La promesse de l’inouï  - Forum protestant

«La Parole de Dieu n’est pas l’extension d’un pouvoir symbolique, mais ce qui vient constamment le déplacer.» Réagissant au discours de la méthode de Samuel Amédro à propos des Rendez-vous de la pensée protestante et donc des discussions entre membres des Églises de la Réforme, Jean-Paul Sanfourche y voit la confirmation que «la dispute n’est pas un accident de l’histoire protestante; elle en est et demeure une modalité permanente». Une dispute«la vérité chrétienne n’est pas un bien à défendre contre les autres», mais «une parole qui doit être toujours reçue à nouveau avec les autres».

 

Réflexions théologiques et philosophiques autour d’une allocution de Samuel Amédro

«Tout l’enjeu des Rendez-vous de la pensée protestante est de se dire : il y a du neuf possible dans la différence de ce que nous pensons. Quelque chose d’inattendu peut arriver de nos débats dans cette différence-là, cet écart-là, ce cheminement-là» (pasteur Samuel Amédro) (1).

 

Je n’avais pas pris connaissance de l’allocution de bienvenue du pasteur Samuel Amédro (Strasbourg, 24 juin 2023) en ouverture des Rendez-vous de la pensée protestante d’alors, pourtant déjà publié dans Foi&Vie. Heureuse initiative que de l’avoir à nouveau mise en ligne, sur Forum protestant, comme un rappel salutaire à la veille des prochains Rendez-vous sur le thème Sauvés oui, mais de quoi ?. 
Voici quelques réflexions que cette allocution m’inspire, dans une double perspective, théologique et philosophique.

 

La rencontre: un exercice spirituel et intellectuel

C’est un texte puissant, véritable discours de la méthode, qui s’inscrit dans une tradition philosophique cherchant à définir les conditions d’une pensée authentique. Car ce qui se joue ici n’est pas seulement l’organisation d’un débat entre spécialistes. C’est l’exposé d’une discipline de la pensée qui relève presque d’un exercice spirituel. Le fait de rassembler des facultés protestantes francophones en un même lieu n’est pas seulement une circonstance exceptionnelle; il manifeste une certaine idée de l’Église, du savoir, du discernement. La pensée n’y est pas conçue autrement que comme chemin commun, comme traversée patiente de différends probables et assumés. Cette approche s’oppose à la tentation ancienne de réduire la vérité à une formule immédiatement partageable, faussement universelle, ou à une posture identitaire figée. La référence à Ricœur est ici décisive, puisqu’il a toujours pensé la compréhension comme interprétation, c’est-à-dire comme travail, distance et reprise.

Mais le propos de Samuel Amédro s’inscrit aussi dans une tradition théologique protestante, au sens fort. Une tradition qui refuse de confondre la vérité de l’Évangile avec l’autorité de ceux qui la disent. Il y a là un geste de décentrement. L’énonciateur ne parle pas en tant que représentant d’une totalité, mais comme un témoin situé, sans cesse exposé à la possible correction de l’autre. Cette humilité n’est pas faiblesse de la pensée. Elle en est sa condition. La parole théologique n’est juste que si elle demeure révisable, dialogique, et soumise à l’épreuve du réel et de l’altérité.

 

Penser devant Dieu

Dans un horizon théologique, qu’est-ce que parler en je ? Ce n’est pas un repli subjectif, mais un acte de responsabilité. Parole située et confessante. Dire «voilà où je me tiens», c’est reconnaître qu’aucune parole chrétienne n’est neutre ni surplombante. Elle procède d’une confession, c’est-à-dire d’une parole engagée devant Dieu et devant les autres. Le protestantisme s’est toujours inscrit dans cette tension entre confession publique et contestation de toute saisie institutionnelle de la vérité. Le je n’y est pas narcissique. Il est exposé, vulnérable, donc ecclésial. Cette perspective rejoint profondément la pensée de Ricœur pour qui la subjectivité ne se constitue pas dans la souveraineté, mais dans l’herméneutique de soi. Le sujet n’accède à lui-même qu’à travers des médiations, des récits, des interprétations. Il ne peut s’auto-fonder de manière absolue. La parole croyante ne se possède pas; elle se reçoit, se travaille, se relit et se réoriente.

