Femme et féminisme chez France Quéré (2)
Le vendredi 28 novembre 2025, le Forum protestant et Foi&Vie ont organisé à l’IPT Paris une journée consacrée à la théologienne et éthicienne France Quéré. Dans la deuxième partie de cette table ronde animée par Caroline Bauer, Claire des Mesnards (pasteure à Saint-Quentin et membre du groupe Orsay), Élisabeth Parmentier (professeure de théologie pratique à l’Université de Genève) et Céline Rohmer (maître de conférences en Nouveau Testament à l’Institut Protestant de Théologie) débattent sur la pensée et le féminisme de France Quéré.
(Lire la première partie de la table ronde)
Visionner la table ronde (vidéo Regards protestants)
Caroline Bauer. France Quéré a pu parfois employer des formulations très essentialistes tout en défendant la liberté de trouver sa vocation, faisant bien reposer sa vision de la femme sur toute autre chose que sur la nature. C’est comme si elle citait l’argument mais ne se reposait pas dessus pour poursuivre son argumentation.
Claire des Mesnards. Ça rappelle l’une des prescriptions évoquées dans la table-ronde précédente par Gemma Durand, contre lesquelles France Quéré s’érigeait: cette idée que la nature serait maître en toutes circonstances. Certes, il y a peut-être une nature féminine – en tout cas elle a sa façon de la définir – mais elle n’est pas entièrement déterminante.
Caroline Bauer. Est-ce que ce n’est pas sa manière de faire exister ce paradoxe entre la liberté et cet appel à la soumission mutuelle ? Elle défend la vocation et la possibilité pour la femme de suivre sa vocation ou ses vocations, mais parle ensuite de la possibilité non seulement de se laisser interpeller par l’Autre, d’être une itinérante dans ce voyage, mais également de se soumettre, d’être dans une dimension de service et de renonciation à soi, dans une réciprocité dont la femme serait finalement le meilleur témoin. C’est un peu paradoxal.
Élisabeth Parmentier. C’est tout à fait paradoxal et elle décrit d’ailleurs le service de la femme comme «prophétique» voire «seule chance de salut de ce monde» (p.156). Dans quel sens serait-il prophétique ? En cela, La Femme avenir n’est plus un titre ironique et, dans ce livre, il s’agissait aussi de faire en sorte que la vie et l’amour prennent le pas sur la conquête. Je pense qu’il y avait une allergie de caractère et de personnalité contre tout ce qui était violent, agressif, combatif. Et qu’elle ne voulait pas que les femmes deviennent, à la manière des hommes, comme les hommes l’ont été jadis, des conquérantes, des êtres de bataille, qui revendiquent. C’est bien plus «à l’homme de changer» (p.155). Elle voulait que cela se passe d’une autre façon. C’est pour cette raison qu’elle disait: «Le féminisme n’a peut-être pas assez pensé les femmes» (p.104). Il y a donc aussi quelque chose de ce côté-là, une sorte de mission des femmes de ramener les choses dans un service de l’amour ou plus exactement dans la symétrie d’une «amitié», mouvement plus constructif que le combat. Elle parle là de «féminitude»: «La féminitude porte en elle une dimension révolutionnaire dans la mesure où elle refuse l’ordre disgracieux des rapports de force» (p.157).
Caroline Bauer. On comprend mieux alors comment se formule sa critique. Qu’est-ce qu’elle critique du féminisme de Simone de Beauvoir sinon le fait – et c’est peut-être une lecture sur laquelle il faut me contredire – que ce féminisme-là ne reconnaîtrait pas la valeur de la maternité, de la naissance et du soin de l’enfant ? Est-ce qu’elle n’insiste pas particulièrement sur cette dimension de la naissance qui mettrait la femme dans une situation très spécifique que l’homme ne pourrait pas partager (à son époque du moins car ce n’est peut-être plus vrai aujourd’hui) ?
