Pouvoir et longévité en Afrique : que dit la Bible ? - Forum protestant

Pouvoir et longévité en Afrique : que dit la Bible ?

Depuis les années 1990, en même temps qu’une certaine démocratisation, les modifications de la Constitution pour prolonger les mandats des dirigeants des pays africains francophones se sont multipliées. Pour Benjamin Kokou Gabiam, qui intervenait lors du Jeudi du Défap du 28 mai, pour savoir «si la longévité au pouvoir construit la nation ou la fragilise», la Bible aide à discerner les véritables critères d’une autorité (qu’elle reste longtemps ou non en place) au service de sa population: la justice, la vérité et l’humilité.

 

Jeudi du Défap avec Benjamin Kokou Gabiam

Visionner le Jeudi du Défap du 28 mai 2026 avec Benjamin Kokou Gabiam

 

Jean-Pierre Anzala. Soyez les bienvenus à notre rendez-vous des Jeudis du Défap. Le Défap est un espace de rencontre, de recherche et de dialogue. La session d’aujourd’hui s’inscrit au cœur même de notre vocation: croiser les regards théologiques avec les réalités concrètes et brûlantes de notre époque. Nous allons aborder aujourd’hui un sujet complexe, sensible mais d’une actualité démocratique et écclésiale cruciale pour le continent africain: nous allons parler de gouvernance, de justice, de recherche de la paix et de la responsabilité de l’Église face à ce que certains qualifient de «coup d’État constitutionnel». Et pour nous guider dans cette réflexion, j’ai la joie d’inviter le pasteur Benjamin Kokou Gabiam qui vient du Togo. Son profil combine à la fois ancrage écclésial (pasteur de l’Église méthodiste au Togo) et rigueur académique (formé à l’UPAC, il est docteur en théologie et spécialiste des questions d’éthique). Il a publié deux ouvrages, Le Saint-Esprit et les esprits dans le contexte togolais, et aussi Les prénoms et leur sens.

Le thème que nous avons défini ensemble part d’un constat: dans de nombreux pays, la modification des lois fondamentales ou de la constitution pour prolonger les mandats présidentiels est devenue une pratique courante, souvent justifiée par les gouvernants au nom de la stabilité politique ou du développement économique. Ces réformes entraînent pourtant de lourdes conséquences: érosion des droits de l’homme, concentration excessive des pouvoirs, répression des oppositions, corruption et parfois conflit violent. C’est un sujet qui déchire les sociétés civiles et interpelle au plus haut point les leaders religieux. La tension théologique majeure est résumée par le verset bien connu de l’épître aux Romains: «Il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu et les autorités qui existent ont été établies par Dieu». Comment articuler ce texte biblique avec les réalités des dérives autoritaires ? Quelle doit être la perspective éthique et prophétique de l’Église pour ouvrir un avenir de paix et de justice sur le continent africain ?

 

Un regard éthico-théologique sur la problématique des modifications constitutionnelles pour les longues mandatures en Afrique

Benjamin Kokou Gabiam. La question des modifications constitutionnelles visant à prolonger l’exercice du pouvoir en Afrique francophone ne relève pas uniquement du droit et des sciences politiques. Elle engage aussi la conscience morale des dirigeants et des peuples ainsi que la compréhension du pouvoir à la lumière de la foi et de l’éthique. D’un point de vue éthico-théologique, le pouvoir politique est perçu comme un service confié pour le bien commun. La tradition biblique et la doctrine sociale chrétienne, rejointes par d’autres traditions spirituelles présentes en Afrique, insistent sur l’idée que l’autorité vient de Dieu, mais qu’elle est toujours ordonnée à la justice, à la paix, à la dignité de la personne humaine. La Constitution, en tant que norme suprême, est alors comprise comme un instrument de limitation de l’arbitraire et de garantie de l’équité. Or, les révisions constitutionnelles répétées pour lever les limites de mandat posent une question éthique fondamentale. Ces changements visent-ils à servir le peuple ou à préserver l’intérêt du gouvernement ? Un regard éthico-théologique invite à évaluer ces pratiques non seulement par leur légalité formelle mais par leur conformité à des principes universels: vérité, justice, subsidiarité, bien commun et redevabilité. Il s’agit donc de situer la problématique au croisement du droit positif et de la loi morale afin de discerner si la longévité au pouvoir construit la nation ou la fragilise.

