Couple, famille, filiation: quelle est l’actualité de la pensée de France Quéré ? (1) - Forum protestant

Couple, famille, filiation: quelle est l’actualité de la pensée de France Quéré ? (1)

Le vendredi 28 novembre 2025, le Forum protestant et Foi&Vie ont organisé à l’IPT Paris une journée consacrée à la théologienne et éthicienne France Quéré. Au cours d’une première table ronde animée par Stéphane Lavignotte, le philosophe Olivier Abel et Gemma Durand, médecin-gynécologue et présidente du groupe de réflexion éthique Labyrinthe, analysent la pensée éthique de France Quéré au regard de leurs disciplines et expériences respectives. Focus pour cette première partie de débat sur deux avancées révolutionnaires: la contraception puis la PMA.

 

 

Vidéo de la table ronde avec Gemma Durand, Olivier Abel et Stéphane Lavignotte

Visionner la table rond sur Regards protestants

 

 

Stéphane Lavignotte. S’il y a bien un sujet sur lequel l’éthique a été bousculée depuis au moins les années 1960, c’est la question du couple, de la famille et de la filiation. Bousculée à la fois par l’évolution des aspirations des individus, des couples, des familles et des femmes et puis par les transformations très rapides de la technique qui ont ouvert le champ des possibles.

Pour parler de cette évolution de la famille et de la filiation ainsi que de l’actualité de France Quéré, j’accueille Gemma Durand, médecin gynécologue consultante en éthique médicale à l’hôpital Foch de Suresnes, présidente du groupe de réflexion éthique Labyrinthe (auquel a par ailleurs participé l’autre intervenant, Olivier Abel). Elle est également membre de l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier. J’accueille également le philosophe Olivier Abel, qui a été professeur à l’IPT de Paris puis de Montpellier et membre du Comité consultatif national d’éthique, entre autres choses.

Le premier thème que nous allons aborder est une question d’introduction: pourquoi, face à toutes ces évolutions, l’éthique vous semble-t-elle nécessaire ? Comment cela s’est-il joué, à des périodes différentes, pour l’un et pour l’autre ? Olivier, tu as accompagné France Quéré à partir de 1983 avec la Commission d’éthique de la Fédération protestante au moment où elle était au Conseil national d’éthique: quelles étaient alors les questions vives rendant l’éthique nécessaire ?

 

«En voulant le bon, ça peut faire le mal»

Olivier Abel. Je vais essayer d’être narratif plus que conceptuel, le but étant de raconter comment les voies se sont tissées avec France et d’autres.

Je suis nommé à l’IPT en 1984 et, en 1985, Jacques Maury m’informe que France est seule au Comité national d’éthique et qu’il faudrait un petit groupe d’accompagnement pour la soutenir, préparer les choses avec elle, créer un lieu de discussion au sein du protestantisme – protestantisme lui-même pluriel, d’ailleurs. Nous créons donc cette année-là la Commission d’éthique de la Fédération protestante. J’ai alors 32 ans, je suis donc assez jeune. J’ai grandi adolescent dans le sillage de Jacques Ellul et surtout de Paul Ricœur et la manière dont j’ai pu attraper ce qu’il s’est passé dans la Commission d’éthique a été en quelques sortes préparée chez moi par la lecture et l’accompagnement de Ricœur. Les questions qui se posaient étaient en premier lieu l’angle, l’écart entre le possible technique et le préférable éthique. J’ai retrouvé dans un texte que j’avais rédigé à l’époque deux passages dont je vois très bien qu’ils étaient inspirés par France. Je vous le lis:

«Le couple humain, la procréation humaine, l’enfance humaine ne se mesurent pas seulement en termes de processus biologiques, ils vivent d’une attirance, d’un échange, d’un attachement affectif et c’est dans cette perspective de l’amour, de la liberté humaine et de la responsabilité parentale qu’on peut comprendre le caractère positif

1) de la contraception qui dissocie sexualité et fertilité face à la détresse d’une fécondité qui peut constituer une menace et

2) de la procréation médicalement assistée qui réassocie sexualité et fertilité face à la détresse d’une stérilité persistante.»