Claire des Mesnards. C’est le genre de question qui fait réagir les féminismes d’aujourd’hui car elle rejoint l’idée selon laquelle une femme pleinement accomplie serait une épouse et une mère. Il est certain que c’est une chose qu’on peut difficilement lire ou entendre aujourd’hui en tant que féministe et peut-être même en tant que femme. Il faut garder cette liberté précieusement, cette reconnaissance des différentes vocations, mais, malgré tout, cela reste un peu difficile à entendre.
J’aimerais revenir sur ce que vous évoquiez, ce service en réciprocité. Ce qu’elle écrit dans cet article Aventure chrétienne/homme et femme (Foi&Vie, janvier 1983) est cette idée que
«tout Autre est mon obligé. Je lui dois plus qu’il ne me doit. Si j’essaie de définir un partage totalement symétrique, je crée les rapports d’un équilibre qui se maintient par l’égale poussée de forces contraires. Je puis à cette égalité donner un autre nom qui la définit tout aussi bien, je puis l’appeler « intimidation » car elle ressemble autant à une belle utopie qu’au réalisme de deux puissances se faisant échec».
Je crois que cette phrase synthétise assez bien cet appel de France Quéré à ne pas s’en tenir à un féminisme qui serait uniquement de l’ordre de ce rapport de force. Et je crois que c’est pour ça qu’elle appelait à sa manière à un autre féminisme que celui qu’elle pouvait observer autour d’elle.
Caroline Bauer. Est-ce qu’on ne peut pas aller plus loin en affirmant que le féminisme pour elle n’est qu’un passage vers une éthique beaucoup plus large de la soumission mutuelle dans laquelle hommes et femmes seraient engagés dans une forme de féminin, de féminitude, même, selon son propre terme. Ce ne serait pas uniquement une question de femmes mais une question d’attitude dans l’altérité que chacun aurait à partager dans une réciprocité asymétrique. Elle parle dans cet article de Foi & Vie d’une légère asymétrie.
Claire des Mesnards. Elle rapproche cela du Christ en reliant certains propos de l’apôtre Paul sur ces sujets au «principe universel selon lequel le plus fort doit user sa force à fortifier le faible, dût-il en mourir» (ibid.).
Caroline Bauer. C’est un renoncement à soi ?
Claire des Mesnards. Pas un renoncement à soi comme objectif en tant que tel mais dans l’objectif de fortifier le faible. C’est parce qu’elle avait certainement une idée de la force qui habitait les femmes qu’elle pouvait assumer cette idée qu’il s’agissait pour elles de soutenir nos malheureux compagnons masculins !
Élisabeth Parmentier. On pourrait approfondir et dire que c’est une mutualité: ce n’est pas toujours au même d’être le fort et de soutenir l’autre dans le couple mais, alternativement, à celui qui est fort de soutenir le faible. C’est ainsi qu’elle définit notamment le couple comme «service de réciprocité»:
«Nécessairement, il s’exerce entre deux initiatives, deux désirs, deux amours, et j’ai peut-être nommé le signe le plus intime du féminin: le sens de la symétrie» (p.150).
C’est un point sur lequel il faudrait insister en évoquant les questions qui se posent aux générations d’aujourd’hui; vous avez souligné un enjeu très intéressant.
«France Quéré se défendait du fait d’être féministe»
Caroline Bauer. Comment France Quéré se situerait-elle selon vous dans le féminisme d’aujourd’hui ?
