nos aveuglements, elle ne nous dispense pas, malgré une intime difficulté, de les interroger.
Dangereuse perversion sémantique…
Et cette intime difficulté se transforme en un phénomène collectif lorsque les mots deviennent les garants d’une allégeance. Alors que des termes comme sionisme, antisionisme, résistance, terrorisme ou génocide (6) renvoient à des réalités politiques, historiques et juridiques précises, ils deviennent des mots de passe et permettent de reconnaître son camp, de suspecter les autres et de décider, sans argumentation préalable, à qui l’on pourra accorder sa confiance. Sioniste, Delphine Horvilleur refuse que ce terme soit confisqué par une unique interprétation. Elle l’associe au droit des Juifs à l’autodétermination sur une terre à laquelle ils sont historiquement liés. Mais elle affirme simultanément que les Palestiniens ont pleinement droit à la sécurité, à la dignité et à l’autodétermination. Pour elle, ni les Juifs ni les Palestiniens ne disparaîtront de cette terre: toute perspective politique qui ignorerait cette réalité humaine condamnerait la région à la prolongation du conflit. Position lucide qui n’occulte pas les profonds désaccords, qui ne signifie pas que toute critique du sionisme serait antisémite, qui ne nie pas non plus que toute revendication sioniste pourrait être à l’abri de toute critique. Position exigeante: les termes employés doivent être explicités afin que l’on puisse distinguer la négation du droit d’un peuple à exister, la critique d’un gouvernement et l’opposition à une politique déterminée. Si le sens des mots se fige en signification unique, ils deviennent des étiquettes, cessant de permettre toute compréhension de la complexité et servant dès lors à prononcer des exclusions.
Cette perversion sémantique agit de part et d’autre. Certaines voix qui dénoncent – avec raison – les souffrances palestiniennes se montrent incapables de reconnaître pleinement les victimes israéliennes. D’autres voix qui défendent – également avec raison – le droit des Israéliens à vivre en sécurité minimisent les conséquences humaines des opérations militaires à Gaza. Ainsi la solidarité devient-elle sélective et partisane, le principe moral se trouvant subordonné à l’appartenance.
…et dangereuse logique
Car cette logique est d’autant plus dangereuse qu’elle se présente volontiers sous l’apparence d’une obligation morale. Que reproche-t-on à l’autre, sinon de ne pas avoir d’abord condamné le crime que l’on juge prioritaire ? On suspecte ses silences et il doit prouver son innocence avant même d’être entendu ! Comme si le sens accordé aux mots – signes de reconnaissance – équivalait à un examen de loyauté envers un camp. Un temps où les meutes hurlent… La parole condamne, s’inscrit via les réseaux sociaux, participe à une campagne de disqualification. L’adversaire, dont on refuse d’entendre les arguments, est celui que le groupe désigne et se donne pour confirmer sa propre cohésion. Le discours de la meute est la mise en scène abjecte de l’humiliation de l’autre devenue spectacle, la violence verbale étant preuve de vertu. Heureusement, la responsabilité d’individus isolés mais lucides ne disparaît pas derrière la violence du groupe. Pour ceux-là, il reste toujours possible d’enrayer cette haine aveugle, de lire, de vérifier, de reconnaître une erreur ou de récuser une accusation injustifiée. Cette honnêteté à un coût: elle expose à la suspicion des siens, à l’isolement, parfois à l’accusation de trahison.
Delphine Horvilleur est de ceux-là; elle connaît le prix de cette honnêteté intellectuelle. Elle décrit la position inconfortable de celle qui se trouve prise entre ceux qui lui reprochent de ne pas en avoir dit assez sur Gaza et ceux qui considèrent que le fait même d’en parler revient à offrir des armes à l’adversaire. Elle ne se présente pas comme extérieure à la mêlée, mais comme une voix que les exigences contradictoires des camps voudraient, chacune, ramener à leur propre récit. Parce que le courage n’est pas de dénoncer uniquement le camp opposé, mais à savoir aussi parler contre les attentes de son propre groupe. À accepter de ne pas être entièrement compris, à défendre une exigence morale même lorsqu’elle ne procure aucun bénéfice identitaire. À contre-courant de la logique du camp.
Une exigence d’humanité, non de neutralité
En déduire la nécessité de la nuance serait insuffisant, car ce qui est en jeu est bien plus profond. C’est la possibilité de continuer à reconnaître l’autre comme un être humain, même lorsque l’histoire, la peur, la colère poussent à le réduire et à le confondre à une identité collective. Dans la tradition philosophique, Hannah Arendt rappelle que la vie politique repose sur la pluralité: nous partageons un monde sans le voir depuis une position identique. Cette différence n’est pas une anomalie qu’il faudrait éliminer mais qui nous oblige à confronter nos perspectives et à reconnaître les limites de notre propre regard. Prétendre que notre camp possède à lui seul la vérité, c’est renoncer à cette pluralité et vouloir transformer le monde commun en territoire de confrontation.
