Quand la fiction dépasse la réalité
«Nous ne sommes plus obligés de regarder des émissions de télé-réalité, parce que nous en vivons une.» C’est une célébrité habituée à être au centre de l’attention «dans un cadre fictif, où seule sa parole faisait foi» qui est aujourd’hui à la tête des États-Unis. Et c’est un mode de pensée télévisuel qu’il impose, où «un groupe social procède par éliminations successives, où la concurrence envahit tout l’horizon et où rien n’a de sens, si ce n’est de faire le buzz».
Texte publié sur Tendances, Espérance.
J’ai eu une vision bien plus claire du cas Trump, et de son succès, quand j’ai appris qu’il était sorti de l’ombre grâce à une émission de télé-réalité. Le fait est souvent commenté, aujourd’hui. Je l’ai découvert, pour ma part, en lisant l’article de Patrick Radden Keefe: Comment Mark Burnett a relancé la carrière de Donald Trump, faisant de lui un emblème de la réussite américaine (1). Mark Burnett est celui qui a popularisé, aux États-Unis, l’émission Survivor, devenue Koh-Lanta, dans sa version française. De là, il eut l’idée de faire une sorte de Survivor urbain où des candidats se feraient concurrence en essayant de garder leur place dans une entreprise fictive. Et c’est ainsi que Donald Trump a joué le rôle d’arbitre pour décider qui était éliminé à la fin de chaque émission, pendant quatorze ans ! Ses décisions étaient parfois erratiques, au point qu’il fallait ciseler le montage pour, rétrospectivement, montrer qu’il était logique d’éliminer un candidat qui, pourtant, avait assez bien réussi cette semaine-là !
Quand on voit les choses sous cet angle, il est évident que Trump était un bon client pour la télé-réalité. Sa capacité à faire le buzz, y compris en sortant une grosse craque, n’est plus à prouver. Dans un cadre fictif, où seule sa parole faisait foi, il devait être excellent. L’audimat était, on l’imagine, au rendez-vous.
Ensuite, quand Donald Trump a émergé parmi les candidats républicains, lors de sa première élection, quelqu’un a pris Mark Burnett à parti, publiquement, en déclarant: «Grâce à Mark Burnett, nous ne sommes plus obligés de regarder des émissions de télé-réalité, parce que nous en vivons une». De fait, c’est ce débord de la fiction dans la réalité qui m’impressionne.
Quelle réalité vise-t-on en regardant la télévision ?
Il est paradoxal que l’on parle de télé-réalité pour un programme qui ne se cache pas de créer une situation de toutes pièces et qui sélectionne lourdement les moments qui passent à l’antenne, avec voix off, coupes et sauts dans le temps. On regarde, certes, des situations qui peuvent nous rappeler des situations familières, mais qui sont, par construction, très éloignées de la vie courante.
Certains programmes (on parle plutôt, dans ce cas, de reality show) essayent de suivre des personnes engagées dans des situations quotidiennes: des policiers qui font une enquête, des pompiers qui interviennent, des personnes qui se sont perdues de vue et que l’on essaye de remettre en contact, etc. Ces émissions revendiquent, en effet, une dimension d’expérience vécue sans les médiations de la fiction, du tournage, des jeux d’acteurs, sans la médiation non plus d’une réflexion qui mettrait ces situations en perspective. Le spectateur attend de pouvoir rentrer de plain-pied, en direct, dans la vraie vie. L’invocation d’une réalité est toujours piégeuse. Mais on voit quand même le propos: aller, avec un minimum de détours, au devant du vécu. Les micros-trottoirs, les retransmissions sportives, les reporters sur le terrain: tous revendiquent un accès direct à un événement qui pourtant ne nous parvient qu’au travers de lourdes médiations techniques.
Mais les programmes qui ont émergé à la fin des années 90 (en France en 2001, avec Loft Story) ont proposé autre chose. Ils jouent sur les réactions de personnes qui ne sont pas des acteurs professionnels et qui ne répètent pas un texte écrit par quelqu’un d’autre. Mais ils soupèsent les castings pour que les situations soient croustillantes et ils créent un environnement complètement artificiel. Le spectateur moyen se sent proche de ces personnes. Mais il ne remarque pas qu’il y a une prime au clash, à la larme qui coule, et, évidemment, peu de recul sur les situations évoquées dans ces émissions.
Au bout du compte, les producteurs n’ont que faire de la réalité, ils ne recherchent que l’audimat. En critiquant le détour réflexif qui éloignerait de la réalité, ils construisent un outil qui n’est qu’une machine à cash.
Et cela crée un contexte où le téléspectateur s’intéresse plus à la compétition directe entre les personnes qu’aux tenants et aux aboutissants de ce qu’il vit au quotidien. La réalité qui fait l’épaisseur de sa vie lui semble obscure et, finalement, mieux mise en scène dans ces constructions simples, aux règles transparentes, avec leur lot d’émotions prévisibles.
