Les écarts et la méthode - Forum protestant

Les écarts et la méthode

«À tout problème complexe, il y a deux solutions simples qui s’opposent et elles sont fausses» (Umberto Eco). À l’occasion de ses derniers Rendez-vous de la pensée protestante comme président, à Strasbourg en 2023, Samuel Amédro résume leur méthode, qui est une «manière de discuter» entre protestants et évangéliques de toutes tendances en essayant «de sortir de ce fonctionnement d’opposition en miroir qui ne convainc personne», avec 4 présupposés et 3 questions à se poser pendant l’échange. Un moyen désormais éprouvé (mais toujours à adapter et peaufiner) pour se rendre compte qu’il y a «du neuf possible dans la différence de ce que nous pensons. Quelque chose d’inattendu peut arriver de nos débats dans cette différence-là, cet écart-là, ce cheminement-là».

Allocution de bienvenue prononcée le samedi 24 juin 2023 à 9h30 au Palais Universitaire (voir la vidéo sur la chaîne YouTube des Rendez-vous de la pensée protestante et la retranscription dans Foi&Vie). Prochains Rendez-vous de la pensée protestante Sauvé oui, mais de quoi ? au campus adventiste de Collonges sous Salève du 26 au 28 juin 2026.

 

 

Je voudrais que nous puissions célébrer cette rencontre comme il se doit: le fait que toutes ces facultés protestantes francophones se retrouvent au même endroit pendant le même week-end est pour le moins exceptionnel. Vous êtes beaucoup à venir pour la première fois aux Rendez-vous de la pensée protestante et il est très important que j’essaye de partager avec vous nos fonctionnement, état d’esprit et méthodologie dans la manière de discuter. Ce n’est pas une méthodologie habituelle, et on a pris d’ailleurs beaucoup de temps pour essayer de la penser, de la réfléchir. Pour vous donner une ouverture et que vous puissiez comprendre quel est notre état d’esprit, je voudrais commencer par une citation de Umberto Eco dans son roman Le pendule de Foucault:

«À tout problème complexe, il y a une solution simple et elle est fausse. Modifions l’adage : à tout problème complexe, il y a deux solutions simples qui s’opposent et elles sont fausses. Car le débat procède par argument et contre-argument avec la tentation de pousser à bout une seule logique» (1).

C’est comme ça que l’on discute d’habitude: chacun va d’argument en contre-argument en poussant le plus loin possible une seule logique pour essayer de convaincre l’autre. C’est ainsi certainement qu’on a participé vous et moi à de multiples colloques où chacun est dans son tunnel de parole, présente ce qu’il a à dire et s’en va sans écouter ce que dit l’autre. Ou alors on rentre dans des espèces de tables rondes où on essaie de convaincre l’autre que l’on a raison.

 

Les 4 présupposés d’une méthodologie pour dialoguer

C’est pour essayer de sortir de ce fonctionnement d’opposition en miroir qui ne convainc personne (en général, on sait déjà ce que va dire l’autre avant qu’il ne l’ait dit) que nous avons développé une méthodologie différente pour faire des migrations de pensée. C’est Jean-Bertrand Pontalis qui le dit:

«Que serait une pensée qui ignorerait le déplacement, une pensée qui ferait du sur-place ? Ce serait une pensée qui voudrait que les choses soient comme elles le pensent, une pensée peu généreuse à l’égard de la richesse infinie de la polysémie du monde sensible» (2).

Pour rentrer dans cette possibilité d’une pensée qui se déplace, nous avons quelques présupposés.

 

1. Chacun parle pour lui-même, d’où il est

Le premier présupposé est la conviction qu’il faut parler à partir de convictions éclairées et bien pesées dans l’attestation d’un ici je me tiens. Cela veut dire que chacun est censé (appelé à) parler pour lui-même et non pas pour l’institution. Nous ne représentons aucune institution et nous n’avons aucune légitimité pour représenter quelque institution que ce soit. Ici, nous essayons de parler en je, modestement (peut-être), humblement (certainement) pour dire: Voilà où je me tiens.

