«Le 1er mai n’est pas une journée comme les autres» - Forum protestant

«Le 1er mai n’est pas une journée comme les autres»

«Il est des évolutions qui, sous couvert d’adaptation, engagent bien davantage que des ajustements techniques»: la proposition de loi (finalement abandonnée) visant à ouvrir la dérogation au jour chômé du 1er Mai à tous les secteurs admis à déroger au travail dominical témoignait «d’un basculement»: la «remise en cause, même partielle» de cette «interruption collective du temps productif» consacrait l’idée qu’il «n’existe plus désormais de temps véritablement soustrait à la logique marchande et à celle du profit».

 

 

«Ces femmes et ces enfants dont le sang a pour si longtemps rougi le pavé. (…) Il y a quelque part, sur le pavé de Fourmies, une tache innocente qu’il faut laver à tout prix… Prenez garde ! Les morts sont des grands convertisseurs, il faut s’occuper des morts» (Georges Clémenceau) (1).

«J’ai entendu les inquiétudes des organisations syndicales et je veux être clair, le 1er Mai n’est pas une journée comme les autres. C’est la journée des travailleurs et des travailleuses, c’est le seul jour férié, chômé et payé. Ce principe général doit continuer à prévaloir même si certaines dérogations sont possibles» (Sébastien Lecornu) (2).

 

Avertissement

Dans sa déclaration du 13 avril 2026, le Premier ministre réaffirme le caractère singulier du 1er mai et reconnaît la portée historique et symbolique de cette journée dans l’ordre social français. Réaction de principe qui mérite d’être relevée, sans suffire, à nos yeux, à clore le débat ouvert par les tentatives d’évolutions législatives récentes. Car les principes, aussi clairement énoncés soient-ils, peuvent être patiemment infléchis par les exceptions qui les menacent dans leur apparente stabilité. Bien qu’en partie rédigé avant que Sébastien Lecornu ne renonce à la tenue de la commission mixte paritaire, ce texte se justifie toujours puisque l’enjeu ne réside pas uniquement dans l’aménagement d’un régime juridique, mais dans la redéfinition progressive de la signification attachée à la Fête du Travail. Ce qui suit ne relève ni de la nostalgie ni d’une fidélité commémorative. Ce n’est pas non plus un plaidoyer pour l’immobilisme. On pourra y lire une mise en garde, car il est des évolutions qui, sous couvert d’adaptation, engagent bien davantage que des ajustements techniques. Elles redessinent silencieusement les frontières entre ce qui relève du droit, de la mémoire et de ce qui tend à devenir disponible à l’extension du domaine du marché.

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Une du Petit Parisien à propos du massacre de FourmiesJ’ai toujours gardé en mémoire l’illustration de la première page du Petit Parisien du dimanche 17 mai 1891. Titré: «Les événements de Fourmies». Ce fut un massacre. Ce jour-là, à Fourmies, les soldats du 145e régiment d’artillerie de Maubeuge, armés du nouveau fusil Lebel, tirent à bout portant sur des ouvriers et des ouvrières venus manifester pour la journée – et la nuit – de huit heures.

Beaucoup plus qu’un simple événement social, ce premier mai appartient à mon histoire familiale. Mes grands-parents, ouvriers dans les filatures de Fourmies, soumis toute leur vie à la règle épuisante des trois-huit, m’ont si souvent raconté ces heures tragiques que j’ai fini par en porter la mémoire, presque comme celle d’un témoin, à la fois effrayé et profondément meurtri.

Qu’on me pardonne ces confidences et ce recours à la première personne. Mais c’est dans cette mémoire, comme dans celle d’un 1er Mai qui occupe, dans l’histoire sociale française et internationale, une place singulière, que je prends l’initiative d’écrire ces quelques lignes. Dans la mémoire d’un jour arraché au travail par la lutte. D’un jour consacré à la mémoire des combats ouvriers et à l’affirmation collective des droits fondamentaux. D’un jour, reconnu férié et chômé par la loi du 30 avril 1947, loi et date qui représentent un symbole politique majeur en s’inscrivant à la croisée de la mémoire, du droit et de la dignité du travail.