«Un temps où les meutes hurlent, où les gens ne lisent plus.» Ou qui ne lisent plus véritablement. Qui ne laissent plus une pensée se déployer, ou qui ne le tolèrent plus; qui refusent de rencontrer les contradictions, les nuances, les certitudes et les hésitations que tisse le récit de l’autre. Qui ne consentent pas à cette possibilité dérangeante de trouver quelque chose de juste dans un texte qui déplaît ou, réciproquement, quelque chose de contestable dans un discours auquel ils adhèrent. Qui n’ont pas la patience de la lecture, celle qui résiste aux évidences immédiates, celle qui est au fond une forme de respect. Peut-on décider d’avance ce que l’autre peut vouloir dire ? Lire, écouter et converser demandent de suspendre un instant le réflexe de défense. Il faut accepter de rencontrer un récit qui dérange, d’entendre une douleur qui ne ressemble pas à celle que l’on éprouve, de reconnaître qu’une parole adverse puisse contenir une vérité. Cela ne signifie ni tout excuser ni renoncer à juger. Il s’agit de ne pas confondre la compréhension de l’autre avec l’approbation de ses actes.
Delphine Horvilleur voit dans la conversation une possibilité de transformation. Échanger véritablement, c’est oser prendre le risque de modifier son point de vue, de découvrir au moins que le réel ne se laisse pas enfermer dans les catégories dont nous disposerions. Son travail d’autocritique donne à cette idée une portée concrète: elle accepte de relire ses propres discours, d’identifier ce qu’ils n’ont pas su dire et de mesurer ce que la douleur avait rendu invisible.
Il y a là, évidemment, – mais faut-il le préciser ? – une leçon qui dépasse la seule situation israélo-palestinienne. Nous sommes tous exposés à la tentation de faire de nos blessures des frontières, de nos mémoires des absolutions, de nos convictions des refuges contre toute remise en question. La fidélité aux siens devient dangereuse lorsqu’elle interdit de voir ce que les siens font parfois subir aux autres. Mais la critique de son propre camp ne signifie pas qu’on cesse de lui appartenir: elle est une forme de fidélité plus exigeante, parce qu’elle refuse de sacrifier les principes à la protection d’un groupe et à son appartenance.
L’empathie que défend Delphine Horvilleur n’est pas une vague émotion de circonstance. Elle n’est pas une obligation pseudo-morale de distribuer les torts à parts égales, selon cette fausse équité que nous dénoncions précédemment. Elle consiste à préserver la capacité de reconnaître la souffrance humaine sans lui demander de justifier d’abord son identité. Il ne s’agit pas non plus d’exiger des victimes qu’elles dialoguent avec ceux qui les menacent, ni de substituer la conversation à la justice. Il s’agit de préserver, pour ceux qui parlent, qui écrivent, qui gouvernent et qui jugent, une responsabilité fondamentale: ne pas laisser la défense d’une cause abolir les exigences humaines qui devraient la guider.
La question n’est donc pas de savoir comment rester neutre au milieu de la violence. Elle est de savoir comment prendre position sans devenir aveugle, comment défendre les siens sans nier les autres, et comment lutter contre une injustice sans se donner préalablement le droit d’en ignorer une autre.
Une fidélité sans exclusion
La parole de Delphine Horvilleur est forte dans la mesure où elle ne propose pas une sagesse qui se situerait au-dessus du conflit. Elle s’énonce depuis une histoire, une appartenance et une douleur réelles. Elle reconnaît que cette douleur a pu altérer son regard, qu’il lui a fallu du temps pour trouver les mots capables de nommer la souffrance des Palestiniens. Son autocritique courageuse ne diminue en rien son engagement; elle en révèle le coût et l’exigence.
Le campisme commence lorsque l’on croit devoir choisir les souffrances que l’on est autorisé à reconnaître. Il s’aggrave lorsque les mots deviennent des armes, que le débat se transforme en procès et que l’adversaire est réduit à une identité dont il ne pourrait plus sortir. Résister à cette logique ne signifie ni renoncer à ses convictions ni confondre les responsabilités. Cela signifie refuser que l’appartenance décide seule de notre jugement. C’est pouvoir défendre le droit d’Israël à exister et celui des Palestiniens à vivre libres, en sécurité et dans la dignité, sans que la reconnaissance de l’un serve à nier celle de l’autre.
L’exigence de Delphine Horvilleur est aussi simple qu’elle est difficile: ne pas laisser la souffrance des nôtres nous rendre incapables de voir celle des autres. Dans un monde où chacun est sommé de choisir son camp, préserver cette possibilité n’est ni faiblesse ni neutralité. C’est une manière de rester fidèle à ce que nos convictions prétendent défendre.