 

2. Penser prend du temps

Le deuxième présupposé est que penser prend du temps. Voilà pourquoi le Rendez-vous où on se retrouve pendant un week-end est précédé de tout un travail en amont où on a posé un sujet et essayé de poser aussi un argumentaire autour de ce sujet-là pour complexifier la pensée. On est allé chercher des binômes dans les facultés pour faire travailler les gens entre eux à plusieurs. Ces binômes ont échangé leurs thèses pour bien comprendre ce que l’autre avait essayé de mettre sur pied à propos de la problématique. Et puis enfin on se retrouve… Penser à plusieurs prend du temps et il est nécessaire de se dire: Peut-être que je n’ai pas tout compris et peut-être que je dois m’interdire d’essentialiser la pensée de l’autre. Peut-être que je suis en train de penser (et il faut donc se donner une chance d’être en train de penser) et que je n’ai pas abouti, que je balbutie peut-être… C’est un présupposé très important quand on rentre en dialogue.

 

3. Se considérer égaux en intelligence et en foi

Le troisième présupposé absolument indispensable pour qu’un véritable dialogue s’instaure est qu’il semble nécessaire de se considérer les uns les autres. Je parle de considération bien plus que de respect ou de bienveillance, de considération réciproque comme égaux: égaux en intelligence. Personne ne peut prétendre capturer l’intelligence et la rationalité pour lui-même. Supposons-nous  égaux en intelligence et égaux en foi aussi, en qualité de lien avec le Christ. C’est très important pour nous que personne ne capture non plus le fait d’être chrétien pour lui-même, en excluant l’autre. Nous prétendons être égaux en intelligence et en foi pour être à égalité quand nous rentrons dans une conversation. Ce n’est pas forcément un acquis au départ mais nous espérons que cela deviendra une réalité. Au sein du conseil d’administration des Rendez-vous qui représente un peu toutes nos familles spirituelles, nous avons expérimenté qu’il est possible et extrêmement fructueux de se considérer comme égaux en intelligence et en foi, que c’était une porte d’entrée vers une amitié partagée et réciproque.

 

4. Éviter les postures

Le quatrième présupposé est qu’il nous semble important de prendre conscience que chaque tradition religieuse, chaque famille spirituelle qui compose notre protestantisme est le fruit d’une histoire longue qui n’est pas encore terminée, qui n’a pas encore dit son dernier mot. Quelle que soit la famille de pensée dans laquelle je m’inscris (libérale, confessante, christianisme social…), je suis dans une histoire qui n’a pas dit son dernier mot. Il est donc impossible d’enfermer quelqu’un dans sa famille de pensée et d’enfermer cette famille de pensée dans une posture. Essayons autant que possible d’éviter les postures, parce que la diversité des convictions est une réalité importante qui devient de plus en plus incontournable par la mondialisation des idées. Nous sommes traversés de pluriel et c’est une réalité qu’il ne faut pas nier.

Dans un dialogue juste, il est nécessaire d’oser dire non. Il faut oser s’opposer et ne pas masquer  les désaccords. Un véritable dialogue ne peut pas se dire autrement que dans la vérité tout en apprenant peut-être à distinguer la vérité et la sincérité: ce n’est pas parce que je pense quelque chose sincèrement que j’ai forcément vrai.

 

Les 3 questions à se poser dans l’échange

Si vous adhérez à ces présupposés avec nous (le conseil d’administration des Rendez-vous de la pensée protestante), alors nous vous demandons de vous inscrire dans ces débats qui ont été préparés bien avant votre arrivée. Il y aura deux débats avec quatre binômes (la voilure est un peu réduite par rapport à l’an dernier car le sujet a déjà été entamé mais il faut l’approfondir) qui ont accepté de jouer le jeu, venus des facultés de Bruxelles, de Collonges, d’Aix et de Montpellier et que l’on peut remercier vivement (applaudissements) ! Chaque binôme a déjà travaillé le sujet à partir de la synthèse que Madeleine Wieger avait faite à la fin des Rendez-vous de Vaux sur Seine (3), pour enclencher la réflexion à partir de ce qui a été fait l’an dernier. Chacun a travaillé de son côté pour poser des thèses et chaque thèse a été échangée (Bruxelles avec Collonges, Montpellier avec Aix). Chacun s’est posé trois questions…

 

1. Ai-je bien compris ce que tu as dit ?

La première question que l’on se pose toujours pour déployer (y compris dans les travaux de groupe) est: Est-ce que j’ai bien compris ce que l’autre a dit ? Ai-je bien saisi sa pensée ? Si j’ai bien compris ce que l’autre a dit, voilà ce que j’ai entendu. Il faut donc légitimement laisser la possibilité à l’autre de dire: Tu ne m’as pas bien compris. Ou : je ne me suis pas bien exprimé, voilà ce que je voulais dire, il est possible que l’on corrige cela.

