«Savoir ce que le chrétien fait face à la guerre, ce que l’Église fait»
«Qu’est-ce que le chrétien peut faire ?» «Dans la pratique de la guerre, le problème n’est-il pas (plus que le bien et le mal) l’amour et la haine ?» «Si je décide de maltraiter mon frère, j’ai une part de responsabilité.» «Si mon Christ est Christ crucifié, que signifie pour moi (éventuellement) faire la guerre ?» Après un samedi dense en échanges, la plénière le dimanche des Rendez-vous de la pensée protestante Une guerre juste ? à Strasbourg en 2023 a bien montré qu’«ici, ce n’est que le début de la réflexion».
Visionner cette plénière sur la chaîne YouTube des Rendez-vous de la pensée protestante. La retranscription de cette plénière a été publiée dans le numéro de Foi&Vie consacré aux deux Rendez-vous de la pensée protestante de 2022 et 2023: Guerre ou guerre ?. Lire sur le Forum pour ces Rendez-vous 2023 la synthèse de Matthieu Richelle et la retranscription de la soirée publique. Pour les Rendez-vous 2022 la synthèse de Madeleine Wieger.
Sauvés oui, mais de quoi ?: prochains Rendez-vous de la pensée protestante du 26 au 28 juin 2026 à Collonges-sous-Salève
Introduction
Alexandre Antoine. Venons-en maintenant à ce moment de plénière (1). On a posé la question de la guerre juste et vous avez eu différentes thèses, différents a priori, différentes positions, différentes approches. Je vais essayer de lancer la mécanique des questions en vous résumant (en tout cas tels que moi je les ai vus) les points saillants et les questions que ça m’a posé avec vous au travers des groupes, au travers des différentes interventions et des dialogues. Vous aurez bien sûr le choix d’aller dans ces éléments que je vais présenter ou de complètement en sortir: le but est de vraiment dialoguer ensemble.
Premier élément: le sentiment que la guerre, la violence (il faudra peut-être avancer sur ces questions-là) seraient comme une boîte de Pandore. Et je réfléchissais à la question du chemin de la colère, du chemin de la violence en rapport, bien sûr, avec le sermon sur la montagne et le chemin que Jésus décrit: le fameux raka (2). Si j’insulte mon frère, quel est le chemin de la déshumanisation, quel est le chemin de la violence ?
Deuxième élément: comment penser l’impensable ? On a entendu ce matin par exemple une entrée par l’art, en disant: est-ce que l’art peut nous permettre de réussir à penser quelque chose qui est hors de tous nos schémas ? Dans notre groupe, il y a eu des réflexions intéressantes sur la manière dont la mythologie gréco-romaine parle de la violence ou de la guerre: en les mettant dans le champ des dieux ou des sous-dieux… ou des influenceurs de Dieu. J’entendais encore tout à l’heure ce lien à l’idolâtrie de la guerre. Les Grecs auraient probablement parlé d’hybris: on rentre dans le champ du divin et on touche à quelque chose qui n’est plus là. Avec la question du rituel de la paix (j’ai beaucoup aimé cette idée de proposer autre chose).
Troisième élément: la violence de Dieu dans l’Ancien Testament qui a été brièvement évoquée par Olivier Abel avec ce texte paradoxal d’Exode 32 où Dieu veut détruire. Je laisserai le soin aux exégètes (je suis un historien) de répondre point à point, mais là où ce texte est intéressant, c’est que Dieu fait comme s’il voulait détruire mais donne en même temps tous les éléments de la défense. Il y a un questionnement de limitation de la violence ou d’un avocat humain, d’une institution humaine qui amènerait quelque chose de la justice.
Quatrième élément: la violence juste ou la guerre juste comme tentative de penser l’impensable dans un contexte à chaque fois spécifique. On a parlé de guerre juste circonscrite dans un contexte de chrétienté (pour faire large) qui doit gérer la question des hérésies. En même temps comme moyen de limitation de la violence à la manière de la loi du talion face à la justice punitive, familiale. On a entendu parler de la question de l’esclavage chez Paul (ça, c’est intéressant): il l’accepte comme un moindre mal au nom d’un refus du chaos face à l’institution romaine qu’il juge capable de produire un certain bien.
Derniers éléments:
Le lien à l’histoire et la manière de dire une violence juste se fait toujours a posteriori (ça nous a marqué dans le groupe de discussion). Les guerres ne sont dites justes qu’après avoir jugé les contenus.