Très optimiste, quand même !… Vous remarquerez, au passage, une chose fréquente chez France à cette époque-là qui était de dire que tout n’est pas lié à la nature. On est dans un rapport à la nature qui est celui de la discussion, du débat, de l’interprétation. Ce n’est pas la nature qui va nous imposer, il y a donc un travail de la parole, de la culture, de la prédication et de l’éthique.

Ce que j’ai perçu chez France au cours de ces années 1985-1995 (une période finalement très courte), c’est à la fois le sentiment d’avancées positives et une certaine inquiétude. Nous ne nous rencontrions qu’à la Commission d’éthique, bien qu’il y ait également eu quelques séances chez les Quéré dont je garde un merveilleux souvenir. Elle était très prise, France. Ce groupe (au sein duquel on trouvait également et notamment André Dumas) était profondément pluridisciplinaire. Nous accordions une grande importance à l’écoute avant tout jugement, ainsi qu’à la nécessité d’être des citoyens informés. France était exemplaire s’efforçant de comprendre le mieux possible les actualités de la science. Nous écoutions aussi les juristes et de manière générale les disciplines différentes et présentant entre elles des écarts. Il n’y avait pas de magistère. D’ailleurs, la parole protestante ne se présente pas elle-même comme magistérielle. Il n’y a pas de magistère de la morale en protestantisme, seulement des points de vue différents et, d’une certaine manière, ce que la Commission d’éthique proposait (c’était tout à fait France) étaient des points de vue consultatifs. L’éthique est consultative, elle ne s’impose pas, elle ne fait pas loi. Une recommandation éthique est foncièrement résistible. Il n’y a qu’une écoute des situations et des recommandations résistibles et consultatives.

C’est aussi pour cette raison, à cause de la diversité des disciplines et des points de vue théologiques, qu’on avait proposé cela comme des éléments de réflexion, avec l’idée qu’on construisait des différends. Nous étions représentés par des points de vue dans lesquels il pouvait y avoir des désaccords et le désaccord principal entre nous, le plus parlant, n’était pas un désaccord mais une légère dissonance entre la voix d’André et la voix de France. France était profondément confiante mais elle avait aussi une inquiétude. C’est chez France que, pour la première fois, j’ai entendu très concrètement l’inquiétude pour le vulnérable, pour le fragile. C’était très sensible chez France et je ne dis pas que ça n’existait pas chez André mais il y avait une sorte d’accent. André disait «Mais c’est bon, mais c’est bien», avec une sorte d’innocence, y compris de la technique. France, quant à elle, disait «Bien sûr que ça veut le bon, mais en voulant le bon ça peut faire le mal». Elle voulait protéger les vulnérables. C’est l’écart qui me semble le plus parlant.

En 1995, et même peut-être un peu avant, j’avais senti l’importance de la voix de France car il n’y a pas que son discours, il y a aussi sa voix, importante pour nous, sa manière de parler à la fois poétique et espiègle. Je m’étais dit que nous avions besoin qu’il y en ait d’autres, qu’une relève vienne avant que les uns ou les autres ne disparaissent. J’avais besoin de relève pour André et pour France. Il faudrait que les gens s’accompagnent pendant quelques décennies pour laisser la parole avant de s’effacer peu à peu. À la mort de France, j’ai senti le manque d’une voix féminine protestante.

J’étais tiraillée entre cette singularité et l’universalité de la morale et France m’a enseigné l’importance de la singularité.

 

«La loi divine a pour finalité l’homme»

Stéphane Lavignotte. Pour vous, Gemma Durand, cette rencontre s’est faite non pas à travers la personne mais à travers sa pensée, plus tard, en 1995-1996. Quelles étaient à ce moment-là les questions qui rendaient l’éthique nécessaire ?

