Comme un air de déjà-vu ?
Entre les années 1930 et les années 2020, plus que «des parallèles à première vue évidents, mais peut-être trop faciles», on peut comparer «des logiques politiques ou culturelles qui se reproduisent sous des formes nouvelles». Ainsi un monde commun (Arendt) qui «se défait, lorsque les individus deviennent plus isolés, plus exposés à des récits idéologiques fermés et donc plus enclins à interpréter l’action politique comme un affrontement existentiel». Et donc le défi de reconstruire ce monde commun et de «recréer des conditions de reconnaissance mutuelle permettant aux citoyens de se percevoir à nouveau comme participants responsables d’une même histoire politique».
«Je mesure la droitisation des esprits, ce danger qui progresse depuis des années: on ne peut pas s’empêcher de penser à l’avant-guerre» (Annie Ernaux) (1).
«Il faut le contrôle perpétuel de la comparaison pour rester dans la justesse des aperçus» (Henri-Frédéric Amiel, Journal, 9 juillet 1878).
Comparer n’est pas confondre
Aucun rapprochement, aussi frappant soit-il, ne saurait tenir lieu de démonstration. Comparaison n’est pas raison, dit-on. La ressemblance n’est pas une preuve, ni l’analogie une démonstration. Si la comparaison contribue à éclairer, elle ne peut jamais trancher à elle seule. Si l’on compare, c’est d’abord pour comprendre et non pour confondre (2).
Cependant, s’interdire toute comparaison reviendrait à renoncer à décrire et à comprendre, voire à déjouer, les continuités historiques. La connaissance progresse précisément par rapprochements, par structures communes, par mécanismes récurrents. Comparer n’est pas condamner; c’est observer. Lorsqu’un historien évoque des similitudes entre des périodes différentes, il ne prétend pas abolir les différences de contexte; il signale des logiques politiques ou culturelles qui se reproduisent sous des formes nouvelles.
«Les années trente reviennent»
C’est dans cet esprit que nous voudrions réexaminer brièvement la tentation forte de rapprocher la France contemporaine des années 1930. Certains commentateurs le font à nouveau dans le débat public. Des historiens et des philosophes traitent également ce sujet (3). Il est vrai que notre époque cumule de manière inquiétante des phénomènes permettant d’établir certains rapprochements troublants: polarisation, délégitimation de l’adversaire, inquiétude sociale, crise économique, décrochages institutionnels, montée des populismes, illibéralisme… La conjonction de ces faits alimente des parallèles à première vue évidents, mais peut-être trop faciles. Il ne s’agit pas d’affirmer que «les années trente reviennent» mais d’interroger à la lumière de ces phénomènes, les conditions dans lesquelles une démocratie devient vulnérable à la fragmentation, au durcissement des conflits, à la montée des logiques d’exclusion. Une lecture, inspirée par Hannah Arendt, permettrait, nous semble-t-il, de résister à l’apparente facilité de certains parallèles hâtifs et parfois désespérés quand ils ne sont pas désespérants.
Les années trente comme point de comparaison
L’entre-deux guerres constitue un moment de crise multiforme, et les difficultés économiques n’en furent qu’une dimension. La crise fut également morale, sociale et politique. La montée des ligues (4), la défiance à l’égard des partis, la fascination pour l’ordre, l’hostilité envers le parlementarisme ont été les signaux, bien avant les prises de pouvoir autoritaires, d’un affaiblissement du cadre démocratique. L’intérêt d’une telle comparaison nous semble moins tenir à une ressemblance immédiate qu’à la mise en évidence de mécanismes de décomposition progressive. Ce que les années 1930 donnent à penser, c’est la manière dont une démocratie peut s’éroder, se dégrader de l’intérieur. La banalisation de l’hostilité, la montée des passions d’exclusion et la perte de confiance dans les médiations politiques auxquelles nous assistons aujourd’hui ne conduisent pas automatiquement à un basculement autoritaire, mais elles créent des conditions de fragilité durable. En ce sens, le passé agit comme un avertissement plutôt que comme un modèle déterministe de répétition.
Le cadre arendtien
Raymond Aron, tout comme Paul Ricœur, reconnaissent que la pensée d’Arendt à propos de la compréhension du totalitarisme est parfois difficile. Au moins permet-elle d’aborder ces phénomènes sans confondre toutes ces formes de radicalité. Pour elle, le danger décisif apparaît quand les consciences sont affectées, quand le monde commun se défait, lorsque les individus deviennent plus isolés, plus exposés à des récits idéologiques fermés et donc plus enclins à interpréter l’action politique comme un affrontement existentiel (5). La politique cesse alors d’être une activité de délibération; elle s’égare dans une logique entretenue de bloc contre bloc.