Quel est notre rapport à la violence ? On a vu deux manières quasi séparées de penser la guerre et qu’il faut accepter: en contexte de guerre qu’on vit dans sa chair (on est dedans), en contexte de paix (et ce n’est pas du tout la même chose). Quel est notre rapport à une violence qui nous paraîtrait juste ? On a entendu parler de capitalisme: est-ce une violence économique potentielle, une violence écologique potentielle, une violence face à une potentielle hérésie ? Quel est notre rapport à la violence en temps de paix et en temps de religion ? Enfin, le déplacement de cette problématique est clairement le fait d’un pays en temps de paix.
Pour finir, le concept de violence juste est à penser en rapport avec l’eschatologie: juste juge, prière d’un pas encore (tous ces éléments-là sont à articuler). Ce ne sont que les quelques points qui m’ont intéressé et commencé à me faire voir la grandeur du débat. Je vous laisse la place pour rebondir ou apporter un complément.
Questions et échanges
Pacôme Konseibo. Je suis burkinabé et doctorant à la FUTP. Depuis huit ans, le Burkina Faso est dans un contexte de terrorisme qui décime les populations et provoque beaucoup de malheur (3). Depuis huit ans, mes parents sont réfugiés dans leur propre pays. Ma question s’adresse à Olivier Abel et à Esdras Muhindo Kasuma. Vous avez parlé du non-respect par les États africains de leurs propres institutions et j’ai un petit problème avec ça. Est-ce que vous pensez réellement que c’est parce que les États ne respectent pas leurs propres institutions qu’il y a des situations de guerre au Burkina, au Congo et dans beaucoup d’autres pays africains ? On peut se demander aussi si ces institutions sont vraiment les leurs (et dans quelle mesure) ou si ce sont des institutions créées par d’autres ? Mais si ce sont les leurs, comment pouvez-vous dire que les États ne les respectent pas ?
Olivier Abel. C’est ce que m’ont dit tous les amis africains que j’ai rencontrés. Je ne fais que répercuter ce que j’ai entendu: le sentiment que les institutions se sont effondrées, qu’elles ne sont pas respectées par les parlementaires, les présidents, les chefs d’armée qui les utilisent de manière instrumentale. Ils ne respectent pas l’institutionnalité. C’est le discours que j’ai entendu partout en RDC, mais je l’ai entendu aussi au Cameroun.
Il y a sûrement une question derrière votre question. Vous dites que l’institution peut avoir été «créée par d’autres», je pense qu’il y a un moment où il faut s’approprier ses institutions, il faut les prendre et en faire quelque chose. C’est le rôle de la politique. Si on dit toujours que les institutions sont venues d’ailleurs, si elles sont toujours méchantes, alors on ne va jamais y rentrer pour les soutenir de l’intérieur. Là, il y a un débat théologique et je trouve ça gravissime… On est responsables de l’évolution de nos institutions. C’est pour ça que le discours des amis africains, congolais qui m’ont dit ça a aussi pour moi un sens théologique: qu’est-ce que nous faisons de nos institutions ?
Esdras Muhindo Kasuma. Est-ce que les États respectent leurs institutions ou est-ce que les institutions sont venues d’ailleurs et ont été imposées ? Quand j’étais encore étudiant en licence, un professeur disait que «nos pays sont gouvernés par des stagiaires». Et en le disant, il faisait la distinction entre les institutions et les gouvernants. Il me semble que dans nos pays africains, les gouvernants sont imposés par un ailleurs et que c’est le peuple qui instaure les institutions. Quand je parle d’institutions ici, je vois par exemple l’Assemblée nationale qui est constituée de députés que le peuple lui-même a élus, le Sénat et toutes les autres structures qui constituent ces institutions dont nous parlons. Mais quand on parle de gouvernants, on voit la présidence de la République et il semble que ce ne soit pas tout à fait le bas peuple… Dans le cas de la République démocratique du Congo et de la dernière élection présidentielle, je ne crois pas que celui qui a été élu soit réellement le président. Il y a une déception du peuple et j’imagine la suite: qu’est-ce que sera pour l’élection prévue en décembre 2023 (4) ? Le dilemme est là, ce n’est pas une question d’institutions imposées: les institutions peuvent appartenir au peuple ou peuvent être instaurées par lui, mais les gouvernants ne les respectent pas. Dans les assemblées, il y a toujours ce débat (je l’ai appris de la bouche des députés nationaux congolais): «L’état de siège a été instauré au Nord-Kivu et en Ituri et le peuple n’est pas d’accord. Pourtant, l’état de siège est sans cesse prolongé et nous, Assemblée nationale, nous ne disons rien. Est-ce que nous respectons vraiment la religion que nous prônons ?». Pourquoi ne peuvent-ils pas décider de lever l’état de siège (si je prends le cas de la RDC) ? C’est parce qu’ils sont manipulés par les gouvernants, ils ne sont plus en mesure de respecter la volonté du peuple. Voilà le contexte dans lequel on est et c’est désolant.