Claire des Mesnards. Très bonne question. Je ne sais pas si je suis capable de vous éclairer sur ce point, d’autant plus à notre époque clivée et clivante. Notre petit Groupe Orsay a été parfois un peu déplacé par certaines de ces lectures et nous avons réalisé qu’au fond nous connaissions assez mal France Quéré. J’ai apporté un ouvrage du Groupe Orsay qui parle de cette exposition réalisée sur les Femmes d’espérance, Femmes d’exception à travers les siècles. Concernant le 20e siècle, on retrouve des femmes d’action ou de contemplation comme Madeleine Barot ou Antoinette Butte… mais pas France Quéré, pour l’instant du moins. Il y aura peut-être une édition prochaine où nous penserons à l’inclure. En tout cas, le travail de réception de ses écrits est évidemment à poursuivre car nous sommes loin d’en avoir fait le tour, y compris sur le plan du féminisme.
Ce qu’il me paraît nécessaire d’évoquer au sujet du féminisme d’aujourd’hui, c’est la réserve qui a été celle de notre petit groupe au sujet de ce qu’on pourrait appeler le «féminisme de France Quéré». J’emploie des guillemets non pas tant à cause d’une vision en surplomb des années 1980 depuis notre 2025 plein de sagesse mais parce que France Quéré elle-même se défendait d’en être, donc dans l’idée de ne pas parler à sa place ou de ne pas trop tirer ses propos vers ce que nous aimerions qu’elle ait dit sur ces sujets. Enfin, je crois surtout que la raison pour laquelle elle ne se décrivait pas comme féministe était surtout liée à l’image du féminisme de son époque, image qui n’a d’ailleurs pas beaucoup évolué et qui fait que tant de femmes aujourd’hui encore renoncent à se dire féministes voire rejettent l’expression comme on le ferait d’une idéologie mortifère, dans cette idée que le féminisme serait un combat contre les pauvres hommes livrés aux harpies. Il existe malheureusement aujourd’hui une résurgence des discours masculinistes montrant combien il est encore délicat d’assumer ce mot féministe; cela devait être d’autant plus délicat dans les années 1970-1980. Effectivement, si le féminisme est une idéologie, on ne peut pas affirmer que France Quéré en soit une éminente représentante, elle serait, je pense, la première à le dire.
Et puis il y a la question de la théologie féministe. Notre groupe de lectrices s’intéresse plus particulièrement à ces questions de théologie féministe et cela a été un étonnement de découvrir France Quéré, car d’autres travaux, d’autres autrices se préoccupent beaucoup plus explicitement de théologie féministe qu’elle n’a pu le faire. On pense par exemple à la professeure Elisabeth Schüssler Fiorenza qui a effectué un travail pionnier de déconstruction du patriarcat en christianisme (In Memory of Her, 1983) puis à Janet Morley, autrice britannique qui a œuvré pour le développement d’un langage inclusif non-sexiste dans les liturgies (Celebrating Women en 1986, All Desires Known en 1988). La langue fait beaucoup de choses et ce n’est peut-être pas un hasard si les théologies féministes ont pris leur essor un peu plus tard en milieu francophone.
Ce que nous avons discerné dans ces quelques articles est que France Quéré, sans aller jusqu’à parler de Dieu directement au féminin, emploie tout de même parfois des expressions qui s’en rapprochent, par exemple «ton amoureuse éternité». Le Dieu en qui elle croit, ou Dieu·e si vous préférez, n’est pas un Dieu de toute puissance mais de service, encore une fois (donc presque de nature féminine, pour le dire dans ses catégories), non pas un Dieu de domination mais de justice. Je crois que la poésie avec laquelle elle a su partager ses idées a dû en déplacer plus d’un. Nous nous sommes retrouvées dans la théologie de la croix qui se dégage de son œuvre. Elle parle de cette relation privilégiée entre Jésus et les femmes de son temps et l’explique par une communauté de situations. Elle s’intéresse à la situation des individus et estime que les personnes en situation de précarité se retrouvent plus évidemment – ou naturellement, si on parle de nature – touchées par l’appel de Dieu, plus enclines peut-être à y répondre. Chacun sait que la loi civile et religieuse rendait la situation des femmes particulièrement précaire, et France Quéré nous dépeint l’homme de Nazareth comme un perpétuel vagabond, un voyageur, cet itinérant qui reconnaîtra à ces femmes rencontrées une audace, une intelligence, une foi qui sauve en effet. Là-dessus, France Quéré a un mot très fort, elle va jusqu’à dire que ces femmes «méritent la grâce». J’ai été un peu choquée de le lire mais cela se comprend par contraste d’avec les doctes discours patriarcaux dont elle prend le contrepied parce qu’ils affirmaient de façon tout aussi péremptoire que ces femmes pécheresses avaient particulièrement besoin de la grâce du Seigneur.