 

1. Approche explicative de la situation des modifications constitutionnelles pour les longues mandatures en Afrique francophone

Depuis le début des années 2000, de nombreux pays africains ont connu des révisions constitutionnelles visant à supprimer ou à prolonger la limitation du nombre de mandats présidentiels, présentées par les gouvernements comme des nécessités pour la stabilité politique et la continuité du développement. Ces modifications sont perçues par une partie de l’opinion publique, des organisations de la société civile et des leaders religieux comme des coups d’État constitutionnels qui sont décriés par les populations.

D’après Théodore Holo (1), ces révisions constitutionnelles sont devenues centrales quand on parle de constitution en Afrique. Pour Ibrahima Diallo (2),

«la Constitution s’entend de toutes les règles relatives à la dévolution et à l’exercice du pouvoir ainsi que les droits fondamentaux qui sont reconnus aux individus. En ce sens, la Constitution est en elle-même un acte de défiance puisqu’elle prescrit des limites à l’autorité. Par cette fonction de limitation, la Constitution devient ambivalente parce qu’elle se présente comme une norme supérieure dont se dote le peuple, incarnation de l’État, afin d’encadrer juridiquement ce même État» (3).

En 1814, Benjamin Constant notait déjà que

«pour faire un changement à la Constitution, il faut un changement de constitution, la secousse est trop forte et, dans cette secousse, la modification de quelques formes devient trop souvent la violation de tous les principes» (4).

Mais, d’après Dodzi Kokoroko (5),

«la cadence des révisions constitutionnelles dans certains pays africains depuis l’avènement des conférences nationales et l’adoption de constitutions consacrant un cadre institutionnel rationalisé de dévolution du pouvoir, poussent à se demander si les révisions constitutionnelles se limitent à un seul perfectionnement du texte constitutionnel».

Pour Ibrahima Diallo, «les États africains, du moins ceux d’expression française, ont hérité de la tradition de constitution écrite» et ils l’ont «conservée probablement à cause des nombreux avantages qu’elle offre, à savoir  »une précision, une certitude et une netteté » (6) que la coutume ne saurait leur procurer» (7). Une forme écrite associée à une certaine rigidité. Ainsi pour André Hauriou (8) par exemple, la Constitution des États-Unis (1787) est une constitution écrite et par conséquent rigide, c’est-à-dire (selon Diallo) «caractérisée par les difficultés matérielles et formelles érigées par le constituant originaire concernant sa révision» (9).

Le phénomène des révisions ou des modifications constitutionnelles n’est pas nouveau. Déjà dans les années 1990, la vague de démocratisation avait introduit la limitation des mandats comme garde-fou contre l’autoritarisme. Mais pour Diallo, même si cette rigidité

«apparaît en Afrique dès l’adoption des premières constitutions au moment de l’accession à l’indépendance, c’est véritablement avec les dernières constitutions adoptées à la faveur des mouvements sociopolitiques des années 1990 que l’on assiste à l’émergence de cette rigidification grâce à l’adoption de constitutions écrites et en vigueur dans tous les États. Dans ces conditions, il peut paraître paradoxal qu’en dépit de cette rigidité procédurale, s’installe une inflation révisionniste. Cette dernière traduit en effet la permanence d’une grande instabilité constitutionnelle en Afrique. La révision la plus fréquente de nos jours est évidemment celle concernant la clause instituant la limitation des mandats présidentiels. Cette démarche concerne la presque totalité des pays africains d’expression française au point qu’on peut se demander, au vu de sa banalisation, si la révision ne devient pas un simple processus d’ajustement de la norme fondamentale» (10).