Gemma Durand. Merci pour cette invitation. Je suis particulièrement honorée de parler devant Yves Quéré, David, Anne et Emmanuelle. Je prends la suite pour parler de notre rencontre avec France et tout particulièrement de ma rencontre avec l’éthique. Non pas que je sois allée à l’éthique, c’est l’éthique qui est venue à moi. J’avais choisi le métier de gynécologue pour m’occuper de la santé de la femme et de l’enfant à naître. Et, au-delà de la santé, en gynécologie il y a aussi le couple, l’amour, la famille. J’ai commencé l’exercice de la gynécologie dans les années 1980-1990, de façon très sereine car, rappelez-vous, les bébés se faisaient alors de façon tout à fait classique, souvent dans le lit conjugal, parfois dans une relation d’amour, toujours avec, à l’œuvre, deux protagonistes de sexe opposé. Mais, très vite, les choses ont changé et, dans les premières années de mon exercice, j’ai vécu une succession d’innovations et de progrès réjouissants. On devenait capables d’offrir aux femmes la maîtrise de la conception et de traiter le terrible fléau de la stérilité ! Mais le corollaire, et j’en fais l’aveu devant vous en toute humilité, était un sentiment de toute-puissance que nous partagions tous. C’était la norme, à cette époque-là, qui établissait le bien de la morale, disait Paul Ricœur. Dans cette course effrénée au progrès, nous ne prenions pas le temps de nous arrêter pour nous poser la fameuse question du bien et du mal. D’ailleurs, la science seule autorise-t-elle cette double lecture (demande la philosophe Simone Weil) ?

Et puis, au printemps 1995, à quelques mois d’intervalle, j’ai été confrontée dans le huis-clos de mon cabinet à trois dossiers difficiles, dont deux se sont soldés par des solutions dramatiques, solutions bien sûr souhaitées par la patiente et son conjoint, mais solutions face auxquelles j’ai probablement péché par un manque d’accompagnement. En fait, je l’analyse aujourd’hui comme un manque de langage: je n’avais pas les mots. Et, sans langage, j’ai estimé que je ne pouvais pas poursuivre l’exercice de la gynécologie.

Je réfléchissais à la possibilité d’interrompre mon métier lorsque je fus invitée à parler dans les semaines qui suivirent à un congrès de périnatalité à Béziers. Le soir, au dîner des orateurs, je me suis trouvée assise à côté d’un homme qui m’a d’emblée donné confiance et à qui j’ai fait part de mes doutes: le jésuite Olivier de Dinechin, membre du Comité consultatif national d’éthique. Il m’a beaucoup écoutée et il m’a parlé d’une théologienne dont j’avais lu quelques écrits mais que je connaissais peu, France Quéré. Quelques jours après, France Quéré intervenait dans un autre colloque parisien, un peu hors du commun: La femme, le gynécologue et les religions. Je me procurais immédiatement les actes de ce colloque et je découvrais cette grande dame. En quelques phrases, France exposait sa pensée devant un millier de gynécologues et un parterre de religieux notamment catholiques qu’elle regardait droit dans les yeux.

Je découvrais alors sa pensée éthique que je vous résume:

d’abord l’importance de l’Autre, cet Autre à respecter quoi qu’il arrive. Et puis, ces quatre prescriptions «frappées d’absolu» contre lesquelles il fallait que les Églises protestantes s’élèvent:

«la nature est un maître»,

«toute vie mérite d’être vécue»,

«aucun tiers ne peut entrer dans le secret de la conception»

et «sexualité et procréation ne peuvent pas être dissociées».

Ensuite, elle parlait de la pluridisciplinarité nécessaire dans la pensée éthique, des conflits de normes, des fameuses zones floues, les «zones grises de la morale» de Paul Ricœur. Elle parlait aussi d’une chose qui pour moi devenait indispensable: le «moindre mal». Et elle finissait par la question de la singularité sans laquelle je n’aurais pas pu poursuivre l’exercice de mon métier: en deux mots, dans le tête-à-tête singulier du huis clos d’un cabinet, nous traitons une personne qui, pour les protestants, devient sur le plan éthique et moral la norme et la généralité et qui est respectée en tant que telle parce qu’elle est un individu unique. «La loi divine a pour finalité l’homme et il arrive qu’elle s’accomplisse dans une apparente transgression. L’exception ainsi accordée n’attente pas à la règle car l’exception poursuit le même but que la règle», disait France. J’étais tiraillée entre cette singularité et l’universalité de la morale et France m’a enseigné l’importance de la singularité.

C’était il y a 30 ans. Je suis toujours gynécologue grâce à cette double rencontre: France Quéré et Olivier de Dinechin. Dans les mois qui ont suivi, j’ai fondé mon groupe de réflexion éthique, Labyrinthe, qui a 30 ans aujourd’hui.