Murielle Minassian. Par rapport à ce qui est dit et pour décentrer la question du continent africain, je voudrais faire part de réflexions qui me sont venues sur cette relation des institutions aux personnes qui constituent un pays après une lecture de Hannah Arendt sur la relation entre politique et violence. Arendt fait référence aux problèmes aux États-Unis entre Noirs et Blancs: comment chacun trouve sa place et les problèmes du vivre ensemble. Elle explique dans son analyse qu’au moment de la constitution de l’État (lors de la rédaction de la Constitution), les personnes noires étaient en esclavage et n’avaient ni droit ni statut de citoyen. Ce qui fait qu’ensuite, les autres institutions créées à partir de cette constitution ne leur ont pas non plus donné de rôle à jouer dans l’État. Les questions posées sur l’importance des institutions et le soutien de la population à leur égard renvoient en fait à la question du consentement. Quand il n’y a pas ce consentement, il y a un problème entre la direction donnée (la bonne violence exercée), ce que vit la population (qui peut être une oppression) et la justification même de ces institutions. On pourrait se dire qu’il n’y a pas grand-chose à faire, mais pour recentrer ça sur notre question d’engagement chrétien, on pourrait aussi dire qu’il est long et compliqué de prendre cette conscience-là du temps. On pourrait très bien faire une critique dans nos pays aussi d’un désengagement politique avec un système administratif anonyme qui semble une force écrasante dans laquelle on n’a plus de rôle à jouer. Mais on peut chacun à notre niveau et là où nous sommes nous ressaisir de ces questionnements en tant que chrétiens et nous demander ce qui serait possible à notre niveau pour que chacun puisse réinvestir les champs de la politique, de la justice, de l’éducation, de l’économie… Parce que tout marche ensemble.Et réfléchir à comment agir dans le temps long pour reconstruire cette communauté avec des institutions qui sont fortes parce qu’elles répondent à ce besoin-là de vie commune.
Alexandre Antoine. On revient à cette réalité flagrante: il y a des contextes extrêmement différents. On ne pense pas les institutions de la même manière quand les institutions sont confisquées, iniques ou mafieuses, et quand on a une confiance relative ou totale dans les institutions. C’est un enjeu clé parce que les institutions sont une sorte de chèque en blanc, un vivre ensemble potentiel. Il faudrait prendre le temps de convoquer les philosophes et les politistes pour réfléchir aux différents types de systèmes, dont ceux qui génèrent de la violence. Cela ouvre aussi la question aux différents types de violences, de guerres. Car il n’y a pas que la guerre armée, il y a d’autres types de guerres possibles.
Jn Fritz Gerald Aguy. Je suis étudiant à l’IPT Paris. J’ai deux préoccupations.
Première préoccupation à propos de la thèse de Rémy Paquet ce matin: j’ai peut-être mal compris, mais à un certain moment, il disait qu’il ne faut pas qu’il y ait de guerre parce qu’après la guerre, il ne reste plus rien, il ne reste plus que de la poussière. À un autre moment, il parlait de subvertir le message pour que le pauvre de la parabole des talents puisse être fort par rapport au riche. Mais si le pauvre devient fort par rapport au riche, est-ce qu’il ne va pas déclarer la guerre au riche ? Si la guerre n’est pas bonne, pourquoi faut-il que le faible soit fort par rapport au fort ? Ensuite, le titre de sa présentation était Juste la guerre. Si quelqu’un me gifle et vient me voir après pour me dire «C’était juste une gifle», c’est insoutenable. Comment est-ce que je peux dire à quelqu’un dont on a violé sa femme et les enfants devant lui que «C’est juste la guerre» ? Le fait de dire que c’est juste la guerre banalise la réalité de la guerre. C’est dire aux personnes qui ont vécu ces situations que ce n’est pas si grave que ça finalement…
Deuxième préoccupation à propos de la thèse de Liston Govou ce matin et de la thèse de cet après-midi qui parlait de la République démocratique du Congo. Liston Govou parlait d’un monde ambivalent où il y a le bien et le mal. Esdras Muhindo Kasuma nous a dit que la guerre au Congo visait à diviser les gens par pure volonté d’enrichissement. Dans ces deux modèles, je n’arrive pas à voir la responsabilité des hommes. C’est comme si on était victime du monde qui est ambivalent et qui cause la guerre: on n’est pas du tout responsable. Et les gens qui subissent la guerre au Congo n’y sont pour rien parce que ce sont les puissants qui veulent avoir de l’argent et divisent les gens. C’est vrai qu’on vit dans un monde où il y a le bien et le mal, c’est vrai qu’il y a des volontés d’enrichissement. Mais le Congolais qui va tuer son frère pour avoir de l’argent des minerais, il a quand même une part de responsabilité. L’homme qui prend les armes et maltraite son frère, ce n’est pas simplement du fait du monde ambivalent. Si je décide de maltraiter mon frère, j’ai une part de responsabilité. Est-ce que ce n’est pas légitimer une sorte de victimisation que de dire: «Bon, finalement, si ça se passe mal, je ne suis pas du tout responsable: c’est le mec à côté, ou c’est le fait que je vis dans un monde ambivalent qui génère la guerre» ?