Ce «risque supposé ou réel de retour à l’autoritarisme» (11) inquiète les spécialistes mais suscite également des débats au sein des populations, des organisations de la société civile et des organisations des droits de l’homme.

«Certes, plusieurs révisions ont été menées un peu partout, à travers le continent, pour asseoir l’État de droit. Sans rupture brusque, on est passé d’un régime autoritaire à un régime démocratique en accordant plus de garanties, de libertés individuelles» (12).

Mais ces révisions peuvent aussi fragiliser l’État de droit et manifester «le retour à l’autoritarisme, le recul dans la garantie des libertés fondamentales» (13), la longévité au pouvoir, la dictature, la corruption, l’impunité, l’injustice, la pauvreté, les conflits et les violences socio-politiques…

 

2. La longévité au pouvoir, risque pour l’état de droit ou nécessité démocratique ?

Cette question n’a pas de réponse unique. Les sciences politiques et l’histoire donnent une réponse ambivalente appuyée par des cas concrets.

 

2.1. La longévité au pouvoir fragilise l’État de droit

Idée centrale ici: le pouvoir prolongé tend à concentrer les mécanismes de contrôle sur 3 fronts.

1°) Affaiblissement des contrepouvoirs. Le Parlement, la Justice, les médias indépendants dépendent tous de l’exécutif à travers les nominations, les budgets, l’accès aux ressources.

2°) Routinisation du pouvoir. Les règles cessent d’être des limites et deviennent des outils malléables. Les constitutions sont révisées, les élections perdent leur caractère compétitif.

3°) Fermeture du renouvellement. On constate que l’alternance est réduite à l’émergence de nouvelles élites. La corruption et le clientélisme s’installent car les réseaux de loyauté prennent le pas sur la compétence.

La longévité au pouvoir n’est par conséquent pas la cause directe de la détérioration des mécanismes de redevabilité, mais elle en augmente la probabilité.

 

2.2. Dans certains cas et contextes, la stabilité au pouvoir peut servir la paix et le développement

L’argument n’est pas ici moral mais fonctionnel: on regarde l’effet sur l’ordre public et la continuité des politiques.

1°) Continuité des politiques publiques. Les projets d’infrastructures, de réforme agraire, d’éducation nécessitent du temps. Une alternance fréquente peut interrompre ces cycles.

2°) Stabilisation post-conflit. Dans les États sortant de guerre civile ou de fragmentation ethnique, un leadership stable est présenté comme la condition pour éviter la reprise des violences. L’exemple souvent cité est celui des transitions post-conflit en Asie du Sud-Est dans les années 1970 à 1990.

3°) Réduction de l’incertitude. Un horizon politique plus stable réduit l’incertitude économique à court terme. La légitimité ne vient pas de l’alternance mais de la continuité et de la perception d’unité nationale incarnée par le leader.

Cette deuxème thèse distingue stabilité et irresponsabilité. Par ailleurs, les données empiriques comparées ne montrent pas de relations linéaires simples. En effet, une certaine stabilité du leadership peut aider à l’implantation des réformes pendant une première quinzaine d’années. Mais au-delà, les effets négatifs sur la qualité des institutions se renforcent.

La longévité au pouvoir est moins problématique quand le leader reste soumis à des mécanismes de contrôle: conseil des anciens, partis, opinion publique, institutions de contrôle indépendantes, une société civile active, presse libre… Quand ce contrôle est faible, la longévité amplifie le risque d’arbitraire. Un régime peut avoir des lois stables et une croissance économique tout en violant l’état de droit, compris comme l’égalité de tous devant une Justice indépendante.