Le totalitarisme apparaît également comme l’aboutissement d’un processus. Celui-ci n’est pas seulement une forme de domination, mais repose sur des conditions sociales préalables: désagrégation des appartenances, perte de repères, faillite des structures intermédiaires, transformation de l’adversaire en un ennemi à abolir. Spectacle que nous offre partiellement, il faut bien le reconnaître, l’actuelle scène politique française.
L’apport d’Arendt est précieux. La philosophe sait aussi se faire historienne et invite à penser la crise démocratique comme une dégradation du lien politique, comme l’affaissement progressif des consciences et non comme la conséquence inéluctable d’une victoire idéologique ponctuelle.
Le Rassemblement national et l’effet de seuil
Sur cette scène politique, le Rassemblement national introduit une tonalité particulière. Son implantation locale récente, sa consolidation électorale semblent traduire une normalisation qu’il ne faudrait surtout pas réduire à l’expression d’une simple poussée protestataire. Lorsqu’un parti d’extrême droite s’enracine dans les institutions locales, ce n’est pas seulement un espace de contestation qu’il entend occuper. Il devient dès lors gestionnaire, producteur de normes symboliques, laboratoire d’un style de gouvernement et de pouvoir marqué par la mise en scène de l’autorité, par la valorisation de priorités identitaires (6).
L’autre versant radical
L’extrême gauche n’a rien à envier à la radicalisation de l’extrême droite. Elle adopte, parfois de manière plus caricaturale et violente, une rhétorique de confrontation qui contribue aussi, sciemment, à fragiliser le cadre démocratique. Lorsque la crise est pensée en termes d’insurrection populaire (7), c’est-à-dire de rupture et d’affrontement décisif, la dramaturgie de la confrontation violente se substitue à la logique du conflit réglé par les institutions. Le problème ne se réduit pas au plan de l’idéologie; il tient intiment à la structure du rapport à l’autre.
La politique cesse alors d’être un espace de parole commune pour devenir l’anticipation d’une guerre civile (symbolique ?). Dès lors que l’adversaire est traité comme une menace existentielle plutôt que comme un concurrent légitime, la démocratie perd sa substance. On retrouve ici, c’est évident, un trait saillant des années 1930: la transformation des tensions ordinaires en choc de blocs irréconciliables. L’analogie, malheureusement, ne semble pas abusive.
Une crise du lien politique
Il est difficile d’interpréter la situation politique française tant elle devient complexe. Elle révèle cependant une crise profonde du lien politique. Qu’est-ce qui permet aujourd’hui à notre société de se reconnaître comme une communauté civique ? Nous voulons dire: comme un ensemble cohérent autour d’institutions légitimes, avec un langage commun et un horizon partagé. La réponse est dans la question: la crise que nous traversons touche simultanément la représentation, la confiance et la capacité symbolique du politique à créer du sens collectif.
Dans cette perspective, une grande partie du vote en faveur du Rassemblement national reflète moins l’adhésion à une idéologie cohérente (laquelle ?) que l’expression d’une demande de protection, d’ordre peut-être, de reconnaissance surtout. Un vote qui s’enracine dans un sentiment, largement diffusé, d’une dissociation croissante et incontestable entre les élites politiques, administratives, voire culturelles, et ce qui est perçu comme le pays réel. La défiance ne vise pas seulement les gouvernements successifs; elle atteint les mécanismes de la représentation démocratique. Se répand et s’amplifie –classes et générations confondues – le sentiment de ne plus être entendu, de ne plus être visible et reconnu, donc d’exister, dans l’espace public institutionnel. En retour, certaines réponses politiques, que les médias et les réseaux numériques amplifient, tendent à renforcer la conflictualité et à nourrir les ressentiments. Elles contribuent à affermir l’idée d’un système qui serait devenu incapable de cultiver le compromis et de rechercher l’apaisement. Elles alimentent ainsi un feu qui risque, à terme, de ne plus être maîtrisé. Dans un tel contexte, entre défiance et radicalisation des confrontations politiques, la démocratie ne disparaît pas par rupture brutale. Elle peut s’éroder lentement, par saturation du langage public, par épuisement des médiations sociales et politiques, par affaiblissement de la confiance, par l’incapacité des institutions à arbitrer les tensions collectives.
Distinguer 2026 des années 1930 ?