 

«La liberté ? Bien sûr que non»

Stéphane Lavignotte. Examinons plus en détail les thèmes de la Femme, du couple et de la famille qui connaissent un premier bouleversement avec la maîtrise de la conception, la contraception, l’avortement. Comment, Olivier, se passe le dialogue avec France Quéré dans ces années-là ? Quelles étaient vos insistances réciproques sur ces thèmes ?

Olivier Abel. Je pense qu’il y a un effet de génération. France appartient à une génération qui est aussi celle d’André et Francine Dumas et, d’une certaine manière, de Roland de Pury dont le magnifique livre Liberté à deux (1) dit que le couple chrétien tel qu’il l’entend n’est pas un couple indissoluble mais un couple libre, où chacun s’est choisi par amour et non par un arrangement familial. Une entité fragile, donc, mais à laquelle on tient. Toute notre équipe était imbibée de ce milieu-là (qui est aussi finalement le milieu d’origine du Planning familial), de cet esprit de ce que j’ai appelé le couple moderne et que je fais remonter à Calvin (qui accepte de divorcer et de remarier les gens) ou encore à John Milton et sa Doctrine et discipline du divorce. Ce qui fait émerger la conception du divorce, l’idée qu’on peut se lier parce qu’on peut se délier, l’idée du couple comme libre alliance (et cela a aussi des effets politiques).

Ce paradigme du couple moderne était déjà en train d’exploser. Pour France, la dissociation entre la sexualité et la procréation était d’abord positive. Le problème est qu’il y a eu des débats autour du CUCS, du PACS et une bataille sur le démariage au sein de la revue Esprit, dont je faisais partie, entre Irène Théry, Claude Habib voire Sandra Laugier. J’ai senti peu à peu qu’il y avait une sorte de scepticisme à l’égard du couple qui se glissait (notamment chez Irène Théry) et je pense que la rupture de génération a été là. Il faudrait pouvoir examiner la manière dont ces intellectuels ont évolué sur ces questions. France est malheureusement morte avant d’éprouver le changement de paradigme qui s’est produit dans ces années-là.

De mon côté, j’ai écrit un peu plus tard, après-coup, Le Mariage a-t-il encore un avenir ? (2). Le titre que je souhaitais en réalité était Le Divorce a-t-il un avenir ?, signifiant que le divorce ne fonctionnait plus. Le divorce doit être une possibilité mais qu’on ne pratique pas, une possibilité qui fonde le couple sous l’idée: comment est-ce qu’on va rester ensemble alors qu’on pourrait se séparer ? C’était ça, l’idée du couple moderne, du couple américain, du couple hollywoodien. Il me semble que c’était aussi la figure du couple chez André et Francine Dumas et, d’une certaine manière, chez France et chez Roland de Pury. Il y a donc là un certain échec, échec que j’ai pu constater encore très récemment lors de mon dernier cours sur le couple à la faculté de Montpellier. Les étudiants étaient complètement ailleurs… C’est le seul moment peut-être dans ma vie où je me suis senti complètement has been !… Je pense que France était contemporaine de ce paradigme et que la dissociation sexualité-procréation a eu des effets sur le couple. Il y a une intention magnifique et des effets qui ne le sont pas toujours, de la même manière que la dissociation procréation-filiation a eu des effets sur la génération à la fois positifs et négatifs.

Gemma Durand. À propos des quatre points contre lesquels France s’est élevée («la nature est un maître», «toute vie mérite d’être vécue», «aucun tiers ne peut entrer dans la conception» – le gynécologue –, et «sexualité et procréation ne peuvent pas être dissociées»), elle poursuivait: non seulement sexualité et procréation peuvent être dissociées mais elles l’ont toujours été, depuis que le monde est monde. C’est ce qui fait, disait-elle, l’humanité face à l’animalité.