Rémy Paquet. Merci pour les questions.
Concernant Juste la guerre, c’est juste un jeu de mots, un retournement de situation. Ce juste ne signifie pas simplement la guerre, mais ouvre la perspective dans laquelle j’ai abordé la discussion, qui est plutôt réaliste et non utopiste par rapport à la question de la guerre. C’est justement une façon de montrer cette préoccupation ultime qu’est la guerre, et pas du tout de la minorer. Ma posture était plutôt de se méfier de tous les discours académiques qui risquent d’enliser. Je ne dis pas qu’ils sont inutiles, mais il y a le risque de passer à côté de l’expérientiel, de l’existentiel de la guerre (comme on a pu l’entendre dans les interventions cet après-midi).
Concernant le faible et le fort, on est dans le registre du paradoxe et de l’ambiguïté. Lutter contre la violence, cela peut vouloir dire qu’on exerce une violence à l’égard de la violence elle-même. Je ne prétends pas du tout arriver au fond de la question. La démarche qui a soutenu ma thèse est plutôt existentielle, en se disant: oui, il y a la guerre et si on pousse le curseur, on va vers le néant, vers plus rien. Cela pose la question de la violence, des violences qui ne sont pas uniquement des conflits armés (comme l’a souligné Alexandre Antoine), et ça interroge le texte biblique qui recèle des problématiques de violence. Je pense à l’excellent livre d’André Wénin sur la violence dans l’Ancien Testament (5) et les pistes données par le texte biblique pour y répondre. Il y a cette violence-là, ne pensons pas qu’elle est seulement le fait des autres et qu’elle est extérieure à nous ou à notre réflexion. Ni même à notre texte éminent de référence parce qu’il en parle également. Attention là aussi à réfléchir à notre accès, à notre rapport au texte biblique parce que peut-être qu’en ne prenant pas le temps de la distance critique, on perpétue une certaine forme de violence aussi dans notre action même.
Alexandre Antoine. Je voudrais juste vous remercier pour ces deux questions. Si les Rendez-vous de la pensée protestante doivent servir à quelque chose, c’est justement à faire parler les personnes marquées dans leur propre histoire et dans leur propre réalité, et qui ont quelque chose à dire de ce moment-là à des personnes qui sont dans un autre contexte. Et peut-être que celui ou celle qui n’est pas dans ce contexte-là va pouvoir prendre une certaine distance, remettre en question un certain nombre de présupposés de réflexion et nous amener plus loin. S’écouter mutuellement est un enjeu clé. Il y a une réalité qu’on voit de manière criante et en même temps le chemin de la violence ou de la vengeance. Il y a souvent un rapport assez étroit entre la justice et la vengeance et quand on le pousse à l’extrême, il y a toute la question de l’escalade qui amène à du plus rien. Mais aussi, derrière, on entend bien qu’il y a des réalités concrètes qui sont criantes de violence, de vérité et d’atrocité (et ce type de débat est aussi fait pour l’entendre).
Jonas Zamné. Je viens de l’IPT Montpellier et je suis originaire de la Côte d’Ivoire. La pensée de la guerre n’est pas la guerre. Il y a une différence fondamentale entre les deux. Celui qui est en situation de guerre aura une réaction différente lorsqu’on parle de guerre.
La guerre est constamment présente et pas seulement dans la société, elle est aussi dans l’Église, dans nos conseils presbytéraux. On est tout le temps en train de faire la guerre parce qu’on n’est pas d’accord et que chacun veut que son point de vue prédomine. Il y a des animosités que nous constatons au milieu de nous. Lorsque l’apôtre Paul dit aux Romains que, «autant que cela dépend de vous, soyez en paix avec les autres» (6), cela signifie que nous devons aussi savoir gérer ces situations de guerre, de conflit, de bataille, de combat. Le chrétien lui-même est en guerre par rapport à des forces spirituelles. Quand nous prions à propos de situations déconcertantes, nous sommes en guerre. On ne peut pas éviter la guerre.
