En regardant le football - Forum protestant

En regardant le football

«Que la seule communion que l’on imagine soit d’assister à une compétition, en dit long sur ce que notre société est devenue.» Or ce modèle où il s’agit, là comme ailleurs, de «se donner à fond» fait «perdre de vue la raison pour laquelle on voudrait se donner à fond». À la différence de deux repas où la communion est avec et non pas contre: le festin de Babette et la cène originelle.

Texte publié sur Tendances, Espérance

 

 

Nous voici revenus, comme tous les quatre ans, à ce qu’on appelle la grand messe du football. L’expression est curieuse, quand on y pense, mais le fait que la seule communion que l’on imagine soit d’assister à une compétition, en dit long sur ce que notre société est devenue.

En fait, je ne crache pas sur le spectacle du football. J’y vois, à l’occasion, de véritables artistes, capables de gestes qui m’impressionnent. Cette remarque ne vaut pas seulement pour quelques vedettes. Le fait qu’il existe du handisport, montre aussi que, quelles que soient les capacités que l’on a, cela a du sens de les exploiter au maximum.

Mais se donner à fond n’a-t-il du sens que dans un contexte de compétition ? C’est devenu une expression passe partout, dans les entreprises, dans le coaching, dans les émissions de télé-réalité, voire même dans les loisirs de plein air ou dans les salles de gym. Le problème est qu’elle fait perdre de vue la raison pour laquelle on voudrait se donner à fond. Gagner une compétition procure des satisfactions, assurément, mais dit peu de chose sur ce qui importe dans la vie.

 

«Donnez-moi l’occasion de donner le meilleur de moi-même»

Je pense, par contraste, à la nouvelle de Karen Blixen Le festin de Babette dont, naguère, un film fut tiré. Là, l’histoire est différente. Il s’agit d’une femme, cuisinière de talent, qui est empêchée d’exercer son métier, car elle a été bannie de son pays d’origine, la France, pour des raisons politiques. Elle se retrouve dans un petit village danois, où une autre femme, à la voix d’or, n’a pas non plus pu donner la pleine mesure de ses talents à cause des conventions sociales du lieu. Elles se rejoignent dans la même attente: «Donnez-moi l’occasion de donner le meilleur de moi-même». Cette fois-ci, il s’agit de donner la pleine mesure de ses compétences pour régaler les autres.

Babette, la cuisinière, est tombée dans ce petit village, qui traîne de vieilles querelles recuites. Or, elle a, pour un soir, l’occasion d’organiser un festin pour le village. Et ce banquet délie les langues, dissout, l’espace d’un moment, les longues inimitiés, et parvient à faire exister le rêve, au moins, d’une communion entre les personnes.

 

Donner avec ou donner contre

Il y a là comme un écho à l’évangile de Jean. Donner le meilleur pour ceux qu’on aime est une sorte de sommet. Cela dit, au fil de ma vie, je me suis rendu compte que donner dans le cadre d’une compétition où il y a un perdant, laisse un goût amer ou, au moins, d’inachevé. La compétition provoque toujours une situation où on néglige les états d’âme de l’adversaire. Il en va de même, à un degré encore supérieur, dans la guerre, où les ennemis sont considérés comme des êtres abstraits et différents de nous.

C’est la beauté de l’histoire de Babette: elle n’use pas de ses compétences pour exacerber l’hostilité, mais, au contraire, pour que des personnes en froid puissent se rapprocher dans la joie d’un festin.

 

La table de communion

Pour en revenir à l’image de la grand messe, il est significatif, justement, que la cène se déroule autour d’une table et qu’elle nous réunisse autour de la mémoire de celui qui s’est donné pour nous. Et il s’est donné, aussi, pour que nous puissions dépasser nos divisions.

Bien sûr, à cette table, lors de la cène originelle, il y avait un traître. Dehors, des acteurs fourbissaient leurs armes. Pourtant c’est le moment où Jésus choisit de renoncer à l’usage de l’épée. Il donne sa vie (citons de nouveau l’évangile de Jean) «pour réunir dans l’unité les enfants de Dieu qui sont dispersés» quelle que soit leur nation d’appartenance (Jean 11,52).

Je pense à tout cela, en constatant l’écho énorme des grandes compétitions sportives dans le monde d’aujourd’hui. Elles rassemblent des millions de (télé)spectateurs, qui partagent des émotions semblables en soutenant leur équipe. D’une manière générale, il est beaucoup plus facile de se serrer les coudes lorsque l’on fait face à un ennemi commun. On communie dans l’ivresse du combat, même si c’est par procuration.

Dans le même temps, nos sociétés sont lourdement fracturées, en interne, et il est difficile de savoir pour quelle visée commune, ou pour qui, nous pourrions donner le meilleur de nous-mêmes.

Pourtant, se donner pour ceux que l’on aime, mais aussi, sans exclusive, élargir ce don à ceux qui sont plus éloignés de nous, reste une source de joie et de libération majeure. C’est une grâce d’avoir l’occasion d’y parvenir, par moments.

 

Illustration: extrait de la bande annonce du film Le festin de Babette.

.

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Lire aussi sur notre site