En définitive, la longévité au pouvoir n’engendre pas toujours la fragilisation de l’État de droit et elle n’est pas non plus une nécessité pour la paix et le développement. Il importe avant tout de se demander s’il existe des mécanismes de contrôle indépendants du dirigeant, si le pouvoir est utilisé pour renforcer ou affaiblir ces mécanismes, si l’alternance est possible sans effondrement de l’État. Un régime où le dirigeant reste longtemps mais où l’alternance fonctionne au sein des partis, de la justice et de la presse s’approche d’un modèle stable de démocratie. Un régime où la longévité sert à verrouiller ces espaces s’approche d’un modèle de consolidation autoritaire.

 

3. Une relecture sans instrumentalisation de Romains 13,1-2

«Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures, car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu et les autorités qui existent ont été instituées de Dieu. C’est pourquoi celui qui s’oppose à l’autorité résiste à l’ordre que Dieu a établi. Et ceux qui résistent attireront une condamnation sur eux-mêmes.»

Quel est le sens de ce texte ? C’est un passage clé sur le rapport chrétien à l’autorité politique. Dans ce passage, l’apôtre Paul écrit à une Église sous autorité romaine entre 56 et 57 après Jésus-Christ, au temps de l’empereur Néron. Les chrétiens sont alors une minorité méprisée et l’apôtre Paul les appelle à ne pas provoquer l’État inutilement. L’autorité existe pour contenir le chaos, punir le mal, protéger le bien. Théologiquement, dans un monde déchu, Dieu permet les structures politiques même imparfaites pour éviter l’anarchie totale. C’est une grâce commune, pas une approbation de tout régime. Cette idée est proche de Jérémie 29,7, qui écrit: «Recherchez le bien de la ville où je vous ai menés en captivité».

La soumission aux autorités est un principe. Ce n’est pas l’obéissance aveugle de l’esclave, mais l’acceptation d’un ordre établi pour le bien commun. Cela implique de payer les impôts, respecter les lois justes, ne pas chercher la rébellion comme mode de vie chrétien. Le texte pose cependant des bornes: l’autorité est déléguée, elle n’est pas absolue. Elle vient de Dieu mais elle ne remplace pas Dieu. Quand elle ordonne ce que Dieu interdit, la priorité va à Dieu.

C’est pourquoi l’évangéliste Luc fait dire à Pierre: «Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes» (Actes 5,29). Romains 13 ne parle pas des cas où l’État exige l’idolâtrie ou le meurtre d’innocents. Paul rappelle que toute autorité est instituée par Dieu dans le but de décourager l’anarchie et de promouvoir l’ordre social. Il n’écrit pas non plus que toute autorité est juste, mais que l’institution de l’autorité vient de Dieu. C’est une affirmation ontologique et non morale. Dieu établit l’institution du gouvernement mais cela n’implique pas qu’il approuve chaque acte du gouvernement. Le but de l’autorité définit sa légitimité. Paul décrit l’autorité comme servante de Dieu pour le bien. Si elle punit le bien et récompense le mal, elle contredit sa raison d’être. Augustin et Thomas d’Aquin ont retenu ce principe qu’une loi injuste n’est pas une vraie loi, qu’elle ne lie pas la conscience (14). Dans ce texte, Paul ne fait pas un appel à la passivité face à l’injustice. Il écrit à des chrétiens et non pas à l’État, il part de la posture du croyant.

Cela n’interdit pas de travailler à réformer les lois, ou de dénoncer les modifications constitutionnelles arbitraires et l’injustice, d’exercer la désobéissance civile non-violente quand la conscience l’exige. Les prophètes de l’Ancien Testament, Jean-Baptiste et Luther King ont agi dans ce sens. Le contexte ne suffit pas à légitimer tout régime. Paul parle de l’autorité en tant qu’institution, il ne donne pas un blanc-seing à tout usage du pouvoir. La Réforme a distingué obéir à l’autorité et approuver l’abus de l’autorité. Romains 13,1-2 appelle donc à reconnaître l’institution étatique et à payer l’impôt, mais n’interdit pas la critique éthique du pouvoir. La soumission n’est pas l’obéissance aveugle.