Les parallèles historiques peuvent être heuristiques. Ils doivent cependant être dressés avec prudence, car comparer n’est pas assimiler. Il ne faut pas sombrer dans la tentation des prophéties autoréalisatrices. D’abord, la France de 2026 ne peut être confondue à celle des années 1930 dans l’Europe d’alors. Les différences structurelles sont considérables: l’existence de l’Union Européenne, l’intégration économique continentale, la solidité de l’État de droit, l’encadrement constitutionnel des pouvoirs, la judiciarisation des conflits politiques… De plus, les formes actuelles de fragilisation démocratique ne sont pas exactement celles des logiques classiques des coups de force ou des prises de pouvoir insurrectionnelles observées dans l’Europe de l’entre-deux guerres. Le danger contemporain – car il y a danger – réside moins dans l’hypothèse immédiate d’un basculement autoritaire spectaculaire, ce fascisme qu’on dénonce à l’envi et qui n’existe pas, que dans une dégradation diffuse, progressive, des conditions culturelles et symboliques de la démocratie libérale.
La référence aux années 1930 ou le rappel instinctif, comme le fait Annie Ernaux, d’une époque qu’on aurait déjà vécue, doivent être compris comme un outil d’intelligibilité partielle et non comme un schéma explicatif. Les ressemblances tiennent à certains symptômes de fragilisation démocratique: la montée des extrêmes (8), la délégitimation du centre, l’affaiblissement des corps intermédiaires, la faiblesse de l’architecture délibérative, la dramatisation des conflits politiques et le sentiment d’épuisement du système représentatif. Mais les différences institutionnelles, historiques et géopolitiques demeurent suffisamment importantes pour empêcher toute assimilation systématique.
La dissolution du monde commun
C’est un concept essentiel chez Arendt. «Il est ce que nous avons en commun non seulement avec nos contemporains, mais aussi avec ceux qui sont passés et avec ceux qui viendront après nous» (9). Mais nous ne savons plus ni habiter, ni préserver ce monde commun. La politique suppose l’existence d’un espace partagé, des règles minimales, la possibilité d’un débat publique. Cet espace se désagrège. La vie démocratique devient de plus en plus difficile; il ne subsiste plus de réalité suffisamment commune pour permettre l’arbitrage des conflits.
La fragmentation de ce qui subsiste de ce monde commun apparaît comme un enjeu central. Lorsque les citoyens n’ont plus de références communes, la politique se transforme en juxtaposition de camps irréconciliables. Chacun évolue dans son propre univers informationnel, ses affects collectifs ou communautaires, ses récits de légitimation. Contexte qui favorise simultanément des narratifs autoritaires, des théories complotistes et des imaginaires de rupture radicale.
En relisant Arendt, il est facile de comprendre que les dangers que court la démocratie ne proviennent pas uniquement des discours extrêmes, mais des conditions sociales, psychologiques qui les rendent acceptables, crédibles. Ces sentiments mêlés d’abandon, d’humiliation, de disqualification et d’invisibilité engendrent des formes de solitude politique et sont susceptibles d’alimenter des mobilisations violentes de colère. Dans son analyse, le totalitarisme ne naît pas seulement de la coercition: il se nourrit de la désaffiliation et de l’isolement des individus. Il prend racine dans le sentiment douloureux de leur irrémédiable négation. La crise française aujourd’hui est une crise du lien civique, du monde commun démocratique.
Un exercice de lucidité historique…
Lorsqu’Amiel (protestant) écrit qu’«il faut le contrôle perpétuel de la comparaison pour rester dans la justesse des aperçus», il rappelle que la comparaison historique est moins un exercice de répétition par similitudes qu’un outil de discernement. Comparer les années 2020 aux années 1930 peut éclairer certaines dynamiques de fragilisation de la démocratie, aujourd’hui à l’œuvre. Mais à condition de maintenir une vigilance critique constante. Sans ce «contrôle perpétuel», l’analogie devient un automatisme intellectuel dangereux, qui peut conduire, par des assimilations abusives, à un alarmisme excessif. La mémoire historique doit aider à mesurer les ressemblances autant que les différences.
«Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire», écrit Gide dans Les nourritures terrestres (1897). Transposée dans le contexte de notre réflexion, cette citation souligne combien les sociétés interprètent leur présent au filtre des récits hérités. Le passé devient matrice de réception. Il structure les peurs, les attentes et les catégories d’interprétation. La mémoire des années 1930, de l’effondrement des démocraties européennes constitue un arrière-plan puissant qui influence la lecture des tensions actuelles. Cette mémoire peut jouer un rôle salutaire d’alerte démocratique; elle peut aussi enfermer le débat public dans une dramaturgie permanente de la catastrophe imminente, alors qu’il nous faut conjurer, on peut le craindre, de probables jours sombres.
…pour conjurer les jours sombres
Cela suppose d’échapper à cette double tentation de l’aveuglement rassurant et de la fascination apocalyptique. Une démocratie se fragilise autant par le déni des dangers qui la ronge que par excès et saturation de la peur. Lorsque toute conflictualité est immédiatement interprétée comme un prélude au fascisme ou à la guerre civile (10), le débat public perd sa capacité de hiérarchisation et d’analyse. À l’inverse, lorsque ces signaux de délitement sont systématiquement minimisés, la vigilance civique s’affaiblit.