 

La reconfiguration de la mémoire collective

L’actualité parlementaire du 10 avril 2026, marquée par l’accélération de l’examen d’une proposition de loi autorisant le travail salarié ce jour-là dans certains secteurs, a rouvert une question que l’on croyait stabilisée sinon réglée. Réforme technique et «encadrée». Mais qui soulève des enjeux de fond. Parce qu’elle interroge la portée symbolique du 1er Mai, la réalité du consentement dans les rapports de travail contemporains et, surtout, la manière dont une société traite l’héritage de ses luttes sociales. «Prenez garde ! Les morts sont des grands convertisseurs, il faut s’occuper des morts.» Quel député favorable à la proposition de loi a entendu cette mise en garde qui souligne l’impact moral et politique des tragédies ? Non, les morts ne suscitent plus ni émotion, ni indignation. Comme semblait pourtant le suggérer Clémenceau, ils ne font plus évoluer ni les consciences, ni les rapports de force.

La transformation progressive du 1er Mai en un jour potentiellement travaillé le prouve. Elle participe d’un processus de neutralisation et d’effacement de sa signification historique et politique. Autrement dit, nous assistons à une tentative de reconfiguration silencieuse de la mémoire collective du travail et des conquêtes qui lui sont associées.

 

De la lutte à la consécration: rapide genèse historique du 1er Mai

Nous le savons tous: le 1er Mai plonge ses racines dans les grandes mobilisations ouvrières de la fin du 19e siècle. Le 1er mai 1886, aux États-Unis, des centaines de milliers de travailleurs se sont mis en grève pour revendiquer la journée de huit heures. Cette mobilisation culmina quelques jours plus tard avec l’affaire dite de Haymarket Square (4 mai 1886 (3)), marquée par une violente répression et une instrumentalisation judiciaire contre des militants anarchistes.

En Europe, ces événements trouvent un écho décisif lors du congrès fondateur de la Deuxième Internationale à Paris, le 20 juillet 1889, qui décide de faire du 1er mai 1890 une journée internationale de manifestation pour la réduction du temps de travail. Dès lors, le 1er Mai devient un marqueur de l’internationalisme ouvrier.

En France, le 1er mai 1891, la fusillade de Fourmies marque un tournant: l’armée tire sur une foule de manifestants pacifiques, faisant neuf morts et des dizaines de blessés. Cet événement tragique ancre durablement le 1er Mai dans une mémoire de lutte et de sacrifice. Et c’est dans le contexte de la reconstruction sociale inspirée par le programme du Conseil National de la Résistance que le 1er Mai sera officiellement reconnu en France.

 

Une mémoire sociale progressivement neutralisée

Quoique célébré en tant que Fête du Travail, le 1er Mai voit s’estomper sa signification originelle. La mémoire de Fourmies subsiste dans les manuels et dans quelques commémorations, mais elle est dépolitisée, selon un processus de patrimonialisation (4) des luttes sociales. Celles-ci deviennent des objets de mémoire, ne faisant plus office de ressources critiques.

Le sociologue Robert Castel (5) a montré comment, depuis les années 1980, les sociétés européennes connaissent un affaiblissement des structures de protection au profit d’une individualisation des trajectoires professionnelles. Dans ce cadre, les symboles collectifs – dont le 1er Mai – perdent leurs fonctions de mobilisation pour devenir des repères dont la portée symbolique s’affaiblit puis s’efface. En analysant rigoureusement les transformations du travail et de la protection sociale en Europe à partir des années 1980, Castel montre que l’on est passé d’une société relativement sécurisée collectivement à une société où les individus doivent de plus en plus ne compter que sur eux-mêmes. Ce phénomène est déjà éclairé par la philosophie politique. La modernité, chez Hannah Arendt tend à réduire l’homme à sa dimension de travailleur au détriment de sa capacité d’action politique.

Le 1er Mai, jour de suspension du travail, constitue, aujourd’hui, une faille scandaleuse, intolérable, dans la logique du marché: un moment où l’homme échapperait à la seule nécessité économique ! Cette proposition de loi examinée le 10 avril 2026 souligne une inflexion symbolique majeure car elle introduit une rupture significative en remettant en cause le caractère universel du repos du 1er Mai (6).

