Sauvé, oui, mais de quoi ? - Forum protestant

«Le terme ‘salut’ est parmi les plus utilisés en christianisme pour désigner à la fois l’aspiration ultime de l’être humain et l’événement sur lequel s’appuie la foi: « ce vers quoi nous marchons et ce qui nous permet de marcher ». Mais quand il s’agit de l’expliciter, de lui donner forme et contenu, commencent les débats»… Des débats qui seront l’objet des huitièmes Rendez-vous de la pensée protestante 2026 du 26 au 28 juin sur le campus adventiste de Collonges-sous-Sallève, dont nous reproduisons l’argumentaire ci-dessous, qui se demande «à quelle condition la manière dont les textes bibliques abordent la question du salut peut-elle rejoindre les questionnements contemporains où peut être repéré un désir de salut… voire un appel au sauveur».

 

Il en va du salut pour les théologiens comme du temps pour saint Augustin: qu’est-ce que c’est ? «Si personne ne m’interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore» (1). De fait, le terme salut est parmi les plus utilisés en christianisme pour désigner à la fois l’aspiration ultime de l’être humain et l’événement sur lequel s’appuie la foi: «ce vers quoi nous marchons et ce qui nous permet de marcher». Mais quand il s’agit de l’expliciter, de lui donner forme et contenu, commencent les débats. Le salut peine en effet à être inséré dans les catégories de l’existence humaine sinon sous forme métaphorique et/ou dialectique. Il faut pourtant parler, paraboler. Tourner autour du salut peut se faire en une énumération de questions:

Quant au temps: le salut consiste-t-il en une «vie éternelle» future (à supposer que ce ne soit pas un oxymore), ou faut-il le penser dans le présent, voire le passé ? Y a-t-il d’ailleurs une histoire du salut ?Ou encore, ne faut-il pas l’extraire tout simplement des représentations associées au mot temps ?

Quant à l’espace: le salut concerne-t-il en premier lieu l’individu ou le monde ? Et que faut-il entendre par ce dernier terme ? Le monde en tant que la culture dans laquelle est inséré l’individu dont on parle ? Le cosmos ?

Quant au contenu: de quoi le salut sauve-t-il ? Du mal ? De la souffrance ? De la mort ? Des fléaux sociaux ou politiques ? De la crise écologique ? De l’angoisse existentielle ? De problèmes identitaires ? Du péché ? De la perdition ?

Quant aux modalités: le salut est-il conversion ? Justification ? Pardon ? Promesse ? Construction individuelle ou collective ?Rencontre du Christ ? Faut-il penser le salut comme un cheminement ? Une espérance ? Un événement ? Une reconnaissance ? Est-il identifiable à une expérience subjective (et dans ce cas quels en sont les critères ?) ou faut-il maintenir sa réalité extra nos ? Et puisque ce sont des rendez-vous de la pensée protestante, quelle articulation entre foi et œuvres ?

Quant à sa place en théologie: la sotériologie constitue-t-elle la substance même de la réflexion théologique chrétienne ou un de ses aspects ? Quels sont ses liens avec les autres champs de la théologie, notamment la christologie ?

Ces séries de questions sont interdépendantes. Réfléchir théologiquement au salut ne saurait se résumer à l’addition des réponses que l’on pourrait leur apporter. Les diverses possibilités évoquées en chaque alinéa ne s’excluent d’ailleurs pas forcément mais appellent à penser leurs articulations.

Cela dit, le thème du salut mobilise la théologienne et le théologien à la fois sur le versant de l’objectivation et sur celui de l’investissement subjectif.

Comme élément du patrimoine biblique, ecclésial, théologique, le salut nécessite d’être investigué avec le recul exégétique, historique et a-confessionnel nécessaire à la construction d’un discours scientifique, c’est-à-dire en l’occurrence d’un travail d’observation, de compréhension et d’articulation des discours en tant que tels. Dans le cadre du christianisme: quels sont les contours du salut tel qu’il est énoncé dans tel corpus biblique ? Quels sont les accents de tel théologien, de tel courant ecclésial ? Comment participent-ils de la conversation théologique multiséculaire ? Pour aller plus loin: le thème chrétien du salut est-il susceptible d’offrir une grammaire universelle de l’existence humaine ? Dans quelle mesure la catégorie des religions de salut, distinctes des autres, est-elle alors opératoire ? Etc.

En même temps, si le théologien et la théologienne cherchent à penser le salut, c’est que c’est de leur salut qu’il s’agit. Autrement dit, sur ce sujet, la sotériologie ne peut en rester au catalogage raisonné des discours et se fait témoignage. Pour autant, témoigner ne signifie pas forcément exposer ce qui dans ou de ses propres expériences est perçu comme salutaire: le geste théologique ne consiste pas à raconter sa vie mais à vivre la théologie elle-même – et donc la formuler – comme expérience salutaire.

Ces deux versants du geste théologique correspondent à deux manières, non exclusives mais complémentaires, de recevoir le titre de ces Rendez-vous: Sauvé, oui, mais de quoi ?

Il peut résonner comme une invitation à passer en revue, par exemple selon les axes évoqués plus haut, les différentes conceptions du salut qui ont ou ont eu cours en christianisme et plus singulièrement en protestantisme, et établir les termes des débats en cours. Il s’agit alors de prendre suffisamment de recul pour comprendre ces discours sans les caricaturer et examiner dans quelle mesure ils s’articulent (ou non) les uns aux autres.

Mais pour que ce recul ne devienne ni surplomb ni détachement, il importe que la question soit aussi reçue comme interpellant la théologienne ou le théologien eux-mêmes: le quoi peut alors renvoyer vers ce qui s’impose comme «perdition» – terme générique désignant ce dont le salut sauve – dans (ou de) l’existence.

On pourra enfin interroger la question elle-même, tant au niveau de son mouvement que de son objet. Si son libellé fait droit à la sécularisation contemporaine apparente de la pensée – les représentations traditionnelles de la perdition sous les formes de l’enfer ou du néant ayant laissé place à un grand point d’interrogation – ne signale-t-il pas par ce fait même à la fois le désir de et la résistance au salut, en opposant le verbe (au participe passé de réalisation) à l’absence d’objet, c’est-à-dire en plaçant le questionneur hors de sa propre existence et en rendant fictif le salut pourtant affirmé ?

Et ce mouvement d’extraction ne ressemble-t-il pas, finalement, par-delà la distance historique et donc culturelle, à ce qui se trame dans l’humain tel que le décrivent bon nombre de récits évangéliques ? Dit en termes de problématique: dans quelle mesure, à quelle condition, par quelle opération herméneutique la manière dont les textes bibliques abordent la question du salut peut-elle rejoindre les questionnements contemporains où peut être repéré un désir de salut… voire un appel au sauveur, sans pour autant réduire le salut – qui concerne la vie elle-même – à la résolution de problèmes dans la vie ?

 

Illustration: le campus adventiste de Collonges-sous-Sallève (photo Campus adventiste).

(1) Confessions, livre 11, chapitre 14: «Quid est ergo tempus ? Si nemo ex me quærat, scio; si quærenti explicare velim, nescio».

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