Le sens du miracle - Forum protestant

«Les idéologies ne s’intéressent jamais au miracle de l’être.» Chez Hannah Arendt, ce miracle «nomme la faculté humaine d’ouvrir un monde, de produire du neuf dans un univers régi par l’usure de la répétition. Autrement dit, la liberté comme capacité de rompre la chaîne des déterminismes historiques, techniques, économiques». Or nous y sommes: notre époque est soumise à la technique qui promet «la transparence» mais «ne dévoile rien», recouvrant, «sous l’apparence de la clarté, une opacité fonctionnelle où le visible est instrumentalisé par des pouvoirs de plus en plus difficilement identifiables». Le miracle (qui, chez Arendt, «n’est pas un événement surnaturel mais la possibilité d’une interruption») devient alors «résistance au nihilisme. Le nihilisme sous toutes ses formes actuelles, comme négation de la possibilité du neuf: idéologique, technologique, économique. Au contraire, le miracle réintroduit la dimension de la possibilité de l’impossible, parce qu’il est ouverture radicale sur et dans le monde».

 

 

Préserver la dignité de l’homme en le restituant à la fécondité de l’être

«Les idéologies ne s’intéressent jamais au miracle de l’être» 
(Hannah Arendt) (1).
«… Je suis de ceux qui crient que le miracle est possible tant qu’il y a des êtres pour penser et pour prier…» (Gabriel Marcel) (2).

Le monde a cessé d’être mystérieux. Du moins tout concourt aujourd’hui à le faire croire. Il faut oser le dire: rien ne semble plus porter à l’étonnement, à l’admiration. 
L’accumulation des données, la planification algorithmique des comportements, la rationalité économique appliquée à toutes les formes de nos vies: tout cela ordonne silencieusement une clôture du réel. Ce que nous nommions autrefois progrès s’est mué en un vaste automatisme. En une organisation globale où plus rien ne semble pouvoir advenir hors du calcul. L’époque idéologique, alors dominée par les systèmes de croyance et les utopies politiques, a cédé la place à une ère de gestion intégrale. Celle des équilibres climatiques à maintenir, des flux sociaux à modérer, des immigrations à choisir, des guerres à scénariser en temps réel. Le monde a cessé d’être interprété. Il est désormais administré, avant peut-être qu’il ne s’administre.

Face à cette mutation, la pensée d’Hannah Arendt retrouve selon nous une urgence inattendue. «Les idéologies ne s’intéressent jamais au miracle de l’être.» Certes, elle vise d’abord les totalitarismes du 20ᵉ siècle. Mais son diagnostic, transposé à notre temps, dépasse le politique au sens strict: il touche à une crise ontologique. Ce que nous perdons à l’âge du numérique n’est pas seulement la liberté individuelle, c’est la possibilité même du commencement.

Le miracle de l’être, chez Arendt, n’est évidemment ni religieux ni irrationnel: il nomme la faculté humaine d’ouvrir un monde, de produire du neuf dans un univers régi par l’usure de la répétition. Autrement dit, la liberté comme capacité de rompre la chaîne des déterminismes historiques, techniques, économiques.

Cette faculté est aujourd’hui bien menacée. La guerre elle-même s’est déplacée vers le territoire informationnel: ce que l’on détruit d’abord, ce sont les conditions de visibilité du vrai. Dans son versant technocratique, l’écologie devient ingénierie du vivant. L’intelligence et la conscience artificielles transforment la parole en un flux prédictif. Dans un tel contexte, l’idée même de miracle – l’émergence de l’imprévisible, du singulier, du gracieux, de l’élégant – paraît anachronique. C’est pourtant ce mot et ce qu’il recouvre qu’il faut plus que jamais comprendre et défendre, en lui conférant tout son sens. Non pour restaurer un sacré perdu, mais pour rouvrir la possibilité d’un monde commun échappant au calcul.

Qu’est-ce que penser le «miracle de l’être» dans notre monde ? C’est poser la question apparemment élémentaire et que nous nous posons tous les jours: que signifie exister quand tout devient fonctionnel ? Les voix croisées d’Arendt, Heidegger, Kierkegaard et Augustin permettraient certainement de construire une critique du présent, ni systématiquement technophobe, ni nostalgique, mais philosophique dans son fondement. Rappeler que l’être humain n’est pas réductible à un maillon dans un processus qui lui échappe. Rappeler qu’il est encore capable de commencement., d’une reconquête du commencement, c’est-à-dire d’un acte libre de la parole non codée et du partage du monde. Ces quelques lignes tentent de s’y consacrer.

