Un symptomatique silence. Ou l’étrange défaite du courage intellectuel.
«Les ressources intellectuelles permettent parfois moins de comprendre la réalité que de construire les justifications nécessaires pour ne pas la voir.» Le refus par l’historien Patrick Boucheron de répondre à des questions sur les liens entre l’antisémitisme de l’époque de Marc Bloch et celui d’aujourd’hui est, pour Jean-Paul Sanfourche significatif d’une «hésitation» qui «ne provient pas d’une hostilité aux juifs» mais «naît d’une peur complexe». Et montre que «les sociétés les plus cultivées peuvent développer des formes d’aveuglement particulièrement sophistiquées. Elles disposent même souvent de meilleures ressources pour rationaliser leurs refus de voir».
«Qu’un historien de la stature de Boucheron soit incapable d’esquisser, fût-ce en trois mots, une analyse de la montée de l’antisémitisme, y voyant rupture ou continuité historique, est le signe d’une crise profonde et d’une défaite majeure de la pensée académique.» (Saïd Mahrane) (1).
C’est un peu en urgence que cette communication est écrite. On excusera les défauts malheureux d’un presque premier jet, ou l’expression parfois hâtive d’une pensée à vrai dire révoltée. Mais il m’a semblé que ce que certains ont prudemment nommé incident devait faire l’objet, dans cette édition de Forum Protestant, non d’une protestation indignée, mais d’une réflexion un peu approfondie, qui certes mériterait, si nous en avions le temps, de plus amples développements.
Je veux parler du refus de répondre de la part du professeur Patrick Boucheron à la question légitime de Guillaume Erner (2). Ce dernier, évoquant «les résonances actuelles» de l’antisémitisme, s’est d’abord heurté à un silence de l’universitaire: «On vous laisse parler tout seul !». Puis à un refus méprisant: «Quelle est la question ?» devant l’insistance loin d’être déplacée (3) du journaliste. L’intervention savante de l’historienne Alya Aglan a détourné prudemment le propos et tenté diplomatiquement de clore l’incident. Mais pourquoi donc cette diplomatie si prudente ?
Il faut donc poser clairement la question: comment comprendre qu’une partie des intellectuels contemporains, dont l’intervention dans le débat public est devenue fréquente sinon presque permanente, paraisse soudain frappée d’une étrange réserve lorsqu’il s’agit de penser certaines manifestations contemporaines de l’antisémitisme ? Cela relève-t-il, une fois de plus, de cette crise profonde de la fonction intellectuelle ? Faudrait-il relire ensemble Bloch et Benda ?
Non, il ne s’agit pas d’une polémique artificielle. Ni d’un journaliste trop insistant face à un historien réticent. Osons le dire, surtout après la récente relecture de L’Étrange défaite, il s’agit d’une interrogation cruciale toujours d’actualité sur la responsabilité du savant dans la cité. En arrière-plan se profile toute une tradition française de réflexion sur le rôle des intellectuels, de l’affaire Dreyfus à Julien Benda, dont l’expression célèbre de «trahison des clercs» pourrait constituer ici une matrice argumentative.
Au moment où la France célébrait l’entrée au Panthéon de Marc Bloch, figure exemplaire du savant engagé dans son temps jusqu’au sacrifice ultime, une question était posée sur la résurgence de l’antisémitisme contemporain. La réponse attendue n’était ni un manifeste politique ni une prise de position partisane. Il s’agissait simplement d’exercer cette fonction de mise en perspective historique que les intellectuels revendiquent souvent comme leur mission propre. Or ce qui m’a révolté, comme bien d’autres auditeurs certainement, fut précisément l’évitement de cette perspective de la part d’un historien reconnu, dit de référence. Comme si la question elle-même devenait embarrassante. Mais en quoi pouvait-elle bien l’être ?
Le silence comme symptôme
Le silence (4), en cette circonstance devient une abdication intellectuelle à part entière. Absence de réponse ? Ce n’est pas une absence, c’est un symptôme. Et c’est ici que les réflexions de Julien Benda et de Marc Bloch acquièrent une résonance particulière. Tous deux, chacun à sa manière, ont pensé les formes de renoncement intellectuel qui précèdent les crises historiques. Tous deux ont cherché à comprendre comment des élites cultivées peuvent manquer, parfois sciemment, l’essentiel alors même qu’elles disposent de tous les instruments pour le voir.