En relisant aujourd’hui ses écrits, il y a des choses vraiment réjouissantes dans la façon dont elle ironise, rétorque et argumente face aux théologies sexistes qui avaient pignon sur rue en son temps (et parfois encore aujourd’hui). Cependant, la ligne de front s’est décalée depuis et on ne peut pas la faire débattre de questions contemporaines. Et puis, France Quéré a ses passages déroutants sur la nature féminine qui peuvent parfois empêcher d’aller plus loin dans la lecture, notamment quand elle magnifie la maternité ou lorsqu’elle confie aux femmes cette mission d’importance de l’éducation d’enfants pour un monde meilleur. C’est une belle mission effectivement mais qui peut aussi être un poids écrasant. Aujourd’hui, on peut comprendre qu’elle ne se soit pas reconnue dans le féminisme du MLF et que certaines féministes d’aujourd’hui puissent rencontrer des difficultés à reconnaître en elle un matrimoine féministe remarquable. Mais il y a certainement beaucoup de choses que j’ignore sur France Quéré et sur lesquelles je vous invite à me reprendre si besoin.
«On ne mesure pas à quel point le monde dans lequel France Quéré a évolué était masculin»
Caroline Bauer. Élisabeth, au travers de l’étude approfondie que vous avez fait de la théologie féministe, comment situez-vous aujourd’hui France Quéré ?
Élisabeth Parmentier. Je dirais que la difficulté du féminisme, dans l’opinion publique et dans ce qu’on en voit dans les médias, est que les courants plus nuancés sont passés rapidement sous silence. Il existait bien en France une ligne féministe de la réciprocité, de l’amitié (France Quéré souligne d’ailleurs la valeur de l’amitié homme-femme aussi dans le travail), de la fraternité. L’idée de service mutuel était une ligne également défendue par Marie-Thérèse van Lunen Chenu qui avait dans les années 1980 forgé le terme de «théologie féministe intégrale». C’était assez proche de la ligne de France Quéré, elle définissait précisément cette ligne de partenariat homme-femme et de fraternité homme-femme.
Je plaide beaucoup pour qu’il y ait une place pour ces mouvements souvent considérés comme n’étant pas assez radicaux et donc pas assez constructifs pour la suite. Je pense également qu’il y a certaines caractéristiques importantes, d’abord le fait que nous avons un féminisme plutôt francophone, distinct de la ligne anglo-saxonne dont la tendance est de considérer plutôt les séparations des camps hommes et femmes, et de souligner la difficulté entre les sexes. Nous avons aussi en Europe occidentale, et particulièrement en France une longue tradition de mixité, et donc une expertise dans une réflexion sur le féminisme dans la mixité, que France Quéré et d’autres ont menée dans les années 1980 et 1990 et qu’il est important de valoriser. Je pense à Élisabeth Badinter qui a livré une réflexion sur le genre avant tout le monde avec sa publication sur l’amour maternel (1) où elle dément qu’il y ait une sorte d’amour maternel génétique, essentiel aux femmes, de même qu’elle écrit X Y (2) où elle démontre que le sexe dit fort n’est pas le sexe masculin puisque génétiquement c’est XX qui est premier. Il y a donc aussi chez Élisabeth Badinter une ligne qui valorise la mixité. Il y aurait une discussion à mener positivement sur l’apport de ces postures, notamment au regard de ce qu’on a déjà évoqué, de la fragilité du masculin aujourd’hui. Il y a actuellement beaucoup plus d’incertitudes sur les modèles du masculin avec cette virilisation, cette question de l’honneur et donc des comportements d’agression qui se conditionnent comme un effet domino…
