"Dessiner un avenir" - Forum protestant

«Difficile de savoir» s’il était plus républicain que démocrate ou plus démocrate que républicain. Fusillé le 16 juin 1944 pour faits de Résistance, l’historien médiéviste Marc Bloch a témoigné en 1940 (dans ce qui sera publié après sa mort sous le titre L’étrange défaite), de sa vision exigente et lucide de ce qu’était pour lui la France. Un texte où «Bloch avait, tout autant que le désir de dresser le bilan des erreurs et de distribuer des blâmes, l’ambition de dessiner un avenir».

Chronique publiée sur Le blog de Frédérick Casadesus.

 

 

Le 16 juin 1944, environ trente résistants sont conduits de leur prison lyonnaise jusqu’au lieu-dit de Roussilles, un champ de la commune de Saint-Didier de Formans, pour y être fusillés. Tous des jeunes. Enfin, presque tous. L’un d’eux, Marcel Blanchard, fêtera bientôt son 58e anniversaire. Il a dû beaucoup insister pour intégrer la Résistance: en ce temps-là, 58 ans est un âge canonique. Et puis, c’est un père de famille nombreuse: six enfants, tout de même… En 1939, il a tenu, coûte que coûte, à reprendre du service, et quand la débâcle est advenue, c’est avec la volonté de sauver son pays qu’il est entré dans la Résistance. Marcel Blanchard, alias Narbonne, est en réalité Marc Bloch.

 

Un regard sans complaisance sur la défaite

Couverture du livre "L'étrange défaite"Dès 1940, au fil de la plume, il a jeté sur quelques cahiers des éléments d’analyse. Il leur a donné le titre neutre de Témoignage. De nos jours, ces pensées sont connues sous leur titre, posthume, de L’étrange défaite (1). Première observation, la rigueur de la pensée s’accompagne chez Bloch d’une intransigeance vis-à-vis de lui-même. «Présentation d’un témoin», «La déposition d’un vaincu», «Examen de conscience d’un Français», telles sont les dénominations des chapitres. En plongeant dans le texte, on y rencontre un homme sans complaisance, un républicain de grande exigence.

«Dans une nation, jamais aucun corps professionnel n’est, à lui seul, totalement responsable de ses actes, écrit-il. Pour qu’une pareille autonomie morale soit possible, la solidarité collective a trop de puissance.»

Et puisque l’on cite à l’envi de ce livre un passage célèbre, écoutons-le dans son intégralité:

«Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. Peu importe l’orientation de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner. Malheureusement, les hommes dont les ancêtres prêtèrent serment sur l’autel de la patrie, avaient perdu contact avec ses sources profondes. Ce n’est pas un hasard si notre régime, censément démocratique, n’a jamais su donner à la nation des fêtes qui fussent véritablement celles de tout le monde».

Et l’historien, féroce et pertinent, d’ajouter:

«J’ai connu, à la Première armée, des officiers chargés d’entretenir le moral des troupes. Le commandement avait, pour cela, fait le choix d’un banquier très parisien et d’un industriel du Nord».

Tout est dit. Marc Bloch n’a rien de la figure consensuelle que certains voudraient promouvoir, briquets allumés comme dans les salles de concerts, bougies déposées sur les trottoirs en signe d’hommage pacifique. Etait-il plutôt républicain ? Plutôt démocrate ?

«Il me paraît difficile de savoir s’il était plutôt l’un que l’autre, nous déclare l’historien Florian Mazel, codirecteur, avec Yann Potin, de l’ouvrage Marc Bloch, l’histoire en résistance (2). Ainsi, son attachement à la démocratisation de l’enseignement, alors que la Troisième République menait à l’endroit de l’éducation nationale une politique sélective, voire discriminatoire, doit-il être souligné. Bloch, dès les années trente, a milité pour l’ouverture du lycée, de l’université, aux classes populaires. Mais il était également favorable à la république, idée incarnée dans l’histoire, notamment à travers la promotion de l’égalité. Le regard porté par Marc Bloch sur la défaite est sévère, mais il est articulé à une espérance et ne saurait passer pour décliniste. L’auteur déplore les défaillances, mais il a pour but d’en tirer des leçons pour reconstruire la république française autrement. C’est pourquoi le titre posthume de son livre, L’étrange défaite, convient si peu, malgré sa force et sa beauté: Bloch avait, tout autant que le désir de dresser le bilan des erreurs et de distribuer des blâmes, l’ambition de dessiner un avenir.»

 

Patriote, républicain, européen

Patriote, Marc Bloch était aussi un européen de conviction. Dans son esprit, nulle contradiction. S’appuyant sur les prémices d’un travail que le médiéviste imaginait construire après la guerre, Patrick Cabanel, directeur d’études à l’EPHE, écrit dans le chapitre Un historien de la Nation (intégré à l’ouvrage collectif que nous venons de citer) ces quelques mots:

«Prenant un contre-pied, du moins à nos yeux, celui d’historiens que l’on pourrait dire ‘déconstructionnistes’ des nations, définies par eux comme des artefacts, des ‘communautés imaginées’ et autres ‘inventions de l’identité’, Bloch affirme que les mots ‘France’, ‘nation’, voire ‘civilisation française’ représentent de manière incontestable, « les notations parfaitement légitimes d’objets parfaitement réels et concrets »».