La première erreur serait de réduire cet épisode à une querelle personnelle. La question n’est pas de savoir si Patrick Boucheron est antisémite (accusation absurde et injuste) ni même s’il avait l’obligation de répondre exactement aux questions de Guillaume Erner. La vraie question est, me semble-t-il, la suivante: pourquoi une question sur l’antisémitisme contemporain semble-t-elle produire chez certains intellectuels une gêne particulière ? Cette gêne est d’autant plus remarquable qu’elle ne procède pas d’un refus général de commenter l’actualité. Depuis plusieurs décennies, la frontière entre le savant et le citoyen s’est quelque peu estompée. Les historiens, sociologues, philosophes et politistes interviennent régulièrement dans le débat public. Ils commentent tout: les élections, les mouvements sociaux, les questions mémorielles, les transformations culturelles ou les enjeux internationaux. Cette présence médiatique est devenue une dimension normale de leur activité.
Invoquer soudainement la prudence méthodologique lorsque surgit la question de l’antisémitisme contemporain peut apparaître comme une justification bien insuffisante. Si le refus de commenter l’actualité constituait un principe constant, il serait parfaitement respectable. Mais lorsqu’il s’applique sélectivement à certains objets, il devient lui-même objet d’interrogation.
C’est cette sélectivité qui nourrit le malaise. Pourquoi certains phénomènes sociaux sont-ils spontanément désignés, analysés et dénoncés tandis que d’autres semblent entourés d’infinies précautions ? Pourquoi certaines évidences exigent-elles des démonstrations interminables avant d’être à peine reconnues ? Pourquoi la capacité critique s’affaiblit-elle lorsqu’elle risque de mettre en difficulté des mouvements, des groupes, des milieux ou des causes avec lesquels semble exister des proximités idéologiques ?
Évidemment, ces questions ne concernent pas seulement l’antisémitisme. Elles touchent à un mécanisme plus général de la vie intellectuelle. Toute époque produit ses biais et ses angles morts. Toute communauté intellectuelle développe des sujets qu’elle examine avec une rigueur extrême et d’autres qu’elle préfère contourner, voire ignorer. Le problème n’est pas l’existence de ces biais ou de ces angles morts. Peut-être sont-ils inévitables. Le problème est l’incapacité des intellectuels à les reconnaître.
On le voit: l’intelligence n’immunise pas contre l’aveuglement. Bien au contraire. Les formes les plus sophistiquées de la mauvaise foi se rencontrent souvent dans les milieux les plus cultivés. J’en sais quelque chose ! Et je sais d’expérience (à mes dépens) comment les ressources intellectuelles permettent parfois moins de comprendre la réalité que de construire les justifications nécessaires pour ne pas la voir.
L’exigence de la lucidité
Cette question est au cœur de La Trahison des clercs (1927). Lorsque Julien Benda publie son ouvrage, l’Europe est déjà traversée par les passions nationalistes, idéologiques et identitaires qui conduiront aux catastrophes du 20e siècle. Benda observe un phénomène qu’il juge particulièrement inquiétant: les intellectuels, au lieu de résister à ces passions, commencent à les servir.
Qu’est-ce qu’un clerc ? C’est celui qui doit se consacrer à la vérité, indépendamment des intérêts immédiats. Face aux pressions du moment son rôle est de maintenir vivante une exigence d’universalité. Il n’est pas chargé de flatter son camp mais de lui rappeler ses devoirs. Il n’est pas le gardien d’une orthodoxie; il est le gardien d’une méthode. La trahison commence lorsque cette exigence est abandonnée au profit d’autres considérations. L’intellectuel cesse alors d’être au service du vrai pour devenir le défenseur d’intérêts idéologiques, affectifs ou partisans. Il continue de parler le langage de la raison, mais ce langage masque des fidélités préalables.
Ce moment radiophonique constitue une pièce d’archive que d’autres historiens, dans plusieurs décennies, sauront analyser au filtre du diagnostic de Benda. Diagnostic qui conserve aujourd’hui une force remarquable. Les idéologies ont changé, les contextes historiques sont différents, les lignes de fracture se sont déplacées. Cependant, le mécanisme décrit par Benda demeure identifiable. L’intellectuel moderne n’est plus nécessairement tenté par le nationalisme. Il peut être tenté par l’appartenance à une communauté militante, séduit par un univers culturel ou sympathisant d’un camp politique. Dans tous les cas, le risque demeure le même: substituer – fusse implicitement – la loyauté au jugement.