 

La banalisation du 1er Mai

Cette volonté de réforme témoigne d’un basculement anthropologique. Le 1er Mai instituait une interruption collective du temps productif, là où l’on pouvait encore affirmer que la société ne se réduisait pas à l’économie. Sa remise en cause, même partielle, consacre l’idée inverse. Il n’existe plus désormais de temps véritablement soustrait à la logique marchande et à celle du profit. Relisons La Grande transformation (1944) de Karl Polanyi (7), ce visionnaire, cet «idéaliste d’une haute exigence morale» selon Louis Dumont. Il nous aide à poser les vraies questions que soulève cette redéfinition contemporaine du régime juridique du 1er Mai. Car ce que l’on voudrait présenter comme une simple adaptation des normes du travail aux mutations économiques est en réalité une extension profonde de la rationalité marchande à des sphères qui se sont historiquement et symboliquement soustraites à son emprise. Polanyi montre, dans une analyse éclairante, que la constitution d’une société de marché suppose un processus de «désencastrement» par lequel l’économie tend à s’autonomiser en se soustrayant aux régulations sociales et politiques qui l’encadraient (8). Mouvement qui repose sur une fiction structurante: la transformation du travail en «marchandise fictive», à savoir un bien supposé soumis aux seules lois de l’offre et de la demande. Or ce bien est – et devrait demeurer – indissociable de la personne humaine et des formes de la vie sociale (9).

Dans cette perspective, la banalisation du 1er Mai doit être interprétée non comme une simple inflexion technique du droit du travail, mais comme un jalon supplémentaire de cette dynamique de désencastrement. Ce temps social, hautement symbolique, historiquement institué comme limite à la marchandisation du travail, est réintégré dans le circuit ordinaire de la production. La norme juridique entérinera-t-elle cette extension du domaine du marché ? On peut le penser. Auquel cas, elle se ferait objectivement la complice de cette tendance structurelle du capitalisme à étendre indéfiniment le domaine du marché. En subordonnant des institutions sociales à ses exigences. L’avertissement de Polanyi est sans équivoque: «permettre au mécanisme du marché d’être le seul directeur du sort des êtres humains» (10) revient à détruire la société. Les morts ne sont plus désormais «les grands convertisseurs». Ils sont insultés. Ou purement ignorés parce que méconnus.

 

Une procédure parlementaire qui interroge

La société parviendra-t-elle à réaffirmer des limites à l’emprise du marché ? «La procédure comme le fond du texte sont contestés. Des groupes de gauche annoncent une saisine du Conseil constitutionnel, pointant un risque d’atteinte aux protections des salariés et critiquant une accélération jugée contestable du processus législatif» (11). Il est vrai que la procédure parlementaire mérite attention, même si elle n’ira pas à son terme. Car elle est indissociable du fond. : l’adoption d’une motion de rejet préalable, votée le 10 avril, avait pour but d’accélérer le processus législatif permettant de contourner un débat approfondi. Pour «éviter l’obstruction». Pour «éviter des discussions sans fin et l’impossibilité de voter ce texte» (sic) justifiait une députée. Ce qui, aux yeux de certains constituerait une «victoire importante» (re sic). Cette stratégie interroge, pour le moins, le fonctionnement de la délibération démocratique qu’elle visait à affaiblir en réduisant l’espace de délibération sur une question pourtant chargée d’histoire et de conflictualité. Mais, par ce «49.3 parlementaire» (selon Mathilde Panot), empêchant les réactions légitimes de certains représentants du peuple, elle a tenté d’enrayer, dès l’hémicycle, la dialectique mise en évidence par Polanyi, ce «double mouvement» (12) par lequel la société cherche à réaffirmer des limites à l’emprise du marché. Comme si les résistances suscitées par cette réforme relevaient d’un conservatisme normatif, alors qu’elles sont l’expression d’une conflictualité fondamentale portant sur la définition des frontières du marché.

 

Un symbole devenu objet de régulation économique

Cette évolution du statut de la Fête du Travail peut être éclairée par la théorie de la «colonisation du monde vécu» de Jürgen Habermas (13). Le monde vécu désigne l’ensemble des pratiques, des valeurs et des significations partagées qui structurent la vie quotidienne et assurent la cohésion sociale. Il s’oppose au système, régi par des logiques instrumentales, économiques et administratives. La colonisation du monde vécu survient lorsque ces logiques systémiques s’imposent dans des sphères traditionnellement gouvernées par des normes sociales et culturelles. Le 1er Mai, moment hautement symbolique, temps de suspension du travail, de commémoration et d’affirmation de solidarité sociale, relève du monde vécu. Introduire des dispositifs législatifs visant à assouplir les règles encadrant le travail lors de cette journée est une inflexion significative. Elle permet une extension des activités économiques un jour normalement soustrait aux impératifs productifs et impose l’emprise croissantes des logiques marchandes sur un espace symbolique. Dans l’esprit d’Habermas, cette évolution s’apparente à une forme de colonisation. Le sens social, le sens historique du 1er Mai sont redéfinis à l’aune de considérations économiques.