Attester plutôt que dominer. Ce que Samuel Amédro appelle une «attestation» peut se comprendre théologiquement comme le refus de toute domination doctrinale. Car attester n’est pas imposer. C’est témoigner de ce qui m’a précédé et me déborde. Le théologien, le pasteur n’est pas propriétaire du sens. Il est le serviteur d’une parole qui le juge autant qu’il l’interprète. Intuition majeure de la tradition réformée: la Parole de Dieu n’est pas l’extension d’un pouvoir symbolique, mais ce qui vient constamment le déplacer.

La discussion théologique ne peut donc être réduite à une confrontation d’arguments symétriques, en miroir. Le débat n’y est pas un tribunal où chacun plaiderait pour son système (nous allions écrire sa chapelle). Il est un espace d’écoute dans lequel la parole de l’autre peut devenir pour moi un lieu de conversion intellectuelle et spirituelle. La vérité n’y est pas une conquête mais un événement toujours à recevoir.

 

Le temps de la compréhension

C’est une des intuitions les plus fortes de cette prise de parole: penser prend du temps. C’est une affirmation capitale d’un point de vue théologique, parce qu’elle semble s’opposer à une certaine impatience religieuse voulant immédiatement clore les questions par des formules sûres et des réponses simplistes. Ce serait oublier que la foi biblique connaît la lenteur. Elle est faite d’attente, de déserts, de reprises, de doutes et de silences. Elle est une longue histoire de fidélité souvent traversée d’incertitudes.

Là encore, Ricœur aide à penser cette temporalité longue. Sa philosophie de l’interprétation rappelle sans cesse que le sens n’est jamais donné d’un coup. Elle s’élabore dans un détour par les signes, par les récits et par les conflits d’interprétation. Ces conflits ne sont pas des erreurs ou des accidents regrettables. Ils sont la condition ordinaire d’une pensée. Prendre le temps n’est pas retarder le jugement dans le but de temporiser; c’est accepter que la vérité se déploie dans la lenteur inhérente à l’herméneutique.

Cette idée qu’il faut peut-être se donner la chance d’être encore et toujours en train de penser est particulièrement féconde. Ce balbutiement n’est pas l’échec de la pensée, mais son vivant commencement. En théologie, cela rejoint une conviction ancienne. Dieu ne se laisse jamais enfermer dans l’immédiateté de nos certitudes. La parole croyante est toujours en excès sur ses formulations. Reconnaître cela, c’est reconnaître la pauvreté de l’intelligence humaine, sans céder du tout au relativisme.

On peut entendre en arrière-plan une tonalité très proche de Levinas: l’autre excède toujours ce que je peux dire ou en dire, et son altérité résiste toujours à mes catégories. La pensée juste n’est pas celle qui absorbe ou circonscrit l’autre dans sa conceptualisation. C’est celle qui accepte d’être dérangée, déplacée par elle. L’éthique commence lorsque le visage de l’autre ébranle mon sentiment trompeur de maîtrise.

 

Égalité, foi et reconnaissance

C’est à juste titre que Samuel Amédro insiste sur la nécessité de se considérer comme égaux en intelligence comme en foi. Proposition radicale que cette égalité intellectuelle et spirituelle. Bien plus radicale qu’il n’y paraît. Elle ne signifie pas que toutes les opinions se valent, mais que nul ne peut s’ériger en détenteur exclusif de la raison ou de la foi. C’est une affirmation profondément évangélique. Devant le Christ, qui peut se prévaloir d’un privilège herméneutique absolu ? Mais cette égalité constitue une condition de la parole partagée. Elle suppose une reconnaissance réciproque, sans laquelle le dialogue deviendrait une tentative de domination déguisée. Même si la perspective théologique déborde son horizon de pensée, Habermas et sa théorie de l’agir communicationnel pourrait être ici évoqué. Théorie qui pense la possibilité d’une rationalité fondée non sur la supériorité d’un acteur sur l’autre, mais sur une entente recherchée dans l’échange argumenté.