Les philosophes en ont parlé: dans la dialectique de Hegel, la guerre est ce qui assure le mouvement de l’histoire. On ne peut pas faire autrement, c’est un fait social. Ma préoccupation (que je voudrais partager avec chacun de nous) est de savoir ce que le chrétien fait face à la guerre, ce que l’Église fait. Quel est le message que nous avons reçu par rapport aux situations de guerre ? Nos silences ne sont-ils pas des silences coupables en face de la guerre ? Ce n’est pas une position mais une question pour amener chacun à prolonger la réflexion.
Alexandre Antoine. Question large qu’on n’aura pas épuisé ce soir !… Deux pistes:
La première est que Hegel est certes un penseur intéressant et étonnant, mais son modèle d’avancée de l’histoire a été remis en question par d’autres. Ce qui pose la question: quel est notre modèle de compréhension du conflit (toujours dépassable, qui produit plus de bien que de mal) ?
La deuxième piste est d’élargir avec cette lettre de l’apôtre Paul, où il y a à la fois une théologie très approuvée du conflit et en même temps des arguments de réalité assez redoutables. Il nous dit à la fois «Soyez en paix les uns avec les autres» et «Supportez-vous les uns les autres». Ce qui veut dire que l’autre m’énerve, que l’autre est un incessant conflit (qui n’est donc pas dépassable).
Ce que nous cherchons à faire aux Rendez-vous de la pensée protestante est justement d’apporter notre pierre à l’édifice (en tant qu’intellectuels, théologiens, historiens, anthropologues…) et de dire que notre rôle en tant que communauté est d’essayer de réfléchir tous ensemble sur ces questions-là, d’apporter une avancée. Sinon nous ne pouvons que nous taire face à nos propres divisions intra-protestantes. Nous essayons de le faire en disant que ce sont peut-être nos différences, nos dialogues théologiques qui peuvent permettre d’avoir une parole qui aide. Même si d’autres (et certains d’entre nous) agiront plus concrètement. Chacun (aurait dit Calvin) a un sacerdoce à remplir. C’est tout l’enjeu de cette partie de notre discussion.
Samuel Amédro. Ce que je veux dire consonne très bien avec les trois dernières interventions. J’ai eu la chance avec Esther Lenz et quelques autres d’écouter un diplomate suisse qui a recruté un docteur en théologie de Genève pour aller sur les théâtres de conflit armé à dimension religieuse: Israël-Palestine, Congo, Somalie… Il nous a montré d’une manière éclatante que dans tous ces conflits, les belligérants défendent une vision du monde que nous avons du mal à appréhender parce que le phénomène religieux échappe à la plupart des diplomates. On dit que ce sont des questions territoriales, économiques… mais derrière ces conflits, il y a des questions de vision du monde. M. Poutine développe une vision du monde et M. Zelensky aussi, et c’est au nom de ces visions du monde à laquelle ils croient qu’ils vont combattre. Pour chacun d’entre eux (pour tous les belligérants sur terre), sa guerre est juste.
Y-compris pour les chrétiens ! Martin Luther King dit que ne pas combattre le mal, c’est collaborer avec le mal. Il y a donc des combats chrétiens, et des conflits dans lesquels (pour reprendre l’expression d’André Dumas) il faut que nous nous interposions. Je pense à Bonhoeffer et à ces gens qui ont décidé de mouiller la chemise pour combattre au nom de leurs convictions: parce que dans leur vision du monde, il y avait un mal radical auquel il fallait s’opposer, mettre une limite, ne pas être naïfs. Bonhoeffer l’a payé de sa vie. Dans ces combats des chrétiens pour mettre une limite au mal, je me demande quels sont les moyens légitimes ou illégitimes pour mener mon combat. Si on revient à la question de l’État (puisque la guerre est une relation d’État à État), quel est mon impact politique en tant que chrétien sur mon État pour qu’il n’utilise pas des moyens qui me semblent illégitimes dans des combats qui sont légitimes ? De mon point de vue, le combat de M. Zelensky pour défendre son pays est légitime. Je ne sais pas si cette guerre est juste, mais je comprends qu’elle le soit pour lui. Et du coup, quels sont les moyens qui nous semblent légitimes pour mener nos combats ?
Les gentils chrétiens bisounours qui disent que la guerre, c’est mal, et que la paix, c’est bien… on a vu l’an dernier que c’était quand même un peu court comme pensée et qu’il fallait aussi aller mouiller la chemise et mener nos combats de chrétiens pour mettre une limite au mal avec les moyens qui nous semblent ceux de l’Esprit (prendre le texte biblique et dire: Je me déprends de ce moyen-là, je pense qu’il est illégitime). Tout l’enseignement de Martin Luther King était de nous emmener combattre avec nos moyens de chrétiens, qui nous semblent légitimes et cohérents avec la fin dans un monde ambivalent au maximum (on est bien d’accord).