Cette réflexion, Marc Bloch la prolonge sous un autre angle. Dans L’Étrange défaite, témoignage écrit à chaud après l’effondrement de 1940, il ne cherche pas seulement à expliquer une défaite militaire. Il entreprend ce que l’on pourrait appeler une véritable autopsie intellectuelle. Pourquoi tant d’hommes intelligents se sont-ils montrés incapables de comprendre ce qui se préparait ? Pourquoi les élites françaises ont-elles persisté dans leurs illusions, s’y enferrant, alors que les signes du danger s’accumulaient ? On le sait, la réponse de l’historien est implacable.
Cette leçon dépasse largement le contexte de 1940. Elle touche à une vérité permanente des sociétés modernes: les crises majeures sont souvent précédées par une crise de perception. Avant de perdre la guerre, on perd la capacité de comprendre la situation. Avant toute défaite matérielle, il y a une défaite intellectuelle. Une absence de lucidité, c’est-à-dire l’absence de force morale.
L’intelligence contre elle-même
C’est là qu’est le cœur du problème contemporain. Reconnaissons que nous vivons dans des sociétés où le niveau d’éducation est, malgré tout, sans précédent, où les universités produisent des quantités considérables de savoirs, où les intellectuels disposent d’un accès presque illimité à l’information. Force est de reconnaître que cette abondance, voire surabondance, de connaissances ne garantit nullement la lucidité. L’intelligence ne protège pas automatiquement contre les erreurs collectives. L’histoire démontre exactement le contraire. Les sociétés les plus cultivées peuvent développer des formes d’aveuglement particulièrement sophistiquées. Elles disposent même souvent de meilleures ressources pour rationaliser leurs refus de voir.
À de rares exceptions près, depuis plusieurs années, une partie du monde intellectuel occidental semble confrontée à cette difficulté. S’il s’agit de dénoncer certaines formes de racisme ou de discrimination, alors le langage est clair, précis et immédiat. Mais lorsqu’il s’agit d’analyser certaines manifestations contemporaines de l’antisémitisme, notamment lorsqu’elles apparaissent dans des espaces politiques se réclamant haut et fort de l’émancipation ou de l’antiracisme, le discours devient soudainement plus hésitant (5). À moins, ce qui est pire mais revient au même, de choisir le silence. Le silence ou le refus obstiné d’envisager le réel.
Aux «résonances actuelles» de l’antisémitisme déguisé en antisionisme, évoquées par Guillaume Erner, le savant ose répondre: «On vous laisse parler tout seul». Erner, surpris, précise alors sa question:
«Il y a un certain nombre de questions qui se posent sur l’antisémitisme actuel. Moi, je vous pose la question. Vous pouvez fermer la parenthèse».
Alors Alya Aglan croit bon de répondre en place semble-t-il de son collègue:
«Il n’y a que la connaissance qui peut apporter des réponses…» Étrange prudence savante.
«Patrick Boucheron ?», ose relancer Erner.
«Quelle est la question ?»
«Un prolongement…»
«Je vous ai répondu.»
«Vous ne voulez rien rajouter ?»
C’est un mécanisme que Bloch aurait probablement reconnu. Non pas une défaillance de l’intelligence mais une défaillance du courage intellectuel.
Cette hésitation ne provient pas d’une hostilité aux juifs. Elle naît d’une peur complexe. La peur d’être récupéré par l’adversaire politique. La peur de fragiliser une cause peut-être jugée juste. La peur d’introduire des divisions dans son propre camp. La peur, enfin, de perdre certaines solidarités symboliques. La trahison des clercs commence chaque fois que la recherche de la vérité cède devant la crainte des conséquences qu’elle pourrait entraîner. Dans cette perspective, le problème n’est pas qu’un intellectuel se trompe. Le problème est qu’il préfère se taire lorsque les circonstances exigeraient qu’il parle. C’est alors que l’étrange défaite du passé risque de devenir celle du présent.
C’est dans ces moments que se mesure la valeur de l’indépendance intellectuelle. Il est facile de dénoncer les fautes de ses adversaires; il est beaucoup plus difficile de reconnaître celles de ceux que l’on croit être ses alliés. Faut-il rappeler que la fonction critique de l’intellectuel commence véritablement là où cessent les réflexes de solidarité. Paradoxalement, les plus graves aveuglements naissent rarement de la haine. Ils naissent plus souvent de l’attachement. On ne devient pas aveugle à ce que l’on déteste; on devient aveugle à ce que l’on aime. Les fidélités intellectuelles produisent leurs propres zones d’ombre. Les appartenances idéologiques créent des interdits implicites. Certaines réalités deviennent alors difficiles à nommer parce qu’elles menacent l’équilibre de représentations auxquelles on tient profondément, sans toujours l’avouer.