Que dira alors de façon générale la Bible au sujet des longs règnes ? La Bible ne dit pas que la longévité au pouvoir garantit automatiquement la paix, la justice et le développement. Elle montre les deux cas de figure.

 

3.1. La Bible lie la bénédiction d’une nation à la justice, pas à la durée du règne

«La justice élève une nation mais le péché est la honte des peuples» (Proverbes 14,34).

«Quand les justes se multiplient, le peuple est dans la joie. Quand le méchant domine, le peuple gémit» (Proverbes 29,2).

Le long règne au pouvoir n’est jamais présenté dans la Bible comme la cause. Ce qui compte est de savoir si le roi gouverne selon la loi de Dieu et la justice.

 

3.2. La Bible met en garde contre le pouvoir prolongé sans contrôle

«Lorsque tu seras entré dans le pays que le Seigneur, ton Dieu, te donne, lorsque tu en prendras possession, que tu y habiteras et que tu diras:  »Je veux placer un roi à ma tête, comme toutes les nations qui m’entourent », tu pourras placer un roi à ta tête, celui que le Seigneur, ton Dieu, choisira; tu placeras à ta tête un roi d’entre tes frères; tu ne pourras pas avoir à ta tête un étranger qui ne soit pas ton frère. Mais qu’il n’ait pas un grand nombre de chevaux; qu’il ne fasse pas retourner le peuple en Egypte pour avoir beaucoup de chevaux; car le Seigneur vous a dit:  »Vous ne retournerez plus par ce chemin-là ». Qu’il n’ait pas un grand nombre de femmes, afin que son cœur ne s’écarte pas, et qu’il n’ait pas une grande quantité d’argent et d’or. Quand il se sera assis sur son trône royal, il écrira pour lui, dans un livre, un double de cette loi, qu’il prendra auprès des prêtres-lévites. Il devra l’avoir avec lui et la lire tous les jours de sa vie, afin d’apprendre à craindre le Seigneur, son Dieu, et à observer toutes les paroles de cette loi et toutes ces prescriptions en les mettant en pratique; afin que son cœur ne s’élève pas au-dessus de ses frères et qu’il ne s’écarte du commandement ni à droite ni à gauche; afin qu’il prolonge ses jours dans son royaume, lui et ses fils, au sein d’Israël.» (Deutéronome 17,14-20)

«Mieux vaut un enfant pauvre et sage qu’un roi vieux et insensé qui ne sait plus écouter les avertissements» (Ecclésiaste 4,13).

L’idée est ici que la longévité peut produire l’entêtement et la déconnexion si elle n’est pas accompagnée d’humilité et du conseil.

 

4. La paix et le développement sont liés à l’obéissance collective, pas seulement aux dirigeants

«Demandez la paix de Jérusalem !
Qu’ils vivent tranquilles, ceux qui t’aiment !
Que la paix soit dans tes remparts,
et la tranquillité dans tes palais !» (Psaume 122,6-7)

Mais il y a une condition:

«Oh, si tu étais attentif à mes commandements, ta paix serait comme un fleuve» (Ésaïe 48,18).

En somme, la Bible ne fait jamais dépendre le shalom national d’un seul homme indéfiniment. Elle le lie à la crainte de Dieu, du peuple et de ses dirigeants. Dans la Bible, la longévité au pouvoir est neutre. Elle devient un bien quand elle sert à consolider la justice et la Loi de Dieu. Elle est un mal quand elle sert à verrouiller le pouvoir et à éviter la redevabilité. La garantie biblique pour la paix, la justice et le développement n’est pas dans la longévité du dirigeant mais dans la fidélité de la nation et de ses dirigeants à l’alliance de Dieu.

 

5. Trois critères éthico-théologiques d’évaluation de la situation

Pour juger une modification constitutionnelle, on peut appliquer trois critères bibliques.

 

Premier critère: la justice, c’est-à-dire servir le bien commun

«On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien. Et ce que l’Éternel demande de toi, c’est que tu pratiques la justice» (Michée 6,8).