Céline Rohmer. Je rappelle une fois encore mon incompétence en théologie féministe, cela me permet de dire ce qui à vos yeux représentera sans doute une aberration: quand on m’a appelée à m’intéresser davantage et plus sérieusement aux travaux de France Quéré, ce n’est pas tant son féminisme qui m’a intéressée et impressionnée que sa manière d’être femme. Pour moi c’est différent et c’est une chose que je reçois comme un véritable cadeau. Je n’ai pas les compétences pour dire dans quelle case on placerait son féminisme (à partir du moment où une femme prend la parole et parle des femmes, il faut qu’on la repère sur une cartographie du féminisme !), ce n’est pas mon champ de recherche. En revanche, je mesure, et je pense que nous en avons tous fait l’expérience, à quel point nous avons besoin de figures féminines, de modèles. France Quéré a pris la parole, s’est déplacée partout et la femme qu’elle a été, l’attention qu’elle a portée aux autres, le nombre de conférences qu’elle a données, le foisonnement de ses écrits, la simplicité de son langage d’une poésie incroyable sont des choses qui à son époque étaient absolument époustouflantes. Il existe alors peu d’autres exemples et je suis davantage intéressée par cela, plus reconnaissante du féminin qu’elle a incarné.
Quand je lis ces textes (même si je suis davantage intéressée par ce qu’elle a écrit en exégèse ou sur les femmes de l’Évangile) je me dis qu’il n’y avait qu’une femme pour écrire cela, pour repérer dans les textes bibliques cette puissance-là. Je vous mets au défi de trouver des conférenciers masculins qui au même moment avaient une telle lecture des textes bibliques. C’est une exégèse tout à fait particulière, avec un souffle. Elle m’a même fait rire car elle parle dans une conférence de 1975 des facultés de théologie au bord de la fermeture, à cause du manque d’étudiants. C’est amusant de lire cela 50 ans après ! Elle préconise alors de ne pas l’interpréter comme une catastrophe. Il y a un rapport au réel, encore une fois, qui a permis de construire un modèle du féminin dont on est encore au bénéfice. Je ne sais pas si on mesure à quel point le monde dans lequel elle a évolué était masculin. Le monde de la théologie est un monde archi-masculin, je peux en témoigner, et faire ce qu’elle a fait est exceptionnel.
Claire des Mesnards. Pour rebondir sur ton propos, je ne résiste pas à l’envie de vous lire un petit passage qui aide à se représenter le monde dans lequel elle vivait. C’est à propos des «réflexions de Grégoire de Nazianze sur la parure féminine» –puisqu’une part de son champ de recherche s’intéressait aux Pères de l’Eglise. Elle commence cet article de 1968 en disant que Nazianze
«vient ajouter sa pierre à l’édifice déjà bien ancien et pourtant jamais achevé de la critique des femmes. Une longue et double tradition existe où il peut puiser: les moralistes païens d’une part (Xénophon, Plutarque, Juvénal, Martial), la première prédication chrétienne de l’autre (saint Paul, Clément d’Alexandrie, les Constitutions apostoliques…). Cette double tradition n’impose au théologien aucun travail de synthèse: sur la question des parures, elle est, dans ses impératifs moraux, sinon dans ses critères, extrêmement homogène. On peut brièvement dire que les moralistes de l’Antiquité tant païenne que chrétienne se sont élevés contre la coquetterie, parce qu’elle leur semblait constituer une triple offense à la philosophie, à la morale et à l’esthétique. Elle choque en effet la raison dans la mesure où elle est une tromperie; la morale, dans celle où elle est source de désordre domestique et public; la beauté enfin, parce que ses résultats sont finalement peu heureux et qu’elle ne parvient qu’à enlaidir» (3).
