Au seuil de l’Ascension: une autre voie (billet d’humeur)
«Le monde sait faire circuler. Mais le vivant commence quand ce qui circule transforme.» Entre la Résurrection et l’Ascension, «tous voient… et ne reconnaissent pas. Non pas parce que la présence manque mais parce qu’elle a changé de régime». Dans ce monde où ce qui circule est si facilement bloqué, «qu’est-ce qu’une circulation qui fait vivre ?» Peut-être reconnaître que «ce qui manque, ce n’est pas sa présence. C’est notre capacité à le reconnaître».
Blocus, blocages: un monde qui cherche à débloquer
Ormuz.
Encore un blocage.
Encore des discussions qui s’enlisent.
Encore une fois, il faudra contourner, négocier, réorganiser.
Le monde est devenu très habile pour cela.
Nous saurons rétablir des flux.
Nous saurons rouvrir des passages.
Nous saurons faire repartir ce qui s’était arrêté.
Une fois de plus, une fois de trop, le prix à payer, lui, aura été bien réel:
Humain.
C’est dans ce contexte que la fête de l’Ascension peut surprendre en rendant visible une autre voie. Sans réponse à «Comment faire circuler ?», la question est déplacée: «Qu’est-ce qu’une circulation qui fait vivre ?».
Le temps circulaire: temps consommé ou temps habité
Toute circulation produit du temps. Elle façonne la manière dont il est vécu. Dans la circulation économique, le temps devient une ressource.
On l’utilise.
On le gagne.
On le perd.
Mais à force d’être utilisé, il est consommé. Et un temps consommé n’est pas un temps accompli.
Il passe.
Il s’enchaîne.
Il s’accélère.
Mais il transforme peu. Ni en nous, ni entre nous.
Dans la tradition chrétienne, l’accomplissement est d’un autre ordre.
«Tout est accompli» (Jean 19,30).
Au lieu de se limiter à la réussite d’une action, il s’agit d’une transformation à mener jusqu’au bout. Un temps qui ne fuit pas ce qu’il traverse (souffrance, relation, abandon) mais qui le laisse devenir transformation.
Un temps accompli n’est pas non plus un temps rempli, c’est un temps habité.
Monde dévitalisé
Nous avons compris quelque chose d’essentiel: rien ne tient sans circulation. Alors nous faisons circuler.
Toujours plus.
Toujours plus vite.
Et cela fonctionne: le monde tient.
Mais tient-il autrement que par inertie ? Un ensemble peut être organisé sans être vivant. Il peut être stable, fonctionnel, efficace. Et pourtant, rester extérieur à lui-même. Ses éléments coexistent, sans se transformer. C’est cela, un agrégat.
À l’inverse, le vivant ne tient pas seulement par ce qui le compose et y circule mais par ce qui relie de l’intérieur.
Or plus une circulation s’accélère, moins elle laisse ce travail s’opérer. Elle relie sans engager.
Elle fait passer sans laisser advenir.
Voir… sans reconnaître
C’est ici que les récits après la résurrection deviennent étonnants.
Marie-Madeleine prend Jésus pour un jardinier.
Les disciples marchent avec lui sans comprendre.
Thomas veut toucher pour croire.
Tous voient… et ne reconnaissent pas.
Non pas parce que la présence manque mais parce qu’elle a changé de régime. Ou plus précisément, ils assistent in media res à son changement de régime.
Cette présence n’est plus saisissable comme avant et c’est précisément cet écart que l’Ascension vient ouvrir.
L’Ascension: vers une présence plus profonde
«Ne me retiens pas» (Jean 20,17).
«Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ?» (Actes 1,11).
«Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde» (Matthieu 28,20).
Trois paroles.
Une tension.
Sans retenir ni fixer: vivre une présence selon un autre régime d’accueil.
Comme déjà abordé dans notre réflexion sur la Théologie du Seuil: dans ce régime nouveau, le Christ ne cesse pas d’être présent. Il cesse d’être présent comme une forme localisable.
Il devient présence en circulation.
Nous sommes au seuil d’une nouvelle alliance car Il accomplit ce qu’il avait expliqué au préalable: Il est La Voie (do) qui transforme.
Des circonvolutions à la transformation
Avec le Christ, Ce qui circule engage ceux qui en sont traversés.
Il altère,
Il déplace,
Il fait advenir autrement.
Ce n’est pas que le lieu de la rencontre change seulement.
C’est le lien même qui change et nous change.
Et le temps change avec lui: il cesse d’être une quantité à optimiser pour devenir une durée habitable.
Un kairos: moment où quelque chose peut réellement arriver.
Et nous ? Reconnaître — re-con-naître: naître à nouveau ensemble
Qu’est-ce que cela change, concrètement, pour celui qui cherche encore l’espérance dans un monde qui parle si facilement de désespérance ?
Peut-être ceci: apprendre à reconnaître que cette circulation est déjà à l’œuvre.
Quand des moments surgissent:
Une parole qui atteint.
Une rencontre qui déplace.
Un événement qui reconfigure une existence.
Alors notre discernement change. Il ne s’agit plus seulement de croire en une présence donnée. Mais de reconnaître les conditions de son advenue. De percevoir ces instants où le temps cesse d’être extérieur.
Où il devient lieu d’avènement intérieur.
ἐλθέτω ἡ βασιλεία σου (Matthieu 6,10 et Luc 11,2 )
«Que ton règne vienne»
Advienne
Entre en présence
En présence de nous-mêmes, car Le Règne est là: ce qui manque, ce n’est pas sa présence. C’est notre capacité à le reconnaître.
«Le règne de Dieu est au milieu de vous» (Luc 17,21).
Que ton règne vienne: ce qui est déjà là
Dans cette lumière, l’Ascension se comprend autrement.
Non comme un départ vers un ailleurs.
Non comme une absence.
Mais comme un changement de Présence, un renouvellement d’alliance, la reconnaissance de Son Règne.
«Je suis avec vous tous les jours» (Matthieu 28,20).
Le mystère de l’Ascension s’ouvre.
Il n’est plus un mur entre un ici bas terrestre et un ailleurs divin.
Il devient une profondeur où le Règne circule en chaque individu.
Dire que Dieu est «celui qui est, qui était et qui vient» (Apocalypse 1,8), c’est dire qu’il ne cesse d’advenir.
Quand le temps est durée.
Quand une relation est habitée.
Peut-être est-ce là une manière d’approcher le mystère trinitaire comme une expérience à accueillir:
Une source qui se donne.
Une présence qui circule.
Un accomplissement qui advient.
Présent !
L’Ascension révèle ce qu’est une circulation vivante. Faire passer sans engager ou laisser passer en transformant ?
Voilà la différence.
Le monde sait faire circuler. Mais le vivant commence quand ce qui circule transforme.
Croyant, contemporains, nous voyons : tout circule, mais peu transforme.
Que Son Règne advienne où et quand nous habitons nos relations avec nos frères humains et la création.
Illustration: ciel à Saint-Malo (photo J.-C. B.).