D’un point de vue plus critique encore, on pourrait interpréter cette évolution en relisant Michel Foucault, qui montre comment le pouvoir contemporain opère par intériorisation des normes. Ainsi le «salarié volontaire» incarne-t-il une figure paradigmatique de cette gouvernementalité néo-libérale. Où la contrainte se dissimule sous les traits du choix individuel.

Dès lors, parler comme certains l’ont fait d’un 1er Mai «occulté» ou «bafoué» n’avait rien d’excessif. La force normative de l’Histoire disparaît, devenue incapable d’orienter le présent. La conquête collective devient variable d’ajustement, privée de portée critique. Le risque est désormais clair: une société qui banalise ses symboles finit, tôt ou tard, par banaliser les droits qu’ils incarnent. Car ce que rappelle la fusillade de Fourmies c’est que le droit du travail n’est jamais donné, qu’il est le produit de conflits et qu’à ce titre il peut toujours être remis en cause.

 

En hommage

Lorsqu’enfant j’accompagnais ma grand-mère au marché de Fourmies, Place Verte, nous nous arrêtions toujours brièvement à l’endroit du massacre. «C’est là !», me disait-elle sans aucun commentaire, marquant un temps de silence, de recueillement. C’était là que Maria Blondeau (18 ans), «porteuse de mai», avec un bouquet d’aubépines dans les bras, symbole du printemps; Louise Hublet (20 ans); Ernestine Diot (17 ans); Félicie Tonnelier (16 ans); Kléber Giloteaux (19 ans); Charles Leroy (20 ans); Emile Ségaux (30 ans); Gustave Pestiaux (14 ans); Émile Cornaille (11 ans) sont tombés sous les balles. Ces lignes sont aussi à leur hommage.

Il y avait là «une tache innocente qu’il faut laver à tout prix…». Mais il y a si longtemps que la tache innocente s’est effacée et qu’elle ne trouble plus ni les mémoires ni les consciences.

 

Illustration: détail de la une du Petit Parisien le 17 mai 1891 à propos du massacre de Fourmies (Gallica).

(1) Discours de Georges Clémenceau prononcé à la tribune de la Chambre, le 8 mai 1891, en hommage aux victimes (lire le texte sur le site de l’Assemblée nationale).

(2) Déclaration faite le 13 avril 2026: Travail le 1ᵉʳ-Mai: Sébastien Lecornu renonce à la commission mixte paritaire; Gabriel Attal «déplore» la décision du gouvernement, Le Monde, 13 avril 2026.

(3) Massacre de Haymarket Square (page Wikipédia).

(4) Patrimonialisation (page Wikipédia).

(5) Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Une chronique du salariat, Fayard (L’espace du politique), 1995, chapitre 8, La nouvelle question sociale, La crise de l’avenir, pp.437-455. 

(6) La CGT a dénoncé «un coup de poignard». Critique qui doit être comprise dans toute sa portée: il ne s’agit pas d’une simple mesure technique, mais d’une atteinte à un héritage historique. Certes, il existe des garanties formelles: volontariat des salariés, rémunération doublée, absence de sanction en cas de refus. Mais ces garanties formelles doivent être mises en perspective avec les réalités du marché du travail. Dans un contexte de précarisation et d’intensification des contraintes économiques, le consentement du salarié ne peut être envisagé comme pleinement libre. Ne serait-ce qu’une fiction juridique ?

(7) Karl Polanyi, La Grande transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, traduction par Catherine Malamoud et Maurice Angeno, préface de Louis Dumont, Gallimard (Tel), 2009 puis 2016 (première édition originale en français: Bibliothèque des sciences humaines, 1983, édition originale: The Great Transformation, Farrar & Rinehart, 1944). Nous nous en inspirons pour écrire ces lignes.

(8) Ibid., chapitre 4.

(9) Ibid., chapitre 6.

(10) Ibid., chapitre 13.

(11) Travail le 1er mai: le texte renvoyé en commission mixte paritaire après son rejet à l’Assemblée nationale, Club des juristes, 10 avril 2026.

(12) La Grande transformation, op.cit., chapitre 11.

(13) Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, Tome 2, Pour une critique de la raison fonctionnaliste, Fayard (L’espace du politique), 1987 (édition originale: Theorie des kommunikativen Handelns, Band 2: Zur Kritik der funktionalistischen Vernunft, Suhrkamp, 1981).

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