Je reviens à notre sujet: Olivier, tu viens de parler de cette émancipation de la femme, du couple et de ces transformations de la famille. Je voudrais ajouter un point à propos de cette émancipation de la femme et de la transformation du couple, et mettre l’accent sur l’essentiel de ce que fut la maîtrise de la conception, «souhait millénaire, disait France, et nécessité impérieuse lorsque les femmes revendiquèrent le droit de s’instruire puis de s’émanciper. À quoi aurait servi leur diplôme si elles étaient restées assujetties à des maternités involontaires ?». La maîtrise de la conception, dit mon amie la philosophe Chantal Delsol, a participé à transformer le destin des femmes en avenir. Mais France ne se reposait jamais sur une victoire: «La liberté ? Bien sûr que non. La nature, marâtre autoritaire, et arbitraire distribue les naissances et les morts les yeux bandés». Notre pays, pendant ce temps, devenait le premier au monde en matière de couverture contraceptive. «Une ambiance contraceptive satisfaite», disait France. Didier Sicard, qui travaillait avec elle, insistait particulièrement sur cette inquiétude de France qui veillait à ce qu’au travers de la contraception, nous ne remplacions pas le droit de l’enfant par le droit à l’enfant. «Nous vivons, disait France, dans l’euphorie de la procréation enfin maîtrisée et les méthodes contraceptives laissent entrevoir qu’il n’y aura plus bientôt que des enfants désirés».

Je m’arrête quelques instants sur cette question de l’enfant désiré. Avant toute chose je précise que, pour moi, poser les questions philosophiques et éthiques qui ont découlé de la maîtrise de la conception ne remet pas en question ses bienfaits. Nous n’avons pas le moindre regret de ces temps terribles où les maternités non-souhaitées mettaient la femme en danger, ce temps des grossesses accidentelles des années 1970. En fait, nous travaillons, nous les gynécologues, à un équilibre fragile. Toute la journée, nous évitons la naissance non souhaitée… et en même temps, nous nous permettons de philosopher sur la question du désir d’enfant et nous encensons le surgissement de la vie. Françoise Dolto illustrait particulièrement bien ce paradoxe: «C’est l’enfant surpris, inattendu qui est le prototype de l’être humain le plus riche de sa seule dynamique». Mais dans le même temps, la psychanalyste n’avait de cesse de promouvoir la contraception comme un outil indispensable à la dignité des femmes.

Les conséquences de la contraception sur le couple sont, c’est une évidence, la dissociation officielle et matérielle de la sexualité et la procréation, mais ce n’est pas tout. Cette dissociation a ensuite entraîné un autre décrochage, celui de la sexualité et de l’amour. C’était la fameuse libération sexuelle des années 1970. Il n’était plus nécessaire d’être amoureux et encore moins nécessaire d’être engagé dans l’institution du mariage pour avoir des rapports sexuels. Mais ensuite, un autre décrochage est apparu, ce sont les désirs qui se sont scindés à leur tour: le désir d’enfant s’est décroché du désir d’alliance et il s’est décroché du désir sexuel. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui d’aimer quelqu’un ni de désirer quelqu’un pour désirer faire un enfant.

Et puis enfin, quatrième rebond, l’alliance s’est dissociée de la génération. Or, disait Lacan, la meilleure définition du père c’est «celui qui fait un enfant à une femme qu’il désire». Et le théologien montpelliérain (pasteur à l’origine) Jean-Daniel Causse ajoutait: «La liberté d’un enfant, c’est d’être issu de ce qu’un homme se soit tourné vers une femme et cette femme vers l’homme dans un désir partagé et non du désir à le faire d’un père et d’une mère».

Mais aujourd’hui le désir a changé, ce n’est plus ce temps des stoïciens où le réel fixait la norme. Aujourd’hui, c’est le désir qui fixe la norme, le désir a fait loi, l’enfant évolue en soi, hors contexte. Il est projet, programmé. Le hasard est devenu nécessité. «Partout où il y a puissance, disait France, il y a une perversion possible du désir.» Le désir a glissé vers l’envie, or l’envie convoite un objet, et si l’enfant est assimilé à un bien, il perd sa place de sujet. Écoutons France:

«Tout enfant est un don, que le bienfaiteur s’appelle Dieu ou le hasard, l’un et l’autre témoignent de sa dignité. Que deviendrait un être programmé ? Il manquerait la surprise de ce que la nature inépuisablement imagine, plus féconde que nos esprits sottement idéalistes. L’être sur lequel pèseront nos désirs sera exposé à des ingérences sans précédent. Que ce complexe de hasards heureux ou malheureux devienne une organisation consciente et l’enfant, vissé à la décision de ses géniteurs, ne pourra faire acte d’indépendance. Dans le Livre des Maccabées, la mère des sept frères dit: « Je ne sais comment vous avez apparu dans mes entrailles; ce n’est pas moi qui vous ai gratifiés de l’esprit et de la vie ». Ce n’est pas moi, ajoute France, aveu libérateur».

