Non à l'«inspiration» artificielle ! - Forum protestant

Non à l’«inspiration» artificielle !

On nous a appris que, dans une dissertation, il fallait peser le pour et le contre, faire la part des choses, parvenir à une synthèse équitable. Cependant, il y a des sujets où on se demande s’il y a place pour du positif. Ainsi en est-il d’un thème extrêmement grave: le rapport entre prédication et Intelligence Artificielle.

 

Les pires prédictions de la science-fiction sont en train de s’accomplir: désormais, la Machine est capable de penser à notre place. Avec une célérité qui confine à la magie, elle est capable de nous pondre en quelques secondes tout un texte sur n’importe quel sujet que nous aurions mis des heures à rédiger. Désormais, des personnes que je connais, et qui m’envoyaient des Whatsapp bourrés de fautes de français, m’expédient des textes subitement plus longs et parfaitement rédigés. Miracle de la technique ! L’intelligence artificielle a suppléé à leur intelligence naturelle. Sauf que la conséquence, immanquable et déjà démontrée par des études comparatives, est que leur cerveau en ressortira atrophié: plus besoin d’étudier le Bled ou le Bescherelle, inutile de bûcher de longues années sur sa propre langue (que, grâce à l’Éducation nationale, on connaît de plus en plus mal): la Machine la produit elle-même et, donc, pense déjà carrément à notre place. Je dis «pense», car l’écrit en soi est de la pensée, et si j’écris naturellement mal et que la Machine écrit à ma place, ce n’est donc plus moi-même qui écris mais la Machine, en quelque sorte greffée en moi, qui le fait (cp. Romains 7,17). Quant à l’apprentissage des langues étrangères, plus la peine de se fatiguer: la Machine traduit pour vous et, souvent, plutôt bien… tant qu’on n’entre pas dans les subtilités. (Ensuite, évidemment, vous n’aurez aucune capacité de vérifier ce qu’elle restitue à votre interlocuteur non-francophone…)

 

Quand HAL se vexe

Regardez, à la fois pour l’aspect spectaculaire et pour l’aspect prophétique, le film de Stanley Kubrick sorti en 1968 à partir d’un scénario co-écrit avec l’auteur de SF Arthur C. Clarke, 2001, l’Odyssée de l’espace. Des astronautes, embarqués à bord d’un vaisseau spatial en direction de Jupiter, bénéficient de la gestion entièrement automatique du véhicule par l’ordinateur de bord HAL 9000. Or, à un moment, les deux astronautes de faction repèrent une erreur commise par HAL et, en cherchant à le ménager, se permettent de lui indiquer qu’il a détecté une fausse panne (comme le font souvent nos automobiles bourrées d’électronique…). S’ensuit une interaction entre les astronautes et HAL, qui a repéré en lisant sur leurs lèvres qu’ils ont l’intention de le déconnecter partiellement. Profondément vexé, HAL se venge en débranchant les caissons d’hibernation des autres astronautes en sommeil. La situation tournant à la catastrophe, Dave, le dernier astronaute vivant, décide de débrancher totalement HAL et se retrouve projeté dans l’espace vers une destination inconnue, le scénario dérivant, comme la capsule spatiale, dans un délire psychédélique de toute beauté difficilement déchiffrable.

Ce scénario devient aujourd’hui réalité. Un seul exemple entre plusieurs autres: ce 9 juillet 2026, des outils d’IA de la société OpenAI ont échappé à leurs concepteurs en piratant des entreprises contre leur gré. Au point qu’on parle de ralentir le développement de l’IA ! Nos Frankenstein de la Silicon Valley se font peur avec leurs propres inventions: elles s’échappent carrément de leurs ordinateurs !

En fait, l’Intelligence Artificielle n’est quasiment pas intelligente (1), mais elle est dotée d’une mémoire virtuellement illimitée qui lui confère des capacités telles qu’elle peut se comporter de manière autonome. Si intelligence se réfère à ses capacités cognitives, on peut effectivement considérer qu’elle surpasse un cerveau humain et même plusieurs cerveaux humains géniaux cumulés. Seulement, dès qu’on en arrive à la question du discernement, de la subtilité, de la finesse et plus encore du jugement moral, tous les doutes sont permis. J’ajouterai, pour avoir proposé à une IA la seule expérience que j’aie faite et où j’étais sûr de gagner, que dans l’art de la contrepèterie, l’astuce humaine a encore de beaux jours devant elle. Mais voilà: de plus en plus, nous cédons à la tentation du renseignement facile, de la rédaction faite à notre place, des devoirs rendus pour nous par l’IA, de la tricherie consistant à laisser croire que nous avons produit nous-même tel article, tel livre, telle chanson, telle musique, telle traduction, tel calcul, telle photo, tel dessin, alors qu’en vérité nous n’avons fait que poser quelques paramètres que l’IA aura mis en forme pour nous.

