Les Mots du veilleur (1): Veille / Seuil - Forum protestant

Les Mots du veilleur (1): Veille / Seuil

«Veiller, c’est rester. Le seuil, c’est l’endroit où rester devient une manière de traverser.» Le premier binôme de ces Mots du veilleur s’attache à confronter un «regard» dans «un temps de ruptures» et un «passage» dans «des moments où tout semble vaciller». Une invitation à éprouver les mots «dans ma vie de croyant» et ce qui apparaît lorsqu’ils se rencontrent.

 

 

Nous vivons entourés de mots. Crise, guerre, mémoire, identité, progrès, spiritualité, foi, conscience, écologie… Ils sont dans les journaux, les conversations, les discours politiques, les livres, les réseaux sociaux. Ils nous permettent de nommer ce qui arrive.

Mais les mots ne sont jamais tout à fait neutres. Ils désignent, mais ils connotent aussi. Ils sélectionnent, rapprochent certaines choses et en éloignent d’autres. Ils ouvrent certaines perspectives et peuvent aussi en fermer.

Les médias nous proposent des mots pour lire le réel. À force de les entendre, ces mots deviennent parfois les cadres à travers lesquels nous percevons ce réel. Ils déplacent peu à peu les lignes de force de l’image du réel que nous reconstituons. Et notre pensée risque alors de suivre le scénario déjà écrit par les mots eux-mêmes.

Nous ne vivons pas seulement dans un monde que nous nommons.

Nous vivons aussi dans les mots avec lesquels nous le nommons.

Peut-être que certains mots sont devenus trop étroits. Peut-être que d’autres ont été tellement utilisés qu’ils ne nous permettent plus de voir ce qu’ils désignaient. Peut-être enfin que certains mots anciens peuvent retrouver une profondeur nouvelle.

Veiller, ce n’est pas attendre qu’il se passe quelque chose. C’est apprendre à regarder. Et parfois, pour regarder autrement, il faut commencer par nommer autrement. Les mots ne changent pas magiquement le réel. Mais ils peuvent changer ce que nous sommes capables d’y voir et d’y entendre.

Le veilleur n’est pas celui qui possède une vérité nouvelle. C’est celui qui regarde assez longtemps pour remarquer ce que les mots habituels ne permettent plus de voir. Un écrivain comme Edmond Jabès a exploré, à sa manière, ce lien entre le mot, le silence et ce qui cherche à se dire.

La Bible elle-même nous invite à prendre au sérieux la puissance de la parole: «Au commencement était le Verbe» (Jean 1,1). C’est dans cet espace que se situe la série des Mots du veilleur. Non pas pour établir un nouveau vocabulaire. Non pas pour apporter des réponses définitives. Mais pour revenir sur quelques mots qui organisent notre manière de penser, de croire et d’habiter le monde.

Les regarder. Les écouter. Les déplacer parfois. Les mettre en présence les uns des autres.

Déplacer un mot, ce n’est pas seulement l’interpréter autrement. C’est aussi créer avec lui. Créer… quelque chose ou, en l’occurrence, plutôt rien: une voie libre. C’est donc agir en ouvrant. Et créer un dire permet alors de créer un faire, à la disposition de l’esprit laborieux comme de l’Esprit murmurant.

Le mot grec poiein signifie faire, créer. La poésie porte quelque chose de ce geste: elle ne cherche pas toujours à épuiser le sens, mais à lui laisser un espace. C’est pourquoi certains mots seront ici abordés dans une forme plus poétique.

Des phrases courtes.
Des retours à la ligne.
Des tâtonnements.
Des hésitations.
Des «peut-être».
Des silences entre les mots.
Non pour renoncer à la pensée, mais pour lui laisser du souffle.

La poésie suggère. Elle ouvre plutôt qu’elle ne ferme. Elle permet au mot de demeurer vivant, disponible à d’autres voix.

Et c’est là que je vous propose de me rejoindre.

Non pas seulement pour redéfinir les mots, mais pour reprendre avec eux le chemin du réel. Pour nous réapproprier les mots dans lesquels nous cherchons le souffle de l’Esprit. Pour ouvrir, dans leur espace, un lieu où quelque chose puisse encore se dire, se penser, se vivre.