Une loi est juste si elle vise l’intérêt général. Une révision qui sert uniquement à maintenir un individu au pouvoir trahit cet objectif. La justice biblique est publique. Elle se mesure à la protection du faible, à l’impartialité du juge, à l’accès équitable aux ressources.

 

Deuxième critère: la vérité et la transparence

«Les lèvres fausses sont en horreur à l’Éternel, mais ceux qui agissent avec vérité lui sont agréables» (Proverbes 12,22).

Un processus de révision opaque sans débat public réel, sans consultation crédible corrompt la légitimité. La vérité n’est pas seulement l’absence de mensonge, c’est la conformité entre la procédure et sa finalité déclarée. Quand la Constitution devient instrument de conservation du pouvoir, la vérité politique est blessée.

 

Troisième critère: l’humilité du pouvoir

Le modèle biblique du pouvoir est le serviteur. Un dirigeant qui conçoit son mandat comme une propriété personnelle contredit l’éthique du Royaume. L’humilité du pouvoir se mesure à sa capacité à organiser sa propre succession.

«Les rois ont en horreur de faire le mal car le trône s’affermit par la justice» (Proverbes 16,12).

 

6. Quelles sont alors les conséquences d’une dérive du pouvoir ?

Quand l’autorité sort de son mandat de service, les conséquences sont prévisibles et bibliquement documentées.

 

6.1. Répression et peur sociale. Notons que l’absence d’alternance crée un climat de peur. L’opposition est criminalisée. La société civile muselée.

6.2. Corruption et pauvreté. Sans contrôle, le pouvoir devient prédateur. Les ressources publiques sont détournées. La pauvreté s’installe, non par manque de ressources, mais par manque de justice.

6.3. Instabilité et violence. Paradoxalement, vouloir assurer la stabilité par une longévité forcée produit l’inverse. La frustration s’accumule et explose en crise post-électorale. C’est pourquoi:

«D’où viennent les luttes ? N’est-ce pas de vos passions qui combattent dans vos membres ? La paix sans justice n’est qu’une trêve» (Jacques 4,1).

 

7. Perspectives éthico-théologiques pour un avenir de paix sur le continent

Nous n’avons pas ici la prétention de proposer un modèle de politique unique, mais des principes universels. Pour l’Afrique francophone en particulier, trois sont prioritaires.

7.1. Rappeler le caractère serviteur du pouvoir. L’Église et les leaders religieux ont un rôle prophétique: dire la vérité au pouvoir. Ce rôle n’est pas partisan. Il s’agit de rappeler que le dirigeant est intendant devant Dieu. En pratique, cela passe par des déclarations publiques, des médiations et la formation éthique des cadres politiques. Le modèle est Nathan face à David: respect de la personne, fermeté sur le principe.

7.2. Défendre l’État de droit comme bien commun. La Constitution n’est pas un instrument au service d’un individu. Elle est un contrat social. L’Église doit encourager la culture constitutionnelle: respect des procédures indépendance de la Justice, limitation effective du pouvoir. Cela implique de former les citoyens pas seulement comme des sujets.

7.3. Promouvoir la réconciliation active. Les crises post-modification génèrent des blessures. La réponse n’est ni la vengeance ni l’indifférence, mais la réconciliation.

«Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien» (Romains 12,21).

Les leaders religieux peuvent être médiateurs comme l’Église l’a été au Kenya en 2008, au Ghana, au Nigéria, même au Togo. La réconciliation ne signifie par l’impunité mais le refus d’une logique de destruction mutuelle.

 

Que conclure ?