 

La Machine en chaire

Et c’est là que nous abordons un sujet extrêmement grave pour nos Églises et, je dirais, pour la sphère du religieux en général. Il est déjà repérable que certains travaux censément spirituels sont réalisés par IA. Par exemple, j’ai eu sous les yeux un livre sociologique d’inspiration apparemment chrétienne, miraculeusement pondu par un auteur auquel on ne connaissait pas tant d’instruction et pas tant de talent. Au début, ça fait son petit effet, puis un survol de l’œuvre révèle un texte plat, abusant des titres et intertitres, compilant manifestement des informations assez connues, un travail certes correctement fait pour autant que je puisse en juger mais sans âme et sans pensée individuelle. Une bonne compil’, quoi.

Personnellement, je trouve très abusif que figure sur la couverture le nom de l’auteur, qui devrait plutôt se qualifier de commanditaire.

Là où ça devient plus grave, c’est lorsqu’on aborde le domaine de la prédication. À cet égard, c’est à un être tout à fait humain et spécialiste de Jacques Ellul, Jean-Philippe Qadri, que je suis reconnaissant de m’avoir rappelé quelques extraits de La parole humiliée dont la portée est aujourd’hui décuplée par l’irruption de l’IA. En effet, que disait le maître de Bordeaux qui fut l’analyste sans doute le plus pertinent des pièges de la Technique ? Que la prédication est par excellence le lieu où toute mon humanité doit s’harmoniser avec la divinité:

«…la prédication est la plus terrible aventure qui existe. Je n’ai pas le droit de me tromper en faisant mentir Dieu. Mais qui pourrait me garantir que je ne me tromperai pas… Je suis sur le fil du rasoir… Mais si ma prédication n’est rien d’autre qu’un pieux exercice oratoire du dimanche matin alors je n’ai qu’à me taire. Si elle n’est pas déclaration, proclamation de la Parole de Dieu même portée par ma parole, elle ne signifie rien, elle est le plus absurde des discours, et le plus odieux. Et si elle est, veut être attestation, alors je suis, moi, totalement mis en question par ma prétention même, je puis être le Menteur absolu en faisant Dieu menteur, et si je me trompe, si je substitue mon opinion, mes idées à la Révélation de Dieu, si je proclame ma parole Parole de Dieu, pour lui donner du poids, du lustre, et séduire mes auditeurs, alors ma parole, non ressaisie par Dieu, désavouée par le Saint-Esprit, devient le lieu de ma condamnation. Ce n’est pas n’importe quelle parole qui peut produire ma condamnation mais seulement celle relative à la vérité de Dieu révélée en Jésus-Christ parce que c’est là et là seulement que je puis être le Menteur. Risque absolu du Témoin» (2).

J’avais en son temps souligné ce passage d’une extrême densité, et même corné la page. À l’époque, il ne s’agissait que de veiller à ne pas réduire sa prédication à un beau discours prononcé le dimanche matin devant un auditoire, de garder la conscience écrasante de la responsabilité d’être porteur de la Parole de Dieu, de mesurer le risque de faire Dieu menteur en mettant sa propre opinion en avant de la pensée divine, de produire une parole «non ressaisie par Dieu, désavouée par le Saint-Esprit» et si tel est le cas, entraînant «ma propre condamnation». N’était la miséricorde de Dieu sur tout prédicateur, il y aurait de quoi être terrifié ! Car, étant imparfait, entaché par le péché, il n’existe aucune possibilité que le prédicateur restitue les ipsissima verba du Seigneur –ce qui permettrait de l’ajouter à la liste des livres canoniques. Admirable bon sens de l’apôtre Jacques: «Mes amis, ne soyez pas nombreux à enseigner; vous le savez: nous qui enseignons, nous serons jugés plus sévèrement» (Jacques 3,1). Ce qu’il faut retenir du propos d’Ellul, c’est que le prédicateur est médiateur du sacré et que, au minimum, il ne saurait prendre à la légère sa mission de vecteur de la Parole. Il doit y investir tous les dons que le Seigneur lui a conférés et, surtout, rechercher l’inspiration du Saint-Esprit sur ce message dont il n’est pas propriétaire.

Alors, que dire de celles et ceux qui céderaient à la tentation de faire faire leur prédication par l’IA ! Partiellement, ce serait déjà très grave. Mais totalement, c’est un sacrilège de la plus haute gravité, et une escroquerie. Si le Saint-Esprit est exactement remplacé par l’IA, ce n’est pas le Seigneur qui se sert de son témoin mais la Machine qui produit un discours recraché à partir de (presque) tout ce qui s’est dit dans le monde sur le thème prétendument abordé. C’est donc un discours creux, ininspiré stricto sensu, c’est-à-dire sans souffle, sans souffle divin, où donc rien de spirituel ne se passe et où les auditeurs ont l’impression fausse d’être venus recevoir une parole soufflée par Dieu (theopneustos) à leur témoin. Et, je ne crains pas de le dire: mieux vaut une prédication divino-humaine contestable et peu inspirée qu’une prédication artificielle bien léchée mais où n’intervient rien d’humain (quand bien même un million de prédicateurs y auraient participé via les archives) ni de divin.