Deux postulats soutiennent cette démarche:

les mots nous façonnent autant que nous les façonnons,
se réapproprier les mots, c’est aussi se réapproprier le réel qu’ils nous permettent d’habiter.

Ainsi, ce que je propose ici n’est pas seulement une manière de penser les mots. C’est aussi une invitation à les éprouver. À se demander non seulement: «Que signifie ce mot pour moi ?». Mais: «Comment ce mot se vit-il dans ma vie de croyant ou de cherchant ?».

Un mot peut changer de portée lorsqu’un autre vient se tenir à côté de lui. C’est pourquoi les Mots du veilleur seront proposés par binômes pour voir ce qui apparaît lorsque les termes se rencontrent.

Il ne s’agit pas de résoudre les problèmes par les mots.

Il s’agit d’abord de se tenir devant eux.

De les laisser nous interroger.

Et peut-être de retrouver, dans cet espace ouvert, une manière de penser autrement.

Ensemble.

Commençons.

 

1. Veille / Seuil

 

Veille

Aujourd’hui, nous veillons ensemble.
Pas de réponse définitive ici.
Juste une veille partagée.

Un refus d’abandonner la quête de sens.
Un regard tourné vers ce qui pourrait encore s’élever.

Veiller n’est pas dominer.

Ce n’est pas tout comprendre.
Ce n’est même pas savoir ce qu’il faudrait faire.

C’est rester présent.

Présent à soi.
Présent au monde.
Présent à l’Esprit.

Nous vivons un temps de ruptures.

Et pourtant, veiller reste possible.
Veiller l’Histoire.
Veiller la Mémoire.
Veiller le Réel.
Veiller la Lumière.

Veiller, c’est peut-être garder vivant ce qui pourrait mourir dans l’indifférence.
C’est accepter de ne pas détourner le regard lorsque quelque chose vacille.

C’est demeurer là.

Aux côtés du réel.
Aux côtés de ceux qu’il atteint.

Sans prétendre aussitôt le réparer.

 

Seuil

Qu’est-ce qu’un seuil ?

Un passage.
Un bord.
Un lieu où l’on ne sait pas encore si l’on va entrer ou sortir.

On s’y tient parfois longtemps.

Nous traversons souvent des moments où tout semble vaciller:
ni sûrs d’être enracinés,
ni capables d’avancer sans peur.

La Bible connaît bien ces lieux d’entre-deux.

Au Horeb, Élie se tient dans l’attente et l’écoute (1 Rois 19,11-13).
Il attend.
Il écoute.
Il ne maîtrise pas ce qui vient.

Dans La Dynamique de la foi, Paul Tillich rappelle que croire n’est jamais un simple confort.
La foi nous place devant ce qui nous dépasse.
Cette tension existentielle, Tillich la nomme le «courage d’être».
Il ne s’agit pas de supprimer l’angoisse, mais de ne pas lui abandonner le dernier mot.

C’est peut-être cela, veiller et habiter le seuil:

demeurer dans un lieu fragile,
sans fuir,
sans désespérer,
sans avoir besoin de savoir immédiatement ce qui viendra.

Dans l’esprit de Blanchot et de Jabès, le seuil n’est pas seulement un passage géographique ou spirituel.
Il peut devenir une marge où le langage lui-même hésite.

Chaque mot peut alors devenir un seuil:

celui où le sens rencontre ce qui lui résiste,
celui où nommer n’est plus enfermer,

mais ouvrir.

Ne serait-ce pas là que se rejoignent la veille et le seuil ?

Veiller, c’est rester.
Le seuil, c’est l’endroit où rester devient une manière de traverser.

Peut-être qu’un mot n’est pas là pour apporter une réponse.
Peut-être est-il là pour nous apprendre à demeurer dans la question assez longtemps

pour que le sens s’y fasse…

Là où la vie l’efface.

Pour conclure, voici les mots du veilleur, en guise de seuil:

«Veille.

Rester présent lorsque tout invite à détourner le regard.
Ne pas posséder la réponse.
Garder ouverte l’attention.

Seuil.

L’espace qui ne ferme pas.
Un lieu d’attente et d’écoute.
Une ouverture offerte.

Veille et Seuil
Un même appel à rester vigilant… prêt à accueillir.»

 

Illustration: Virgile et Dante devant la porte de l’Enfer (Edgar Degas, 1857, Metropolitan Museum, New York, CC0 1.0).

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