Mais dans le même temps, comme Dolto, France a consacré sa vie à défendre la contraception comme un élément essentiel à la liberté des femmes.

 

«Les bras lui en tombaient»

Stéphane Lavignotte. Première révolution que nous venons d’évoquer: comment la contraception permet de maîtriser la fertilité. La deuxième grande révolution est celle de la PMA qui au contraire permet la fertilité là où il n’y en avait pas. Cela, Gemma Durand, vous l’avez vu apparaître dans votre pratique. Quelles sont les questions qui surgissent ici autour de la question de la FIV, la congélation d’embryon, la disparition du père ? Est-ce cette révolution (que vous avez précédemment décrite) qui continue différemment ?

Gemma Durand. Oui. Je voudrais exposer ces évolutions techniques de procréation moderne en commençant par citer France:

«La première parole que Dieu adresse à l’Homme nouvellement créé est « Soyez féconds, croissez et multipliez ». C’est un drame de ne pas avoir d’enfants. Aussi, les efforts qui luttent contre les déficiences de la nature sont légitimes. Quand la science se met au service de la fécondité empêchée, elle ne s’attire pas d’objection d’ordre moral: elle s’en attirerait si elle négligeait cette discipline

Conçues en éprouvettes, Louise Brown (en 1978) puis Amandine (en France en 1982) sont nées sous les applaudissements. Pour France Quéré, la FIV était «le cas le plus heureux: l’enfant sera l’enfant du couple. L’intervention médicale ne fait qu’aider à la conception». Mais, comme d’habitude, ressortent plusieurs questions éthiques qui là encore, ne remettent absolument pas en cause ces magnifiques progrès. La FIV a dissocié la conception en espace (la rencontre entre les gamètes se fait hors du corps de la femme) et en temps (décalage entre la conception et l’implantation de l’embryon). Avec Jacques Testart une nuit de 1982 dans son laboratoire, l’homme a vu l’embryon. Le voile de la pudeur est tombé, l’embryon est devenu le centre de nos préoccupations, le cœur de nos doutes et de nos questions. Très vite, nous avons congelé les embryons obtenus. Pas pour profiter de la technique, mais pour optimiser les chances de la femme chez qui le premier transfert risquait fort de ne pas marcher.

«À ce jour, dit France, nul n’avait perturbé la succession régulière de ceux qui naissent, engendrent et meurent. Jamais une génération n’était sortie du rang. Le séjour de l’embryon dans l’azote liquide modifie cette grandiose soumission, l’enfant est arraché par ces glaces à la temporalité. Il ne naîtra pas neuf mois après mais plus tard, quand quelqu’un aura daigné le confier à un sein maternel.»

Et puis nous avons été confrontés aux stérilités masculines et très vite nous avons fait appel au don de sperme qui, à l’époque et jusqu’à récemment, était anonyme. L’anonymat arrangeait tout le monde: le donneur (car ce n’est pas la même chose que d’offrir sa semence en générosité et de voir un jeune de 18 ans frapper à sa porte), les parents (angoissés à l’idée qu’après une levée de l’anonymat leur enfant puisse aller poser ses sentiments filiaux ailleurs), le père enfin chez qui ce flou permettait peut-être de dissimuler ses déficiences. Et comme bien souvent, ce n’était pas l’intérêt de l’enfant qui primait. Les lois de bioéthique du 2 août 2021 ont donc décidé de la fin de l’anonymat. Nous avons, non pas un père évidemment, mais au moins une trace de l’élément masculin.

France parlait déjà de la possibilité de la gestation pour autrui. Les bras lui en tombaient. Et pour répondre à ce qui était pour elle une terrible angoisse, elle en appelait à Isaïe: «Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle nourrit, cesse-t-elle de chérir le fruit de ses entrailles ?». Je crains personnellement que cela ne devienne réalité lors de la prochaine réécriture des lois d’éthique.