Mais cela suppose aussi la réhabilitation de la complexité dans le débat public. La polarisation contemporaine prospère sur des logiques d’immédiateté émotionnelle et de simplification morale. Résister à cette dynamique implique de redonner une valeur politique à la nuance, au doute argumenté et à la distinction entre adversaire et ennemi. Une démocratie pluraliste ne peut survivre si chaque divergence devient la preuve d’une illégitimité fondamentale.
La reconstruction d’un monde commun
La reconstruction d’un monde commun exige une lutte contre les formes d’isolement social et symbolique décrites par Hannah Arendt. Là où les individus se sentent invisibles, humiliés ou abandonnés, les entrepreneurs de colère trouvent un terrain favorable. Le défi n’est donc pas seulement institutionnel; il est aussi anthropologique et civique. Il s’agit de recréer des conditions de reconnaissance mutuelle permettant aux citoyens de se percevoir à nouveau comme participants responsables d’une même histoire politique.
On pourrait dès lors avancer qu’en période de saturation émotionnelle et de polarisation permanente, la responsabilité intellectuelle acquiert une dimension proprement civique. Entre philosophie politique, sociologie du lien civique et réflexion historique. Lorsque le débat public tend à se structurer autour de l’indignation immédiate, de l’amalgame et de la simplification morale, penser avec rigueur constitue déjà une forme de résistance démocratique. Maintenir les distinctions, refuser les analogies mécaniques, préserver la complexité des situations historiques et politiques ne relève pas d’un simple exercice académique: c’est l’unique façon de rétablir et de protéger les conditions mêmes d’un monde commun. À cet égard, la vigilance critique n’a pas seulement une fonction analytique; elle participe d’ une éthique de la démocratie.
Illustration: le colonel de La Rocque lors de la fondation du Parti Social Français le 18 décembre 1936 (photo agence Meurisse).
(1) Entretien accordé au Nouvel Obs le 18 novembre 2021.
(2) Dans une tradition rationaliste, la pensée critique doit soigneusement distinguer l’analogie de l’identité. Les historiens sont sur ce point vigilants: ils savent que les sociétés ne se répètent jamais exactement, puisqu’aucun événement n’est la copie conforme d’un autre qui lui serait antérieur. Ils savent que les parallèles historiques deviennent dangereux lorsqu’ils prétendent transformer une ressemblance, même partielle, en équivalence absolue.
(3) On pense au livre de Philippe Corcuff, Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard, Textuel (Petite encyclopédie critique), 2014. On pense également à Michaël Foessel, Récidive, 1938, PUF, 2019 (PUF (Quadrige), 2021).
(4) Michel Winock, Les ligues des années 1930, L’Histoire par l’image, mars 2016.
(5) «Comment rendre compte du totalitarisme, comment décrire l’enchaînement des événements politiques et institutionnels intervenus entre 1922 et 1945 en rendant compte de la possibilité même qu’ils ont eu d’advenir, et recréer les conditions d’une expérience mentale qui préserve contre la possibilité que les mêmes événements ne se reproduisent à l’avenir ?» (Perrine Simon-Nahum, Sur «Les origines du totalitarisme», Le message d’Hannah Arendt, Le Grand Continent, (L’Europe face au fascisme: neuf figures pour s’orienter), 28 décembre 2024). C’est nous qui soulignons.
(6) Concernant ces orientations, nous nous appuyons sur une série d’articles récemment parus: Clément Guillou, Au Rassemblement national, les nouveaux maires ciblent l’Europe, la culture et les syndicats: «Ils y vont plus franchement», Le Monde, 10 mai 2026; Corentin Lesueur, Priorité nationale, drapeaux décrochés et 1ᵉʳ-Mai amputé: à Liévin, Dany Paiva et le RN impriment leur radicalité, Le Monde, 10 mai 2026 ; Simon Henry, À Bruay-la-Buissière, le RN détricote la culture pour mieux la contrôler, Mediapart, 4 décembre 2025.
(7) Jeanne Sénéchal, «Soit c’est nous, soit c’est eux»: le maire LFI Bally Bagayoko évoque une «insurrection populaire» en cas de victoire du RN à la présidentielle, Le Figaro, 9 mai 2026. La radicalisation n’est pas univoque. Les propos du maire LFI de Saint-Denis sur une possible «insurrection populaire» en cas de victoire du RN illustrent une logique symétrique de surenchère.
(8) Quelles que soient leurs différences idéologiques, stratégiques ou historiques.
(9) Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Pocket (Agora), 1983, p.95.
(10) «Risque de guerre civile»: un professeur du King’s College de Londres alerte sur la menace de conflit intérieur en France, Valeurs actuelles, 10 août 2025.