 

2. Quels sont nos points d’accord et de désaccord ?

Deuxième question que l’on se pose: Quels sont nos points d’accord ou de désaccord à partir de là où je suis ? Si j’entends ce que tu dis, voilà où je suis d’accord, voilà où je ne suis pas d’accord. Et je dois expliquer le désaccord, ce chemin entre ce que tu as dit et ce que je crois ou ce que je pense.

 

3. En quoi notre écart peut-il produire du neuf ?

Une fois explorés ces deux pôles de la discussion sur les accords et les désaccords, se pose une troisième question qui n’est pas: Comment puis-je te convaincre que j’ai raison et que tu as tort ?. Qui n’est pas: Comment puis-je te dire ma part de vérité et défendre ce que je dois défendre ? Nous aimerions (c’est notre méthodologie) abandonner cette manière de faire pour essayer de rendre fructueux cet écart. Le philosophe François Jullien propose cette pensée de l’écart et de la décoïncidence, qui nous aide à dire: J’ai entendu ça, je me situe là, en quoi ce trajet peut-il être fructueux ?: là où je peux faire un pas, là ou tu peux faire un pas, là où cette différence-là peut produire du neuf… Tout l’enjeu des Rendez-vous de la pensée protestante est de se dire: il y a du neuf possible dans la différence de ce que nous pensons. Quelque chose d’inattendu peut arriver de nos débats dans cette différence-là, cet écart-là, ce cheminement-là. Nous attendons de nos débats qu’il y ait de l’inattendu, quelque chose que nous n’avons pas encore entendu, ce que François Jullien appelle l’inouï au sens propre du terme: ce qui n’a jamais été entendu, qui n’a traversé l’oreille de personne jusqu’à maintenant et qui (c’est ce que nous espérons) peut produire de la pensée neuve à partir de cette pensée de l’écart. C’est très important !

 

Le cheminement

Les binômes vont donc jouer le jeu de ces trois questionnements avec des gens du conseil d’administration qui vont animer le débat. Nous allons assister à cela et puis nous allons avoir un travail de groupe, toujours sur ces trois questions-là. On ne va pas vous dire avec qui vous allez devoir discuter: on se considère les uns les autres à égalité d’intelligence et de foi et donc vous irez discuter avec qui vous avez envie de discuter, toujours à partir de ces trois questions: Est-ce que j’ai bien compris ?; Quels sont mes points d’accord et de désaccord; En quoi est-ce que ça peut être fructueux ?. Quand nous aurons rassemblé nos travaux (ce que nous avons entendu, ce que nous avons discuté dans les groupes), nous aurons une plénière pour échanger tous ensemble, puis la soirée publique. Pendant notre cheminement, Matthieu Richelle (qui vient de Louvain) écoute et proposera une synthèse de nos débats qui sera aussi discutée par l’assemblée (4). Tous nos débats seront enregistrés (et vous pourrez retrouver cela sur la page YouTube des Rendez-vous) et retranscrits (et cela sera publié par Foi&Vie). Je vous remercie, bon débat, bon Rendez-vous la pensée protestante !

 

Samuel Amédro a été pasteur de l’Église réformée de France à Lyon jusqu’en 2010 puis de l’Église évangélique au Maroc de 2010 à 2016, de l’ÉPUdF à Paris (Saint-Esprit) de 2016 à 20121. Il est président de la région Île de France de cette Église depuis 2021. Il a présidé les Rendez-vous de la pensée protestante de leur fondation en 2019 à 2024.

Illustration: Samuel Amédro lors de son allocution à Strasbourg.

(1) Umberto Eco, Le pendule de Foucault, traduction de Jean-Noël Schifano, Grasset, 1990 (Il pendolo di Foucault, Bompiani, 1988).

(2) Traversée des ombres, Gallimard (Blanche), 2003 (Folio, 2005).

(3) Madeleine Wieger, Une parole de paix qui ne soit pas triomphante (retranscription dans Foi&Vie et sur le Forum protestant).

(4) Matthieu Richelle, De la guerre juste à l’éthique (retranscription dans Foi&Vie et sur le Forum protestant). 

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