 

De l’idéologie à la gestion intégrale du réel

«Les idéologies ne s’intéressent jamais au miracle de l’être.» La remarque est apparemment simple, mais elle condense une intuition qui nous semble majeure. Celle d’une perte de sens de l’émerveillement devant l’existence. Ce que notre époque manifeste est, peut-être, moins une négligence de ce miracle qu’une silencieuse substitution. Celle d’un rapport au monde purement gestionnaire aux dépends d’un rapport de moins en moins contemplatif. Au lieu de prétendre dire la vérité de l’histoire et du monde, l’idéologie de notre siècle se contente de garantir la continuité du fonctionnement. Car l’être ne se définit plus comme événement mais se décline en termes de performance.

Cette mutation fait écho à la critique qu’Heidegger fait de la technique où toute vie doit pouvoir être calculée. Un capitalisme des algorithmes se met insidieusement en place. La gouvernance s’exerce de plus en plus par les données, la surveillance est numérique, selon les règles obscures d’un empirisme machinique. Toute expérience (notre expérience) se transforme en flux de signaux exploitables. Comment l’homme pourrait-il s’y découvrir comme existence ouverte au mystère alors qu’on le convertit malgré lui en un «opérateur statistique» dans des «systèmes d’optimisation» (3) ?

En tentant de supprimer l’excès du réel sur le calcul, notre époque semble vouloir abolir l’angoisse. Rappelons que Kierkegaard voyait dans l’angoisse l’indice d’une liberté impossible à réduire ! Les technologies promettent la transparence. Mais celle-ci ne dévoile rien. Bien au contraire: elle recouvre, sous l’apparence de la clarté, une opacité fonctionnelle où le visible est instrumentalisé par des pouvoirs de plus en plus difficilement identifiables. Ces pouvoirs occultes qui font que l’existence, loin d’être une incessante et tenaillante question, devient une simple donnée.

Arendt nous a prévenus: le danger majeur de la modernité n’est plus le fanatisme mais l’indifférence devant la réalité. Cette indifférence est aujourd’hui radicalisée. La question du pourquoi ? est presque déplacée ! Le sens du miracle – la saisie immédiate de l’existence comme grâce – est rejeté hors du pensable. À la question «Qu’est-ce que l’être ?» se superpose cette autre question: «Comment cela fonctionne ?». Clôture ontologique engendrant une politique exclusive de la prévisibilité. Les gouvernements, les diplomaties, les armées (4), voire la médecine, s’organisent désormais selon des modèles de calculs, d’indices et de probabilités. De l’Ukraine à Gaza et au Moyen-Orient, la guerre s’algorithmise: ciblages automatisés, propagande informatisée, effacement médiatisé des distinctions entre représentation et destruction (5). C’est à peine si l’on se pose la question de l’être devant les sacs noirs en guise de linceuls s’alignant dans les morgues obscures. Le politique se dissout dans la gestion des flux et le réel disparaît dans la simulation.

N’est-il pas désormais urgent de rappeler, en lecteurs fidèles d’Augustin ou de Kierkegaard ou d’Arendt – qui insistent tant sur la dimension intérieure, existentielle, infinie de l’être humain et de l’existence – que l’être ne peut être réduit à sa mesure ? N’est-il pas urgent de reconnaître la profondeur, la subjectivité et l’infini de l’existence ? La raison instrumentale ne peut ni prévoir ni reproduire le «miracle de l’être» qui suppose un rapport incarné, vulnérable à ce qui advient. Redonner place au miracle, rouvrir l’espace d’une expérience qui échappe au contrôle, restaurer la possibilité de l’étonnement: c’est la tâche la plus urgente de la pensée.

 

Le miracle: un principe d’interruption

C’est dans ce contexte que le miracle, sous la plume d’Arendt, retrouve sa puissance. Ce n’est pas un événement surnaturel mais la possibilité d’une interruption. L’homme naît pour commencer, dit Arendt. Pouvoir d’initier qui devrait être le miracle de la politique. Idée paradoxale, il faut en convenir. Comment commencer quelque chose de neuf dans un monde qui calcule et anticipe nos actes et bientôt nos pensées ? L’algorithme promet la suppression de la contingence. Le politique n’ambitionne plus vraiment la justice et entretient la stabilité. La culture, ou ce qu’elle est devenue, ne cherche plus le sens difficile et rebelle, mais le flux facile et ininterrompu. Que serait donc le miracle dans ce contexte ? Ce serait le retour à l’incalculable. Des actes qui échappent aux modèles, des mots qui brisent les syntaxes normées et préfigurées des systèmes.

Les protestations écologiques, imprévues et discontinues, non violentes, ont parfois cette dimension. Quand le monde naturel nié s’effondre, le vivant redevient visible. La rationalité technocratique perçoit le climat, le chaos migratoire, les dérèglements sociaux comme des dysfonctionnements. Mais n’est-ce pas justement le rappel du caractère contingent de l’existence ? L’écologie – lorsqu’elle renonce pacifiquement à la tentation de la pure gestion – redevient pensée du monde. Phénoménologie du miracle, elle redécouvre, et nous le rappelle, que cela existe parce que le monde n’est pas notre œuvre.