Lessi Traore. Je suis burkinabé et j’interviens par rapport à la discussion en groupe ce matin où quelqu’un a dit que la guerre n’est pas juste, qu’aucune guerre n’est juste, qu’une guerre n’est juste que pour ceux qui en sont vainqueurs.
Toutes ces discussions sur la guerre sont pour moi trop théoriques. Il faut que nous puissions aboutir à des propositions concrètes sur le terrain: qu’est-ce que le chrétien peut faire ? La conclusion de notre discussion de ce matin était que les solutions chrétiennes s’appliquent de façon individuelle. «Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre» et ainsi de suite: c’est personnel et facilement supportable. Mais quand il s’agit de quelqu’un de chrétien responsable d’un État attaqué, les choses se passent autrement. Selon ma vision théologique du monde, la société n’est pas chrétienne et l’Église n’est pas la société non plus. Est-ce qu’on peut appliquer nos solutions chrétiennes à la société ? Est-ce qu’on peut dire à Zelensky: «Bon, Poutine a frappé la joue droite, il faut tendre la joue gauche» ? C’est un peu compliqué. Comme l’a dit Jonas Zamné, celui qui vit la guerre réagit autrement que le théoricien qui est hors de la guerre.
Est-ce qu’on peut, dans des rencontres comme celle-ci, proposer des solutions concrètes, s’inspirer de l’histoire, de Bonhoeffer et de ceux qui ont essayé de faire face à la réalité ? Une proposition concrète serait de mettre en place des structures liées à notre contexte pour essayer de prévenir la guerre en amont. Car quand la guerre a éclaté, c’est fini et les pots sont cassés, il n’y a plus qu’à essayer de faire la paix. En tant que chrétiens, il faut tout faire pour éviter ces guerres en amont. Qu’est-ce que le chrétien peut faire pour que ces guerres n’éclatent pas ?
Alexandre Antoine. Ici, ce n’est que le début de la réflexion. J’entends dire que quelquefois, c’est aux individus de se lever pour agir. Nous sommes l’institution Rendez-vous de la pensée protestante, essayons de lancer quelque chose. Charge à vous de produire les pensées, les réflexions, les écrits qui vont pouvoir faire avancer les choses (je vous mets devant votre propre responsabilité face à l’institution).
Guy Martial. Je suis à l’IPT et je viens du Cameroun, pays apparemment paisible, mais qui vit aussi aujourd’hui une guerre très fratricide entre un sous-système francophone et un sous-système anglophone qui ne se reconnaît plus dans ce pays. J’en parle parce qu’Olivier Abel a parlé de la question des institutions. Les institutions sont là, très bien pensées et élaborées… mais celui qui veut faire la guerre se moque des institutions ! On a parlé de la MONUSCO lorsqu’il y a eu la guerre au Congo et on a parlé récemment de la MINUSCA en Centrafrique (7). Mais pourquoi est-ce que l’ONU n’envoie pas une mission en Ukraine ? Il y a des conflits qui ne se ressemblent pas et ne sont pas vécus de la même manière. Le Camerounais lambda de la basse société de ceux qui font la guerre vit avec combien par jour en francs CFA ? Ceux qui sont capables d’avoir 500 francs CFA par jour pour vivre et s’assumer sont peu nombreux (500 francs, ça ne fait pas un euro). Comment quelqu’un qui est incapable d’avoir un euro pour sa pitance journalière peut-il s’acheter une kalachnikov (qui coûte beaucoup plus) ?… On parle de comment réagir par rapport à la guerre, de ceux qui font la guerre. Mais je n’ai pas entendu parler des entrepreneurs de la guerre, ceux qui financent la guerre aujourd’hui au Sahel, au Niger et au Burkina. On sait qui finance ça ! Esdras a dit tout à l’heure qu’aujourd’hui au Congo, le coltan, l’or et le diamant sont plus importants que l’être humain.
Ceux qui font la guerre la font parfois au nom de Dieu. Olivier nous a projeté une séquence où le chef de guerre tueur se sent messie, prophète, pasteur… fait ce qu’il fait au nom de Dieu et pour la gloire de Dieu. On a eu d’autres dérives. Je vois ici le professeur Coyault qui nous a fait dernièrement un cours à l’IPT sur ce prophétisme, ce messianisme africain avec certains chefs, présidents qui se sentent investis d’une mission pour faire tout ce qu’ils sont en train de faire au nom de Dieu. Est-ce que la guerre est juste ? La guerre ne sera jamais juste. Est-ce que la guerre est justifiée ? Chacun de ceux qui font la guerre la justifiera toujours.