Cette égalité ouvre à une amitié partagée. Ce que suggère Samuel Amédro. Point essentiel, puisqu’il ne réduit pas le dialogue à une simple technique de discussion. Dans une perspective chrétienne, l’autre est plus qu’un partenaire de débat; il est un prochain, quelqu’un dont la présence m’oblige et me décentre. Bien sûr, ici encore Levinas éclaire l’enjeu. L’éthique précède la théorie et la rencontre dialoguée avec l’autre n’est pas uniquement un échange d’idées ou de contenus, mais une responsabilité. Responsabilité qui peut prendre la forme d’une fraternité spirituelle, non fusionnelle mais hospitalière. La discussion devient le lieu où se vérifie la possibilité d’une communion qui n’efface pas les différences.

 

Éviter les postures, sans éviter le désaccord

Samuel Amédro refuse d’enfermer les familles spirituelles dans des postures. Théologiquement, cela signifie qu’une tradition n’est jamais réductible à de grands principes immuables. Elle est une histoire vivante, traversée de tensions internes, de reprises et de déplacements. Quelles que soient les lignées ecclésiales, aucune n’est figée; ce sont des trajectoires toujours ouvertes. Une telle perspective rejoint la pensée de Ricœur: l’identité n’est pas immobile, mais narrative, sans cesse en recomposition. Idée qui interdit les caricatures, mais qui oblige à considérer les traditions non comme des protocoles figés mais comme des récits en tension.

Un dialogue théologique juste doit aussi permettre le désaccord. Il est nécessaire de pouvoir dire non, de souligner une divergence, voire de contester fermement une position. Mais ce refus n’a de valeur que s’il est énoncé dans la vérité, c’est-à-dire sans réduction caricaturale de l’autre. C’est là qu’une distinction entre sincérité et vérité est nécessaire. On peut être sincère dans l’erreur. On peut défendre honnêtement une intuition sans pour autant la rendre vraie. La théologie a besoin de cette distinction, car elle permet d’éviter l’écueil d’un subjectivisme religieux. La bonne foi ne suffit pas: il faut encore l’épreuve de vérité, de l’Écriture, de l’histoire et de l’intelligence commune.

 

L’écart comme fécondité

Cette introduction au débat s’ouvre avec force à la pensée de l’écart. Ce qui importe n’est pas de ramener les différences à une unité factice, mais de leur permettre de produire du neuf. Le concept de dé-coïncidence chez François Jullien (2), auquel Samuel Amédro fait évidemment référence, permet de sortir de l’idée qu’un bon débat serait un débat résolu par la synthèse. Comme si l’écart était un défaut à corriger alors qu’il peut devenir une ressource de la pensée. Théologiquement, cela rejoint une conviction biblique profonde: Dieu procède par différence, par rupture, par appel hors de soi. Qu’est-ce que l’histoire du salut, sinon celle d’une déprise, d’une non-coïncidence avec soi-même ? Abraham, Moïse, les prophètes sont arrachés à leurs évidences pour entrer dans un chemin de foi. L’écart n’est pas une méthode intellectuelle. Il est beaucoup plus, car il peut être lu ici comme une forme de logique spirituelle. Alors l’inouï se fait promesse. Ce qui n’a jamais été entendu n’est pas forcément ce qui scandalise. C’est ce qui ouvre un monde nouveau de compréhension. Dans un cadre théologique, cela peut signifier que l’Esprit Saint n’est pas prisonnier de nos catégories humaines, et qu’il peut faire surgir, à travers le désaccord, une parole inattendue. Point crucial: le débat n’a pas pour fin de neutraliser la différence, mais d’en attendre une sorte de visitation. La pluralité est bien plus que tolérée, elle est espérée sinon requise. Car elle est le seul lieu possible d’une irruption du neuf. C’est une théologie de la Pentecôte, lorsque les langues différentes ne sont pas abolies mais rendues habitables les unes aux autres.

 

Une spiritualité du désaccord créatif

L’Église n’apparaît pas comme un corps uniformisé, mais comme un peuple en conversation. Comme un espace où la vérité ne peut se discerner que dans l’écoute réciproque. Cela ne signifie pas que tout débat se vaut, car alors rien ne vaudrait, mais que la vérité chrétienne ne peut être cherchée qu’au sein d’une communauté capable de parole partagée. Habermas fournit un cadre utile pour penser l’espace public du dialogue; la théologie ne fait qu’en déplacer l’enjeu. Il ne s’agit pas d’obtenir une entente rationnelle, mais de former un corps capable de recevoir la Parole. Le consensus n’est pas l’horizon ultime; le discernement l’est davantage.