Se pose par ailleurs la question de ce qu’il faut faire des embryons congelés si le père décède accidentellement. Le transfert post mortem pose question car la science touche là à ce qui est le premier des sacrés à mes yeux: le déroulé du temps. Les scientifiques se permettent une pirouette temporelle que l’on ne peut admettre: le début de la vie peut-il être postérieur à la mort du père ? Un enfant peut-il être mis au monde en guise de consolation ? France était hors d’elle face à cette pratique qu’elle qualifiait de scabreuse:

«J’insiste sur l’étrange biologisation de l’homme au regard de celle qui ne lui demande, dans l’inconnu de son visage, que la vitalité de son sperme. C’est vis-à-vis du temps que je parlerai de sacrilège».

Et puis la loi de 2021 a autorisé les conceptions sans hommes. Je cite France:

«Les procréations artificielles vont bientôt permettre aux femmes de procréer seules et elles réduiront à l’insignifiance la collaboration masculine, en attendant de pouvoir s’en passer tout à fait. Pour le chrétien, la dissociation entre l’amour et la fécondité est irrecevable».

Je termine en disant que des conceptions sans hommes, qu’elles s’adressent à des femmes célibataires ou couples de femmes, dans la singularité de la consultation de gynécologie nous en avons accompagnées, bien sûr. Notre rôle est de tendre la main devant une détresse et devant une demande d’aide mais au-delà de la singularité, la légalisation et le passage à la morale universelle envoie un message à toute la société de la totale inutilité du père. Et c’est là qu’est le danger.

 

«Ce sont les canaux de la transmission qui ont été rompus à ce moment-là»

Stéphane Lavignotte. Olivier, comment vois-tu de ton côté ces évolutions autour de la PMA ?

Olivier Abel. Il me semble qu’il y avait chez France un équilibre intense entre la dimension du couple et la dimension de la famille, au sens de la suite des générations: deux types de liens différents, bien distincts, mais qui étaient articulés chez elle de manière très équilibrée. C’est un moment d’équilibre et ce n’est pas évident. Soit la filiation domine et le couple (la femme notamment) est subordonné à la filiation, soit le couple domine et la filiation n’est plus importante. Cela peut conduire au divorce au sens où le couple va avoir un idéalisme du couple.

Dans les années 1990 et après, de nombreuses auditions sur la famille ont eu lieu au Sénat, à l’Assemblée nationale. Il ne s’agissait que de la filiation et j’ai fait remarquer qu’il n’y avait pas une seule question sur le couple (qui avait disparu). Le couple a disparu de la famille… Et comme j’avais eu cette formation dans le sillage de France, d’André et de toute cette famille qu’on pourrait qualifier de morale, éthique ou spirituelle, cela m’a vraiment frappé. Le couple devenait une affaire privée et, de ce fait, la conception du couple était complètement apolitique, comme s’il n’y avait rien à dire là-dessus. Alors que pour moi, le couple est une affaire éminemment politique.

L’invention du divorce tout comme le maire qui marie sont des affaires politiques essentielles. C’est vraiment un pacte qui lie les familles et les milieux avec une dimension d’exogamie. Ce n’est pas de l’entre-soi, ce n’est pas du pur privé. Ce sont des choses qui étaient importantes pour moi: l’effacement du couple, c’était l’effacement de l’époux – de l’épouse aussi mais dans une moindre mesure – et finalement, dans le sillage, l’effacement du père. Si la seule chose à assurer est la filiation, il faut alors refonder la filiation.

C’est là que les inquiétudes de France (évoquées à la fin des années 1980) sur la congélation, les effets dans la temporalité de la succession des générations de la congélation, la possibilité de choisir un enfant un peu conforme à ses fantasmes, prenaient corps. Car cela a complètement brisé l’idée d’une suite des générations, d’un ordre, dans le sens où chaque génération invente tout en transmettant. Ce sont les canaux de la transmission qui ont été rompus à ce moment-là. J’avais étudié Paul Ricœur et Karl Mannheim qui ont beaucoup travaillé (chacun à sa manière, et Mannheim bien avant) sur l’idée des générations. Mais c’est aussi le cas d’un auteur tout récent, l’anthropologue Tim Ingold – un ami de Philippe Descola – qui vient d’écrire un très beau livre: Le Passé à venir, repenser la génération (5), dans lequel il explique que la génération n’est pas une pile d’assiettes mais une tresse qui se tisse. De la même manière que le mariage est un tissage (Platon le disait déjà), la suite des générations est un tissage. Il me semble que c’est cela qui a été un peu oublié dans la question de génération. Tout en disant que ce tissage est d’abord un tissage de la parole. Je reste complètement d’accord avec André mais aussi avec certains textes de France, qui insistait aussi toujours sur le fait que dans la génération il y a toujours aussi une part d’adoption, ce n’est pas juste biologique. On est reçu dans une parole, dans des récits et cette dimension narrative du tissage des générations est très importante.