Le courage de nommer
L’héritage commun de Benda et de Bloch réside finalement dans une même exigence: regarder la réalité telle qu’elle est, même et surtout lorsqu’elle dérange les convictions auxquelles on est attaché. Cette exigence est aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Les démocraties contemporaines ne souffrent pas d’un manque d’information. Elles souffrent d’une fragmentation des vérités, chaque camp sélectionnant les faits ou les analyses qui confirment ses présupposés et minimisant ceux qui les contredisent. Dans ce contexte, on attend de l’intellectuel qu’il résiste à cette logique de sélection.
Nommer l’antisémitisme lorsqu’il apparaît à droite ne présente guère de difficulté. Le dénoncer lorsqu’il surgit insidieusement dans des espaces, des courants se réclamant de l’antiracisme ou du progressisme exige aujourd’hui davantage de courage. De la même manière, dénoncer les dérives de son propre camp est toujours plus coûteux que dénoncer celles du camp adverse. Mais c’est ce coût qui confère sa valeur morale à la parole intellectuelle.
La grandeur de Marc Bloch tenait à cette capacité – rare – de ne jamais sacrifier le jugement à l’appartenance. Patriote, il analysa sans complaisance les erreurs françaises. Républicain, il ne transforma jamais ses fidélités en excuses. Historien, il considéra que la compréhension du réel importait davantage que le confort des illusions. Actualité brûlante de cette leçon. Les sociétés ne s’effondrent pas uniquement sous l’effet de menaces extérieures. Elles s’affaiblissent aussi lorsque leurs élites cessent progressivement de voir ce qu’elles devraient voir et de dire ce qu’elles devraient dire. La véritable défaite est d’abord une défaite de l’esprit. Que vaut le savoir lorsqu’il n’ose plus rencontrer et nommer le présent ? Le véritable héritage de Marc Bloch n’est pas seulement une méthode historique; c’est une éthique de la lucidité
Défaite de la responsabilité
L’épisode de France Culture (ce qui très certainement deviendra plus tard l’affaire Boucheron) n’est intéressant que parce qu’il renvoie à une question plus profonde. Il ne s’agit pas de condamner qui que ce soit. Il s’agit de dénoncer une tendance et de l’interroger, s’il en est encore temps. À travers le silence d’un intellectuel – quel qu’il soit – c’est le malaise d’une époque entière qui se dessine. Benda nous apprend que la trahison des clercs commence lorsque la vérité cesse d’être la valeur suprême. Bloch, qui chérissait la vérité, nous enseigne que les catastrophes historiques sont souvent précédées d’une étrange défaite de l’intelligence. Et de la responsabilité: «Vous êtes professeur au Collège de France, et la responsabilité, elle vous incombe justement», rappelle justement le journaliste à l’universitaire muet.
Entre ces deux leçons se dessine une même exigence: le courage de la lucidité. Car la fonction de l’intellectuel n’est pas seulement de comprendre le monde; elle est aussi de refuser les accommodements qui permettent de ne pas le voir et de hâter ainsi les catastrophes historiques.
Illustration: occupation du siège de l’EHESS (Campus Condorcet, Aubervilliers) par des militants antisionistes en mai 2024.
(1) Antisémitisme: Patrick Boucheron et la défaite de l’intelligent, Saïd Mahrane, Le Point, 24 juin 2026.
(2) Marc Bloch au Panthéon avec Patrick Boucheron, Les Matins (Guillaume Erner), France Culture, 23 juin 2026, 2h 8′ 25 » à 2h 10′ 57 ».
(3) Certains sont allés jusqu’à dénoncer une «instrumentalisation grossière» de la part de journaliste: Cyprien Caddeo, Patrick Boucheron attaqué pour avoir refusé d’établir un lien entre l’antisémitisme des années 40 et la lutte pour la Palestine, L’Humanité, 25 juin 2026.
(4) Lire: Silence, on commémore, K, 24 juin 2026.
(5) Il serait excessif de réduire ce phénomène à un cas individuel. Ce qui intéresse davantage est ce qu’il révèle d’un climat intellectuel plus général. Depuis plusieurs années, une partie du monde académique semble éprouver une difficulté particulière à penser certaines manifestations de l’antisémitisme lorsqu’elles émergent au sein de mouvements se réclamant de l’émancipation, de l’antiracisme ou de la cause palestinienne. Non que la critique de la politique israélienne soit en elle-même antisémite; elle ne l’est évidemment pas. Mais l’apparition de discours, de pratiques ou de représentations visant des juifs en tant que juifs suscite souvent des contorsions analytiques qui contrastent avec la fermeté mobilisée face à d’autres formes de racisme.