Selon les principes de droit (international et autres), on parlera de légitime défense pour celui qui se défend parce qu’il est agressé. Ce n’est pas un faiseur de guerre. On connaît les agresseurs et ceux qui financent les entreprises de guerre, fabriquent des armes, les livrent dans des zones où des gens meurent de faim en sachant que ces gens ne peuvent pas s’assumer. Si on veut arrêter la guerre, on peut l’arrêter. Dans le cas contraire, on dira toujours: «On va réfléchir, on va réfléchir»… Il y a des choses à faire. Quelle que soit la qualité des institutions, tant que le mal habitera l’humain et qu’il décidera d’agir dans le sens du mal pour ses propres intérêts personnels et égoïstes, il y aura toujours la guerre et les vainqueurs justifieront toujours leur guerre. La guerre sera donc toujours juste, Mais l’est-elle en soi ? Je ne pense pas.
Alexandre Antoine. On va passer au fond et je vous invite à faire de l’histoire (je suis historien). Les conflits armés ont des enjeux bien plus complexes que deux ethnies ou deux villes. Ce sont des histoires de rancœur, de passif. Dans le conflit actuel en Europe – où bien sûr on défend celui qui est agressé –, j’ai entendu des gens dans des pays limitrophes me dire que dans le conflit précédent, ce n’était pas le pays agressé d’aujourd’hui qui avait le beau rôle. Quand on fait de l’histoire, on est capable de mieux prendre en considération la globalité de ces éléments-là, les influences, de se poser les bonnes questions et d’agir en conséquence si on le peut.
Hélène Réglé. Je suis à l’IPT Paris. Une réflexion (peut-être un décalage) sur cette dualité du bien et du mal. En termes de bien, il est évident que quand il y a une guerre, elle est forcément juste et qu’on trouvera toujours des arguments pour convaincre les soldats d’aller se faire tuer, sincèrement convaincus d’aller éradiquer le mal. Mais dans la pratique de la guerre, le problème n’est-il pas (plus que le bien et le mal) l’amour et la haine ? C’est à dire quelque chose de plus intrinsèque à la nature humaine, de l’ordre de la construction et de la déconstruction, d’Éros et Thanatos (qui fait aussi la vie) ? Quand la guerre (soi-disant pour une cause juste) est là, quand il y a cette balance en chacun et collectivement entre l’amour et la haine, est-ce qu’on ne bascule pas dans une guerre qui n’est pas juste au sens de la pratique de la guerre juste ?
Murielle Minassian. L’intervention qu’on vient d’entendre éclaire sur la question: qu’est-ce qu’on peut faire nous en tant qu’individus, et qu’est-ce qu’il est possible de faire au niveau des institutions ? Je reviens sur le film qu’on a vu tout à l’heure et l’utilisation de la religion pour justifier des atrocités. On voit bien la construction d’une idéologie: ce n’est plus le Christ, c’est une image qui a été façonnée pour rendre compte des violences qui ont été perpétrées. Comment l’Église (le corps du Christ que nous sommes) peut-elle agir par rapport aux guerres ? On retrouve ce qui a été souligné: le Christ s’adresse à nos cœurs en tant qu’individu. C’est donc de là que peut venir le changement, qu’on ne peut pas imposer aux autres non plus. C’est cette relation de nous-mêmes à Christ notre Dieu et à l’autre. Ce n’est pas d’enfermer l’autre dans une pensée différente, un être différent. Si déjà, on décomposait cette façon-là de penser, cela nous permettrait de comprendre qu’on ne peut pas répondre simplement à la question: Qu’est-ce qu’on peut faire ou comment agir ?. J’ai beaucoup aimé Bonhoeffer mais il était ami avec Jean Lasserre qui, lui, n’avait pas les mêmes conceptions éthiques. On peut donc concevoir que dans l’action, les choix seront différents. L’action chrétienne peut être diverse, elle appelle une théologie de la paix.
Alexandre Antoine. Il y a la question de la limite et des moyens de la violence. On en a parlé à propos de la guerre juste et vous l’avez très bien évoqué dans les éléments où c’est construit. On est sur des enjeux de ce type-là: sociétalement, quelle est la violence acceptable (plus bas niveau, niveau médian…), à quel niveau on se situe ?