Je vous invite à lire ce bref article, c’est délicieux. On espère bien pouvoir continuer de prendre le contrepied de tout cela aujourd’hui.
Caroline Bauer. Ne serait-ce pas, pour France Quéré, un appel à ce que des théologiens hommes puissent défendre une masculinité qui laisserait sa part à cette richesse de la rencontre avec l’altérité et à cette volonté de fraternité, comme elle l’a fait ?
Claire des Mesnards. En tout cas, au niveau de la société d’aujourd’hui, c’est ce vers quoi travaille par exemple ONU Femmes en ce moment même. Une tribune Le silence des hommes doit cesser vient d’être signée pour appeler les hommes à prendre leur part dans ces combats qui demeurent. France Quéré ne l’aurait peut-être pas exprimé en termes de combat mais c’est effectivement une démarche très actuelle dans le féminisme.
Elisabeth Parmentier. Du point de vue de la réalité, les jeunes générations ont déjà fait beaucoup de pas. Dans la génération de mes enfants, chez les garçons, je vois déjà les résultats très positifs de l’éducation dans le partage des tâches, l’engagement pour la famille (ce qui ne simplifie pas la vie car cela génère bien entendu de nouvelles contraintes), mais je crois que l’enjeu est aussi pour la théologie. C’est un enjeu de reconsidérer tout ce que nous pouvons faire évoluer avec un véritable engagement. Le souci de France Quéré est toujours l’engagement avec une qualité et un soin valorisant, que ce soit dans l’écriture, la manière de vivre ou ses choix. Il serait extrêmement positif d’avoir dans la théologie et dans la vie ecclésiale une qualité d’engagement qui entraîne les hommes et qui soit dans la mutualité. Ce serait un idéal.
«Il y a chez elle un souci du rite, du geste et de la discipline du langage»
Caroline Bauer. Nous parlons d’une «foi vive et une pensée libre». Céline, vous avez proposé de travailler deux textes de France Quéré qui nous décalent un peu par rapport à son féminisme mais qui nous permettent de relire le féminin sous le thème de l’engagement et en particulier de l’engagement de foi.
Céline Rohmer. Il fallait déterminer un corpus et, comme France Quéré est passée à la faculté de Montpellier, où je travaille, je me suis intéressée aux deux seuls textes que la revue de l’Institut protestant de théologique, Études théologiques et religieuses, a publié d’elle (il est déjà significatif qu’on n’en trouve que deux…). Ce que je note est que ce sont des textes issus de productions orales; l’une d’elle était une conférence qui ouvrait un synode régional de l’Église protestante (qui n’était pas encore l’Église protestante unie de France). C’était encore l’époque où les synodes régionaux organisaient de grandes conférences où étaient invités de grands théologiens. Dans ce premier article, La transmission de l’Évangile (1975), elle part en quête de cette transmission de l’Évangile, à une époque où tout le monde pleure, persuadés que les Églises s’apprêtent à fermer car désertées par les jeunes (exactement le discours qu’on entend aujourd’hui !).
Partant de ce discours, elle procède d’une manière qui m’a beaucoup impressionnée pour cette grande intellectuelle qu’elle était: elle part à chaque fois de l’expérience de Dieu par le Christ. C’est très expérientiel. Elle a ce mot d’«émerveillement» et elle dit le soin à apporter à cet émerveillement-là, non pas à ce ressenti mais à cette expérience. Elle l’articule immédiatement avec la théologie en disant que celle-ci est un possible étouffoir de cet émerveillement. Il y a donc une attention à respecter ce vivant dans cette expérience de la transcendance, dans cette expérience de Dieu, à ne pas se précipiter dans ces systèmes qui refabriquent du système avec cet émerveillement et finissent par le tuer. Il y a un regard porté sur cette expérience fragile, innommable, qui échappe. France Quéré avait travaillé sur le théâtre de Sénèque, or le théâtre n’est jamais que l’expérience d’une parole dans des corps, cette attention portée à l’expérience de la parole dans le corps ne me semblant pas sans lien. Et puis, avec tout un travail sur la défense de la production artistique comme un langage d’expression (elle dit d’ailleurs que la Réforme a fait beaucoup de mal en évinçant l’expression artistique et en se méfiant des artistes). Elle y revient et fait là, à mon sens, de la bonne théologie (ce qui est précisément avant tout un geste artistique).