 

«Nous ne passons que ce qui nous dépasse et parce que ça nous dépasse»

Stéphane Lavignotte. Gemma, souhaitez-vous réagir à cela ?

Gemma Durand. Volontiers, même si ce n’est pas facile de parler après Olivier ! D’abord le couple: je suis d’accord avec toi sur l’importance du couple mais aujourd’hui, dans la nouvelle génération, celui-ci est très fragilisé. Essayons de les comprendre: les 20 dernières années ont été cette période dont j’ai déjà parlé d’une sexualité libérée. Par ailleurs, la pudeur s’est affaiblie. Enfin, le mariage moderne ne repose plus sur les critères d’institution qui étaient les siens au siècle dernier, il ne repose que sur l’amour. On peut alors comprendre que face à cette pudeur vagabonde, cette sexualité libérée, ce mariage qui ne tient que sur l’amour dont nous savons tous que c’est une notion fragile, l’engagement dans le couple pour les jeunes soit plus difficile.

La deuxième chose que tu as dite et qui me touche beaucoup, c’est l’importance de la transmission. Elle porte la génération qui, elle-même, porte la question de l’origine à l’intérieur de laquelle vient se nicher (dans un espace et dans un temps que nous ne connaissons pas) l’embryon. Le philosophe Rémi Brague parle de cette transmission de façon éclairante, il dit qu’elle est l’héritage reçu puis immédiatement oublié mais qui sera réapproprié, interprété et transmis. Rémi Brague ajoute que nous ne passons que ce qui nous dépasse et parce que ça nous dépasse. Ainsi, la transmission est transcendance. Cela me tient très à cœur car c’est une façon de parler de la génération qui répond à une transcendance qui n’est pas obligatoirement divine.

Olivier Abel. Je voudrais évoquer un petit malentendu au moment de la bataille du PACS. Ce que demandaient alors les couples homosexuels, c’était quelque chose de plus solide. Ils demandaient, si j’ose dire, à pouvoir être fidèles, à pouvoir avoir des engagements durables, et donc – c’est ainsi que je l’avais interprété et c’est dans ce sens-là que j’ai travaillé sur le divorce – à ce que les ruptures puissent être davantage protégées, pas juste des liens tellement labiles qu’ils permettent toutes les formes de répudiation. Et c’est curieux parce qu’il y a eu une sorte de croisement avec le PACS: d’un côté une partie des homosexuels demandaient des liens plus solides et plus institués (certains ont même demandé le mariage), d’un autre des hétérosexuels issus d’une tradition où le mariage était conçu comme indissoluble demandaient des liens plus légers, plus faciles à rompre comme le PACS. C’est une parenthèse mais je pense que c’est là qu’il y a eu un petit malentendu. L’histoire est pleine de malentendus, certains féconds, d’autres complètement stériles.

Gemma Durand. Je suis entièrement d’accord mais il n’en reste pas moins que l’engagement effraie les nouvelles générations: l’engagement au sens large, dans la conjugalité, dans la profession, dans la religion.

Olivier Abel. Ils ont des tatouages partout, c’est quand même durable !…

Gemma Durand. Je pense qu’il y a une erreur de compréhension de l’engagement par rapport à la question de la liberté. Beaucoup de jeunes pensent que l’engagement est une privation de liberté alors qu’au contraire, l’engagement ouvre à la liberté. Il fait percevoir ce lendemain qui vient et il donne une autre conscience du temps.

 

Transcription : Pauline Dorémus

 

(À suivre: la deuxième partie de la table ronde)

Illustration: le dialogue entre Gemma Durand, Olivier Abel et Stéphane Lavignotte au cours de la Convention France Quéré du 28 novembre 2025 (Capture d’écran/YouTube).

 

(1) Roland de Pury, Liberté à deux, Le couple et l’Évangile, Labor et Fides, 1967.

(2) Olivier Abel, Le Mariage a-t-il encore un avenir ?, Bayard (Le temps d’une question), 2005.

 

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