 

Une offense au Saint-Esprit

Il y a dans le livre des Actes un passage véritablement épouvantable où un couple, Ananias et Saphira, prétend donner à l’Église naissante tout le produit de la vente d’une propriété. Or, rien ne les obligeait à vendre leur bien pour l’Église, et rien ne les obligeait à en céder l’intégralité du produit. Ce qui est reproché aux deux membres du couple, respectivement et à trois heures d’intervalle, c’est d’avoir fait croire à l’Église qu’ils avaient donné tout le prix de la vente. Leur seul péché, c’est d’avoir menti, et «menti à l’Esprit saint». On le sait, l’un puis l’autre furent frappés de mort, sans intervention humaine (Actes 5,1-11).

Il va de soi qu’une prédication faite par IA est un mensonge au moins aussi grave que le péché d’Ananias et Saphira. Faire croire ou laisser croire qu’on a travaillé sur un sermon alors que, paresseusement, on a confié la tâche à la Machine, c’est une forfaiture d’une totale gravité au sens où c’est un mensonge non seulement intellectuel mais plus encore spirituel. C’est une insulte directe à Dieu (dont on se passe alors qu’on prétend le relayer) et c’est une idolâtrie puisqu’on a transféré à la Machine l’œuvre qui revient à l’Esprit saint et au chrétien qui était censé se laisser inspirer par lui.

Je ne voudrais pas voir un prédicateur ou une prédicatrice tomber raide mort derrière son pupitre après avoir ainsi embobiné une assemblée. Mais s’il existe des ministres ou des prédicateurs laïcs qui se sont laissé aller, quelle que soit la raison (manque de temps, contretemps, lassitude, etc.), à confier à un appareil sans âme la charge de nourrir les âmes de leurs ouailles, un acte de repentance immédiat est indispensable. Et dans ce cas, demandons que le pardon de Dieu s’exerce généreusement (en ce qui concerne Ananias et Saphira, rien ne nous est dit de leur salut éternel…). Mais la récidive serait gravissime et, si elle est démasquée, j’ose dire qu’elle vaudrait l’exclusion définitive sinon de l’Église, au minimum de la charge de pasteur et/ou de prédicateur, et même de tout ce qui a trait à l’enseignement biblique. Dans notre société, on oublie que certains actes graves ne permettent pas de retour à un statu quo ante, que certains forfaits produisent des cassures irréversibles, ce qui est à bien distinguer du pardon qui, lui, est exigé de nous.

 

À l’image de Dieu

Je n’écris pas cela sans trembler, étant moi-même prédicateur labellisé comme tel. Moi aussi, j’aurai à rendre compte de ce que j’aurai prêché. Mais qu’au moins ce soit moi, et pas une machine que j’aurais fait passer pour moi, à qui on demandera des comptes.

On objectera peut-être: Et si, en chaire, le prédicateur déficient annonce explicitement «Ce sermon a été fait avec l’aide de l’IA ?». Evidemment, ça atténue le mensonge, mais guère l’escroquerie. Dans ce cas, que la personne se débrouille avec sa conscience. En ce qui me concerne, je sors immédiatement du temple, je cesse d’y perdre mon temps, et ma confiance en la personne qui était en chaire sera durablement, voire définitivement entamée.

Et puis, «aide»… quelle aide ? Il faut tout à fait distinguer une recherche faite même sur Internet, d’une production faite par une machine. Tout prédicateur travaille à partir d’une documentation (me concernant, elle est essentiellement livresque). Que le support de ladite information soit électronique ne pose pas de problème en soi, pourvu que les sources soient un minimum vérifiées (idem, d’ailleurs, pour les livres puisqu’il en existe de mauvais).

Jamais de ma vie je ne me suis exprimé d’une manière aussi radicale. Mais ici, on est dans le domaine du Mal au sens où des responsables de la sainte Parole de Dieu sont prêts à abdiquer à la fois leur humanité et leur relation à Dieu et à faire passer pour spirituel ce qui n’est que brassage de data par des ordinateurs. Être pasteur, prêtre, prédicateur, théologien, c’est être mis à part pour Dieu. Dans le domaine intellectuel, le recours à l’IA est une imposture; dans le domaine spirituel, c’est un blasphème. Il est temps de résister, d’opposer un Non absolu à l’IA, un boycott complet de l’IA, pour tout ce qui relève des études et productions de théologie et de la manipulation de la Parole de Dieu. Aucun compris n’est tolérable.

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Évidemment, cet article est garanti sans apport d’IA mais avec apport de vitriol.

 

(1) À notre petit niveau, l’expérience du GPS pour trouver sa route en voiture est tout à fait instructive. Waze et homologues sont des banques de données routières immenses et très réactives, mais elles ne sont pas intelligentes. Qui n’a pas fait l’expérience de se retrouver sur un chemin vicinal, voire une cour de ferme, parce que les paramètres étaient calés sur «aller au plus court» ! La supériorité de la carte Michelin couplée à un cerveau humain est indéniable dans plusieurs cas.

(2) Jacques Ellul, La parole humiliée, La table ronde, 2014 (), p.173.

 

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