Lorsqu’il est fidèle à lui-même, le protestantisme ne craint pas l’interprétation plurielle. Il sait que la Réforme fut aussi une douloureuse crise des évidences, une mise en discussion des autorités établies, une libération de la conscience dans la Parole. De ce point de vue, qu’il faut sans cesse rappeler, la dispute n’est pas un accident de l’histoire protestante; elle en est et demeure une modalité permanente. Mais cette dispute doit être tenue dans une spiritualité particulière. Non celle de la victoire, mais uniquement celle de la recherche commune. C’est là que réside sans doute la portée de cette introduction qui vaut pour tous les Rendez-vous, comme pour toutes nos réunions d’études de la Bible. Ce sont des lieux où la vérité n’est pas recherche d’accords artificiels. Elle n’y devient possible que parce qu’elle est exposée à des regards différents.

 

Une éthique du discernement commun

La pensée qui se dégage de cette allocution est une pensée exigeante. Elle refuse à la fois la paresse du consensus et la violence de l’affrontement. Elle sollicite une intelligence humble, posée, dialogique, capable de tenir ensemble la conviction et la révision, le désaccord et l’estime, la foi et l’écoute. Dans une perspective théologique, cette exigence peut se traduire ainsi: la vérité chrétienne n’est pas un bien à défendre contre les autres; c’est une parole qui doit être toujours reçue à nouveau avec les autres. Dans une perspective philosophique, Ricœur permet de penser la médiation interprétative, Levinas la responsabilité envers l’altérité, Habermas la structure dialogique de l’échange rationnel, Jullien la fécondité de l’écart. Tous convergent vers une éthique du discernement commun. Pensées qui n’abolissent pas les différences, mais qui les honorent et les reconnaissent comme le seul espace où peut naître le nouveau.

C’est là la marque d’une pensée vraiment chrétienne. Non pas celle qui clôture le sens, mais celle qui laisse advenir, dans l’écart, une parole encore inouïe.

 

Illustration: Le colloque de Marbourg, 1529 (August Noack, Darmstadt, 1867, Hessisches Landesmuseum, Darmstadt).

(1) Samuel Amédro, Les écarts et la méthode, Forum protestant, 12 juin 2026. D’après Foi&Vie 2024/3-4, pp.29-31.

(2) François Jullien, Dieu est dé-coïncidence, Labor et Fides, 2024. François Jullien crée ce concept pour désigner le déplacement par lequel on se dégage d’un état d’adéquation trop parfaite, et qui devient stérile parce que n’ouvrant aucun possible. Concept indissociable à celui d’écart. Au lieu d’opposer deux termes, il cherche à créer une distance productive entre eux. Il constate que, dans l’histoire qui nous est bien connue, l’Église a «sur-coïncidé» en combattant les écarts (les Vaudois, la Réforme, etc.) alors que ceux-ci ont redonné vie au christianisme.

(3) Nous aurions aussi pu évoquer Hans-Georg Gadamer et sa théorie herméneutique qui nous aide à concevoir la compréhension. (H.G. Gadamer, L’art de comprendre, Herméneutique et tradition philosophique, traduction par Marianna Simon, Aubier (Bibliothèque philosophique), 1982). Comprendre n’est jamais une reproduction objective ou à l’identique du sens d’un texte ou d’une pensée. Il y montre que toute interprétation est toujours située historiquement, traversée par des préjugés (au sens neutre de pré-jugés) et inscrite dans ce qu’il appelle la fusion des horizons (Horizontverschmelzung), où le sens émerge de la rencontre entre le texte et l’interprète, comme il se construit au cours d’un débat entre deux interlocuteurs. Comprendre, c’est accepter que l’horizon de l’autre rencontre le nôtre, susceptible de le modifier. Toute véritable compréhension est une fusion d’horizons. Non synthèse, non l’effacement des différences, mais leur mise en relation, créatrice d’un nouvel horizon.

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