Cette fidélité, que nous pourrions dire charnelle si le terme n’était pas équivoque, à tout le moins sentimentale, s’est traduite par l’achat d’une maison aux Fougères, dans la commune du Bourg d’Hem. «Comme beaucoup de descendants d’Alsaciens qui avaient choisi la France après 1870, il avait perdu ses racines et en trouva de nouvelles dans la Creuse», a déclaré sa petite-fille, Suzette Bloch, à nos confrères de TV5 Monde. «À l’historien des campagnes, de bons yeux pour contempler la forme des champs ne sont pas moins indispensables qu’une certaine aptitude à déchiffrer de vieux grimoires», écrit Bloch au début de L’étrange défaite. Mieux qu’un sage conseil, une inclination qui signe l’homme de sens autant que l’homme de science. Et quand il s’est agi pour lui de se choisir un pseudonyme afin de publier des articles dans sa revue des Annales, contrôlée par l’Occupant, c’est le nom de Fougères qu’il prendra. Notons deux choses importantes au passage. D’une part, la dépouille mortelle restera dans la Creuse et c’est un cénotaphe qui le célèbrera au Panthéon. D’autre part, une belle exposition se tient depuis le début de ce mois dans la commune du Bourg d’Hem, Marc Bloch en Creuse,

Mais, nous ferions fausse route en imaginant notre personnage arc-bouté contre le mur du passé. Partisan d’une histoire comparative, ouverte sur le monde, le médiéviste a défriché des territoires jusqu’alors considérés avec méfiance. Rappelant de lui cette phrase édifiante: «Si intacte qu’on suppose une tradition, il restera toujours à donner les raisons de son maintien». Patrick Cabanel observe, dans le chapitre déjà cité, combien, pour Bloch, un ancrage national n’a de sens que tourné vers le grand large: «C’est bien l’Europe qui doit être l’espace adéquat pour étudier des courants communs qui la parcourent, la seigneurie, la vassalité, les révolutions agricole et urbaine, le régime parlementaire…».

 

Résister par les actes et par les mots

C’est donc à une dialectique et non à la défense frileuse de positions figées que nous invite l’historien-résistant. Projetant son espérance au-delà de nos frontières, il nous encourage retirer nos œillères, tout en évitant les illusions, les naïvetés. Généreux mais lucide.

«Tout se passe comme si Bloch avait cherché à donner une forme à l’expérience de régression archaïque, au débordement d’émotions irrationnelles et apparemment incontrôlables que provoque la guerre, écrit dans la préface aux Rois Thaumaturges l’historien Carlo Ginzburg (3). Il l’a fait en exaltant la tranquille confiance des Lumières, qui lui était propre, dans le pouvoir démystificateur de la raison.»

Nous voici bien loin de la pauvre prairie de Saint-Didier de Formans. Peut-être, en effet. Mais l’œuvre du Résistant Marc Bloch – à défaut de fusillades et de combats, dont il n’était plus guère capable, notre homme transmettait des documents, veillait à la bonne organisation des choses, puisqu’il avait, selon ses dires teintés d’humour, un «esprit militaire» – ne saurait être séparée de son métier d’historien. Cherchant à comprendre pourquoi la France a failli plonger dans l’abîme – un général de brigade à titre temporaire l’en a sauvée – Bloch trouve dans son immense érudition des arguments décisifs. Il bataille par les mots, le travail autant que par l’action.

Regardez-le, sur les photos que nous avons gardées de lui: toujours tiré à quatre épingles, une tenue rigide, la pose de l’excellent élève. On le croirait presque aristocrate. N’était le sourire, qui semble nous dire: «Tout de même, quel joli tour je leur joue». La République, à ce grand homme, infiniment reconnaissante.

 

Illustration: détail de la couverture de L’étrange défaite.

(1) Marc Bloch, L’étrange défaite, Témoignage écrit en 1940, Gallimard (Témoins), 2026, nouvelle édition, préface de Johann Chapoutot, 304 pages, 22 €.

(2) Florian Mazel et Yann Potin (dir.), Marc Bloch, l’histoire en résistance, Seuil (L’Univers historique), 2026, 600 pages, 27€90.

(3) Marc Bloch, Les rois thaumaturges, Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale, particulièrement en France et en Angleterre, préface Carlo Ginzburg, postface de Jacques Le Goff, Gallimard (Folio histoire), 2026, 864 pages, 14€50 (édition originale: Publications de la Faculté des lettres de l’Université de Strasbourg, 1924). 

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