Une étudiante. Je suis à la Faculté de théologie de Strasbourg. Les interventions des personnes du continent africain ont fait écho en moi car nous vivons la même histoire à Madagascar. En les écoutant, il y avait la colère, l’énervement, la tristesse aussi parce que c’est comme s’il n’y avait plus d’issue pour l’Afrique. Quand je pense à ce qu’on a fait aujourd’hui au sujet de la guerre juste, cela me fait aussi penser à Jean Lasserre. Mais également à ce qu’a dit le professeur Frédéric Rognon: il n’y a pas de guerre juste, mais il y a des guerres nécessaires. En quoi la guerre est-elle nécessaire, pour qui, dans quel intérêt et dans quel but ? Je ne sais pas quel sera l’avenir de l’Afrique, de Madagascar. Mais ce que j’ose dire avec les autres personnes de ce continent, c’est qu’il est riche en tout. Et j’aimerais que tout le monde entende ma voix aujourd’hui ! Ne dites plus s’il vous plaît que nous sommes issus des pays pauvres: nous sommes issus des pays appauvris par le système international.
Alexandre Antoine. Je trouve que c’est extraordinaire, ce dialogue-là. Il est frustrant d’être obligé de s’arrêter, mais la diversité de ce que vous exprimez les uns les autres est le but de ces moments de plénière. On est très heureux que cela ait pu avoir lieu et continuez s’il vous plaît à en parler entre vous, produisez des textes, et faites tout ce qu’il faut !
Christophe Singer. Je voulais reprendre ce qu’a dit Samuel sur les visions du monde à l’arrière-plan de la guerre. C’est un thème beaucoup trop complexe: on ne peut pas mettre toutes les guerres et tous les acteurs des guerres dans le même sac, ils ne fonctionnent pas forcément tous pareil. Mais pour ceux qui fonctionnent par vision du monde, j’ai mis ça en rapport avec le reportage montré tout à l’heure (et cela rejoint ce que vient de dire Murielle): quel est le Christ au nom duquel cet homme prétend faire la guerre ? J’ai été frappé par les adjectifs qui se succédaient, qui étaient des adjectifs de pouvoir, de grandeur, c’est à dire ses propres ambitions à lui.
Il y a un adjectif que je n’ai pas trouvé et qui pourrait faire réfléchir (là, c’est le théologien qui parle, mais qui ne prétend pas résoudre tous les problèmes de la guerre avec, simplement ouvrir une petite porte, méditer sur ce que serait la manière chrétienne de faire la guerre): le Christ crucifié. Ce n’est pas dans sa liste. Si mon Christ est Christ crucifié, que signifie pour moi (éventuellement) faire la guerre ? Qu’est-ce que ça veut dire si je fais une guerre au nom d’un Christ crucifié ? Il faut lire la première épître aux Corinthiens.
Alexandre Antoine. Pour terminer, je vous propose aussi une lecture, les 4 premiers versets du chapitre 21 de l’Apocalypse:
«Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre ; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n’était plus. Et je vis descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse qui s’est parée pour son époux. Et j’’entendis du trône une forte voix qui disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes ! Il habitera avec eux et ils seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux. Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus. Il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu».
Je vous propose de terminer là notre plénière. Merci pour ce que vous avez pu partager, merci de vos réactions (Applaudissements)
Illustration: Samuel Amédro lors de la plénière.
(1) La plénière a eu lieu le samedi 24 juin 2023 de 18h30 à 19h30 au Temple Neuf, elle peut être visionnée sur la chaîne YouTube des Rendez-vous de la pensée protestante.
(2) «Mais moi, je vous dis: Quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement. Celui qui traitera son frère de ‘raka’ sera passible du sanhédrin. Celui qui le traitera de fou sera passible de la géhenne de feu» (Matthieu 5,22).
(3) La chute de Blaise Compaoré (au pouvoir depuis 1987) en 2014 ouvre une période d’instabilité au Burkina Faso dont profitent à partir de 2016 des groupes armés islamistes, L’armée reprend le pouvoir en 2022 et instaure une dictature soutenue par la Russie.
(4) Le président Étienne Tshisekedi sera réélu avec 73% des voix contre 39% en 2018.
(5) André Wénin, La Bible ou la violence surmontée, DDB, 2008.
(6) Romains 12,18.
(7) La MONUSCO (Mission de l’ONU pour la stabilisation en République démocratique du Congo) est chargée de maintenir la paix et protéger les civils en RDC depuis 2010, prenant la suite de la MONUC (Mission de l’ONU en RDC, 1999). En mai 2025, elle a un effectif de 13783 personnes dont 10059 militaires et 1301 policiers. La MINUSCA (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique) assure les mêmes missions en République Centrafricaine depuis 2014 et a en mai 2025 un effectif de 18660 personnes dont 13480 militaires et 3031 policiers.