Ce qu’elle dit de l’émerveillement et ce qu’elle dit de la discipline m’a donc beaucoup impressionnée: «L’homme ne peut pas croître spirituellement sans effort et s’efforcer sans nécessité». Plus loin, avec son fameux sens de la formule, elle déclare: «On ne va pas à l’Église parce qu’on croit, on croit parce qu’on y va». Il y a donc ce souci du rite, du geste et de la discipline du langage. On est alors après 1968 et je lie sans peine cette réaction à ce contexte. Aujourd’hui, dans un contexte beaucoup plus marqué par des tendances traditionnalistes, où l’on revient à des comportements beaucoup plus radicalisés et identitaires, je me demande si elle n’aurait pas eu à dire presque l’inverse de ce qu’elle écrivait. Enfin, il ne s’agit pas de la faire parler mais d’exprimer le fait qu’elle a pointé une chose qui me semble être très en lien avec son contexte, y compris politique, et qui aujourd’hui serait à interroger différemment.
Et puis, à propos de cette question des facultés de théologie – j’y reviens parce que ça m’a vraiment frappée – elle part du constat qu’elle entend partout qu’elles accueillent moins d’étudiants. Je peux témoigner du fait que c’est une réalité, en général on ne se précipite malheureusement pas pour s’inscrire à des études de théologie. Partant de ce constat, elle retourne la chose positivement en disant qu’avant ils étaient très nombreux mais pensaient tous la même chose. C’était alors absolument univoque, il n’y avait qu’une seule façon d’être chrétien, ce qui était dramatique. Aujourd’hui, il faudrait au contraire se réjouir car, bien qu’ils soient peu nombreux, leur pensée serait extrêmement variée et foisonnante. Je ne sais pas si elle avait le don de l’optimisme ou de la relecture, mais c’est une chose qu’il faut qu’on entende ! Peut-être que le danger aujourd’hui serait d’être peu nombreux et univoque ? Cela rejoint en tout cas ce qu’elle dit sur l’émerveillement, ce souci constant de la diversité, de cette pluralité d’expressions de la foi, ce constat que chacun détient sa propre expérience de la transcendance, qu’on ne peut pas nommer à la place de l’autre la chose qui l’habite ou qui le porte. Cela vient de sa lecture des textes bibliques et fait le lien avec ce qu’Anne-Cathy Graber disait sur l’importance de la diversité dans le canon, de ces textes pluriels. Je crois que dans sa formation, dans sa manière de pratiquer les textes, elle a pleinement intégré que la diversité biblique est une diversité canonisée. On ne peut pas toucher à cette diversité car c’est la définition même du canon; elle était pleinement imprégnée de cela. Ces différents points m’ont particulièrement marquée dans son texte, c’est extrêmement créatif.
Dans un autre texte publié par la revue Études théologiques et religieuses (4), elle parle de l’espérance de manière très pédagogique et claire, insistant sur la nécessité, dans ce monde moderne dont elle craignait tout le temps la démonstration de puissance et de force par la science, de reparler de la transcendance. Avoir ce courage de désigner cette conviction de la transcendance dans l’immanence. J’aimerais profondément que le monde des théologiens entende cela aujourd’hui. France Quéré est une grande théologienne, une femme de foi et une femme de raison; avoir ce courage de renommer la transcendance quand on est théologien sans faire la démonstration d’un scientisme mal positionné relevait à son époque d’un grand courage.