Un regard éthico-théologique révèle que la légitimité du pouvoir ne se mesure pas à sa longévité mais à sa capacité à promouvoir la justice et le bien commun. La Bible, la philosophie morale et les enseignements sociaux des Églises convergent sur ce point. L’autorité est un ministère, et non une propriété. Quand la modification constitutionnelle devient un moyen de contourner la loi pour maintenir un homme au pouvoir, elle dénature la fonction du droit et affaiblit la confiance du peuple dans les institutions. Cependant, l’éthique théologique ne tombe pas dans un légalisme rigide. Elle reconnaît que la stabilité peut être nécessaire au développement, et que l’alternance mécanique ne garantit pas à elle seule la vertu des gouvernants. L’enjeu est donc d’articuler stabilité et redevabilité en veillant à ce que les institutions demeurent au service du peuple et non l’inverse.

En définitive, pour l’Afrique francophone, l’exigence éthico-théologique est claire: la Constitution doit respecter un pacte moral et juridique qui protège les faibles, limite l’abus et ouvre la voie à une alternance pacifique. Sans cette boussole morale, la longévité au pouvoir risque de glisser vers l’accaparement. Avec elle, elle peut devenir un temps prolongé de service rendu à la nation.

 

Illustration: affiche après l’élection présidentielle de 2025 au Cameroun (photo Tchoumegni, CC BY-SA 4.0).

(1) L’un des rédacteurs de la nouvelle constitution du Bénin lors de la démocratisation en 1990, il est plusieurs fois ministre sous la présidence de Nicéphore Soglo jusqu’en 1996. Président de la Haute Cour de justice du Bénin de 2009 à 2013, il est aussi membre de la Cour constitutionnelle depuis 2008 et en est président de 2013 à 2018.

(2) Professeur de droit public sénégalais (Université de Saint-Louis). Voir deux de ses articles: À la recherche d’un modèle africain de justice constitutionnelle, Annuaire international de justice constitutionnelle 2005, pp.93-120; Pour un examen minutieux de la question des révisions de la constitution dans les États africains francophones, Afrilex, 2021.

(3) Diallo, Pour un examen minutieux, art.cit., pp.3-4.

(4) Réflexions sur les constitutions et les garanties, publiées le 24 mai 1814 avec une esquisse de constitution, in Cours de politique constitutionnelle (édition Édouard Laboulaye), tome 1, Guillaumin, 1872, p.268 (Esquisse de constitution 9: De ce qui n’est pas constitutionnel).

(5) Professeur de droit public et de sciences politiques, président de l’Université de Lomé de 2016 à 2023. Il a été ministre togolais de l’Enseignement de 2020 à 2025, est ministre de l’Environnement depuis 2025. Cité par Diallo, Pour un examen minutieux, art.cit., pp.4-5.

(6) Jean-Louis Atangana Amougou, La constitutionnalisation du droit en Afrique: l’exemple de la création du Conseil constitutionnel camerounais, AIJC 19 (2003), pp.45-63 (cité par Diallo, Pour un examen minutieux, art.cit., pp.5-6). Jean-Louis Atangana Amougou est professeur de droit public à l’Université de Yaoundé.

(7) Diallo, Pour un examen minutieux, art.cit., pp.4-5.

(8) Professeur de droit, résistant et sénateur socialiste de 1946 à 1955, André Hauriou (1897-1973) est l’auteur d’un manuel de Droit constitutionnel et institutions politiques (Montchrestien, 1966).

(9) Diallo, Pour un examen minutieux, art.cit., pp.6.

(10) Ibid., p.6.

(11) Ibid., p.7.

(12) Ibid., p.8.

(13) Ibid.

(14) Augustin avait écrit dans le premier livre de son traité Du libre arbitre (De libero arbitrio voluntatis, 388-395): «Nam mihi lex esse non videtur, quæ justa non fuerit» (Car il ne me semble pas qu’il puisse y avoir une loi qui ne soit pas juste). Thomas d’Aquin réexamine le sujet à la question 96 de sa Somme théologique (1266-1273, II.1, Prima secundæ) sur Le pouvoir de la loi humaine, où il cite (à l’article 4) ce passage d’Augustin et conclut: «D’où il s’ensuit que te telles lois ne lient pas la conscience, sauf peut-être pour éviter le scandale et le désordre, ce pour quoi un être humain doit faire plier son droit».

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