Et voici comment la politique paraît se résumer à des coups de gueule, des crises de nerfs, des émotions à fleur de peau, des sorties qui font le buzz, et une compétition qu’il importe de gagner, pour le plaisir de la gagner.
Une mise en récit qui avance masquée
Certes, tout discours sur la réalité utilise, peu ou prou, une mise en récit, pour reprendre les mots de Paul Ricœur, et doit donc quelque chose à l’univers de la fiction. Chacun, homme ou femme de la rue, expert, politicien ou scientifique, propose une mise en perspective d’éléments, qu’il relie entre eux par une trame de son cru. Les évangiles, eux aussi, sont des récits et on parle d’histoire du salut à propos du texte biblique.
La passion du direct et de la télé dite réalité repose, précisément, sur l’illusion de contourner des récits, considérés comme complexes ou encombrants. Tout cela serait le fait d’intellectuels déconnectés de la réalité. Or la télé-réalité propose, en sous-main, un récit extrêmement robuste. Elle raconte l’histoire d’un groupe social qui procède par éliminations successives, où la concurrence envahit tout l’horizon et où rien n’a de sens, si ce n’est de faire le buzz. Donner du sens, à l’inverse, suppose de construire des perspectives et de rejoindre l’un ou l’autre récit disponible, ici et maintenant.
Et voici comment on se retrouve avec un chef d’État, populaire, qui n’a, semble-t-il, pas d’autre passion que de faire du buzz et de bonnes affaires, et dont le propos politique se limite à vouloir être le plus fort, en usant, sans vergogne, de tous les coups bas. Qu’une telle personne existe ne me surprend pas. Ce qui me surprend davantage est qu’elle rencontre un tel écho dans une population, je m’en rends compte, complètement biberonnée à des récits qui ne disent pas leur nom et qui se drapent de l’étiquette de réalité.
Illustration: Trump avec Dennis Rodman lors d’un Celebrity Apprentice de 2009 (Open Sports, CC BY 2.0).
(1) Publié, en français, dans le recueil de Patrick Radden Keefe, Voleurs ! Bandits ! Escrocs ! – Douze récits stupéfiants de crimes et de châtiments, traduit par Claire-Marie Clévy, Belfond (Enquête), 2024.
Commentaires sur "Quand la fiction dépasse la réalité"
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Cet article montre parfaitement comment la télé-réalité a informé la politique intérieure des États-Unis, où la gouvernance (erratique) s’est transformée en spectacle. Elle a aussi diffusé une image de réussite individuelle dans un climat perpétuel de compétition, en plein accord avec les dérives de l’idéologie libérale. Mais ces programmes ont été adaptés dans le monde entier. Et ils ont contribué à populariser un modèle social où l’individualisme, la performance, le spectacle (relisons Guy Debord, qui, dans La société du spectacle (1967) anticipait cette médiatisation) priment sur le collectif. Les enjeux collectifs sont transformés en narrations simplifiées (tiens ! voilà une définition possible du mot narratif) où l’émotion prime sur l’argument, où l’image efface le fond, où la compétition médiatique dilue et remplace petit à petit le débat démocratique. À quoi se réduisent aujourd’hui les campagnes électorales ? À des shows télévisés, où les candidats doivent maîtriser l’art du clash pour capter l’attention d’un public plus sensible aux émissions de télé-réalité ou au rythme des réseaux sociaux. Au point de se poser la question: la démocratie pourra-t-elle survivre à sa propre médiatisation ?
On assiste aussi à une exportation mondiale des valeurs libérales et compétitives. Car ces programmes ont été adaptés dans le monde entier. Y compris en Chine et en Russie, mais là fortement teintés de nationalisme, promouvant des valeurs alternatives à vrai dire tout aussi partiellement fictives que les valeurs occidentales qu’elles prétendent combattre.
Mais cet article invite également à élargir la perspective. La télé-réalité ne se limite plus aux pratiques politiques nationales; elle devient, de manière subtile, un outil de puissance sur la scène internationale. Elle normalise la compétition extrême, au mépris des règles fondamentales du droit international, et la survie du plus fort. Car la télé-réalité n’est plus un simple phénomène culturel. Elle est devenue un enjeu géopolitique. En exportant des modèles de société, des valeurs, des normes, ces émissions sont des armes dans ce qu’il est convenu d’appeler le soft-power des nations, dans les batailles idéologiques qui cultivent et amplifient les tensions entre les cultures, dans les conflits. Ainsi le divertissement – et la fiction –, miroir des rapports de domination, façonne les rapports de force.
Quelles pistes pour résister ? Comment sortir de ce vertige du storytelling qui serait conçu pour «les gens simples», sans tomber dans l’élitisme ? Comment résister à la quête de simplicité – ce qu’est aussi la télé-réalité – face à un monde complexe ? Comment dénoncer cette confusion entre réalité et spectacle sans tomber dans le rejet des médias ? Questions auxquelles nos analyses, aussi pertinentes soient-elles, n’apportent, malheureusement, aucune réponse.