Caroline Bauer. Est-ce que vous voulez réagir, l’une ou l’autre ?
Claire des Mesnards. J’aimerais approfondir l’idée d’une théologie féminine, qui serait à distinguer d’une théologie féministe. J’aime beaucoup l’idée qu’on a besoin de modèles de grandes dames, tout comme on a besoin de modèles de grands hommes. Mais, même si on n’est pas obligé de lui trouver une place dans la diversité des féminismes d’aujourd’hui et d’hier, j’ai tout de même envie d’attribuer à France Quéré un certain féminisme, car l’inscrire dans une théologie qui serait seulement féminine ferait droit à l’idée à laquelle je peux le moins souscrire dans ce qu’elle défend de cette nature féminine: qu’il y aurait une nature féminine qui ferait qu’il existe une façon qu’ont les femmes de faire de la théologie et une autre qui serait propre aux hommes. Il pourrait y avoir un malentendu à vouloir se débarrasser du terme encombrant de féminisme en le remplaçant par féminin parce que cela semblerait plus directement accessible, ou en tout cas plus proche de la façon dont elle-même l’exprimait.
Je crois qu’il y a quand même quelque chose de féministe dans sa pensée et qu’effectivement, comme le soulignait Élisabeth, le féminisme ne se réduit pas à la superficie de ce qu’on voit dans les journaux, à ce qui va être de l’ordre des mouvements les plus radicaux. Je crois qu’elle a aussi été féministe par ce qu’elle a incarné, en ayant été cette grande théologienne et cette femme engagée.
Élisabeth Parmentier. N’oublions pas son qualificatif de «féminisme total». On voit qu’il y a quelque chose de très exigeant et de très particulier dans ce qu’elle demande. Ce que je salue après avoir entendu Céline, c’est cet appel à une spiritualité profonde dont nous avons besoin aujourd’hui, servi par une magnifique écriture et par l’intensité qui était la sienne, celle de son dévouement, ce que j’aimerais appeler une profonde générosité dans tous les domaines, dans la famille certainement, dans l’Église sans les systèmes, dans ses engagements.
Céline Rohmer. Je voudrais préciser, afin qu’il n’y ait pas de malentendu, que je n’ai pas parlé de théologie féminine. En revanche, avant de parler de féminisme, j’aimerais déjà qu’on parle de femmes qui font de la théologie. Si nous pouvions acter cela, ce serait une grande chose. France Quéré est une femme qui a fait de la théologie, elle a ouvert une voie qui a libéré et a permis énormément de choses, mais je n’ai pas la compétence pour dire si oui ou non elle a déployé une théologie féminine. Je suis en tout cas très reconnaissante que des femmes aient fait de la théologie.
Caroline Bauer. Merci beaucoup pour vos apports, chacune, et merci pour cette discussion riche sur un sujet difficile. Nous sommes très heureux d’avoir écouté cet échange.
Transcription: Pauline Dorémus
Illustration: le dialogue entre Claire des Mesnards, Élisabeth Parmentier, Céline Rohmer et Caroline Bauer au cours de la Convention France Quéré du 28 novembre 2025 (capture d’écran YouTube).
(1) L’Amour en plus: histoire de l’amour maternel, XVIIe-XXe siècle, Flammarion, 1980.
(2) XY, de l’identité masculine, Hachette, 1992.
(3) Réflexions de Grégoire de Nazianze sur la parure féminine (étude du poème sur la coquetterie, I, II, 29), Revue des Sciences Religieuses, 42/1 (1968), pp. 62-71.
(4) France Quéré, Aujourd’hui l’espérance (conférence donnée au Centre de rencontre et de recherche de Pau, en décembre 1974), ETR 51/1 (1976), pp.3-14.