«Jamais se taire quand des êtres humains endurent la souffrance et l’humiliation ou que ce soit.» La véritable épreuve de notre humanité ne se mesure pas seulement à la compassion que nous éprouvons pour ceux qui nous ressemblent. Elle se mesure aussi à ce qu’il nous reste de compassion lorsque nous regardons ceux que nous avons appris à considérer comme nos adversaires.
De la mémoire à la responsabilité
Désarmer les mots, c’est refuser que la parole devienne une arme de disqualification et que l’adversaire soit dépouillé de son humanité. Résister au campisme, c’est reconnaître que la fidélité aux siens ne saurait exiger l’aveuglement devant la souffrance des autres. Se souvenir, enfin, c’est comprendre que la mémoire ne vaut pas seulement par ce qu’elle préserve du passé, mais par ce qu’elle nous oblige à reconnaître et à empêcher dans le présent.
La mise en dialogue de la réflexion déjà engagée sur le Zakhor (7) avec celle menée ici et déjà dans Désarmer les mots : la Parole souveraine, dernière demeure de la dignité, me semble prendre toute sa portée. Si la mémoire juive porte le souvenir des persécutions, de l’exil et de la Shoah, elle ne peut être réduite à la seule protection d’une identité blessée. Elle porte aussi une exigence de justice, une vigilance envers l’oppression et une responsabilité à l’égard de l’étranger et du vulnérable. Aussi, la fidélité à cette mémoire ne consiste pas à soustraire Israël à toute critique; elle ne consiste pas non plus à délégitimer son existence. Elle invite, par contre, à interroger les actes d’un État à la lumière des principes moraux dont son histoire et sa tradition sont également porteuses.
Une mémoire purement victimaire se replierait sur elle-même, s’enfermant dans un monologue identitaire (8). La parole doit rendre possible la reconnaissance de l’autre et non travailler à l’exclure. La fidélité doit nous rendre plus attentifs aux exigences, aux valeurs de notre héritage et ne surtout pas nous autoriser à nous en affranchir lorsque leur respect devient douloureux. Peut-être est-ce là, finalement, le sens profond de Zakhor: se souvenir suffisamment pour ne pas oublier ce que la souffrance nous a appris de la vulnérabilité humaine. Non pour installer les peuples dans une culpabilité perpétuelle, ni pour enfermer les générations présentes et à venir dans les fautes du passé, mais pour leur transmettre une authentique responsabilité. La mémoire vivante n’est pas celle qui entretient indéfiniment la blessure. C’est celle qui transforme la blessure en vigilance et la vigilance en exigence de justice.
Désarmer les mots, résister au campisme, demeurer fidèle à la mémoire: ces trois impératifs sont exigeants; ils relèvent d’une même éthique. Ils nous rappellent que l’épreuve ultime de nos convictions ne réside pas dans la force avec laquelle nous les proclamons, mais dans notre capacité à leur rester fidèles sans cesser de reconnaître l’humanité de ceux qui ne partagent ni notre histoire ni notre appartenance.
La véritable trahison de la mémoire serait peut-être moins d’oublier ce que nous avons subi que d’oublier, à travers cette souffrance même, ce qu’elle nous oblige à ne jamais infliger à autrui.
Illustration: manifestation pro-palestinienne à Paris le 11 novembre 2023 (photo Guallendra, CC0 1.0).
(1) Delphine Horvilleur, rabbine: «Après le 7-Octobre, il m’a fallu du temps pour parler de la souffrance des Palestiniens innocents», entretien avec Virginie Larousse, Le Monde, 11 octobre 2026.
(2) « J’ai le sentiment que c’est la fin des mots, et la fin des mots, c’est peut-être la fin des mondes »: Delphine Horvilleur revient sur le dialogue impossible et la parole perdue, entretien avec Christophe Airaud, France Info Culture, 14 octobre 2026.
(3) Cité par Delphine Horvilleur, dans son ouvrage Sermons sous les décombres, Olivier Nora Éditions, 2026.
(4) Désarmer les mots: la Parole souveraine, dernière demeure de la dignité, Forum protestant, 1er octobre 2026.
(5) Delphine Horvilleur sur le 7-Octobre: «Le propre de ce moment de sidération, c’est que ça vous rend aveugle», entretien avec David Abiker, Radio Classique (L’invité de la matinale), 8 octobre 2026.
(7) «Zakhor» (זָכוֹר). La mémoire contre l’oubli, Forum protestant, 13 juin 2025.
(8) Relisons La mémoire, l’histoire, l’oubli (Seuil/L’ordre philosophique, 2000) de Paul Ricœur pour qui le travail de mémoire est ce repli surmonté qui permet de s’ouvrir sur les autres.
(9) Lire, relire et méditer: Exode 23,9; Lévitique 19,33-34; Deutéronome 5,15; 24,19-22; Ezéchiel 18; Matthieu 7,12; 18,21-35…