En décrivant ce glissement vers la domination technique, Heidegger parlait d’un «oubli de l’être» (6). Le philosophe, si proche des nazis, aurait dû pourtant en tirer les conséquences politiques, car cet oubli est loin d’être neutre: il produit des formes nouvelles de pouvoir, fondées sur la synchronisation des consciences. Nouvelle idéologie totalisante. Orwell, de ce point de vue, fait figure de prophète. Le miracle consisterait alors à créer la dissonance en rappelant sans cesse que l’humain est irréductible à la donnée et que la vocation de la politique n’est pas de réguler. Le miracle, hors contexte métaphysique, est aussi à entendre dans le champ du politique. Car agir librement, c’est répondre à l’événement du monde au lieu de vouloir sans cesse le contraindre.

Le miracle serait le courage du choix d’exister autrement, celui du refus de n’être qu’une simple fonction. Le saut kierkegaardien devenu existentiel. Refuser la transparence imposée, ralentir dans un univers d’accélération, contester la fatalité technologique. Alors, dans ce monde de la calculabilité, l’acte libre serait déjà un miracle discret.

 

Le miracle et la responsabilité du monde commun

C’est Augustin qui permet de penser ce dernier déplacement. Si le monde est créé, il est recréé à chaque instant. Pensée qui, transposée à notre époque, désigne la tâche fondamentale qui est à accomplir: non produire davantage, mais préserver la possibilité du monde. Le réchauffement climatique, la destruction écologique, la dislocation des liens sociaux ne sont pas des crises techniques; ce sont les symptômes d’une rupture métaphysique. Nous ne nous pensons plus créatures du monde, nous nous croyons les fabricants du réel. Cette revendication de toute puissance se paie d’un effondrement du sens. Nous avons oublié notre dépendance. Nous avons oublié la gratitude. Et, avec elle, nous avons oublié la mesure du vivant.

Penser le miracle, aujourd’hui, c’est dénoncer et refuser la confusion entre création et fabrication. Ce n’est pas célébrer l’irrationnel; c’est défendre l’intransigeante réalité de ce qui ne se calcule pas: la parole, la promesse, la justice, la terre, l’autre. Le miracle n’est pas ce qui contredit la raison. Le miracle est ce qui lui échappe sans lui être étranger.


«Chaque personne est un commencement», écrit Arendt. Dans un temps obsédé par la fin – fin du monde, fin du travail, fin de la vérité, fin de la famille, etc. –, le miracle est la persistance du commencement, malgré tout. Mais aucun commencement n’est donné. Il exige un courage politique car il s’agit désormais de restaurer les conditions du commencement.

 

Le miracle: une catégorie politique et spirituelle de résistance

La tâche philosophique et politique contemporaine n’est plus de dénoncer cette clôture du monde. Elle est de croire en un projet consistant à rouvrir la possibilité d’un espace où quelque chose puisse survenir. Il ne s’agit plus de mettre au jour les mécanismes qui verrouillent le monde ou de dévoiler les formes de domination qui nous enferment dans un présent vécu comme privé d’alternative. Sauf à vouloir reconduire ce sentiment d’impuissance sans pouvoir le combattre.

Le philosophe, aujourd’hui, doit s’attacher à créer des concepts capables de faire exister d’autres manières de vivre et de penser. Pour le politique, il ne s’agit plus d’administrer l’existant, mais de rendre possible l’émergence de ce qui n’est pas donné d’avance. Le miracle est l’événement qui brise l’ordre des choses. Qui fait apparaître du nouveau qui ne peut être déduit de ce qui existait avant. Le miracle est cet événement où la vérité est surgissement. Le miracle est une catégorie politique et spirituelle de résistance.

Réunir les voix d’Heidegger, Kierkegaard, Augustin autour d’Hannah Arendt, c’est faire émerger une figure commune: celle du miracle comme résistance au nihilisme. Le nihilisme sous toutes ses formes actuelles, comme négation de la possibilité du neuf: idéologique, technologique, économique. Au contraire, le miracle réintroduit la dimension de la possibilité de l’impossible, parce qu’il est ouverture radicale sur et dans le monde. Cela suppose un espace public susceptible de l’accueillir. Or l’affaiblissement du politique dans nos sociétés technocratiques équivaut à un effacement du miraculeux, non au sens religieux – rappelons-le – mais au sens de la naissance du sens dans la pluralité. De ce point de vue, nos philosophes unissent leurs voix.

Le miracle n’est pas une exception à la rationalité, mais son fondement. Il préserve la dignité de l’homme en le restituant à la fécondité de l’être. «… Je suis de ceux qui crient que le miracle est possible tant qu’il y a des êtres pour penser et pour prier…»

 

Illustration: détail du Miracle du serpent d’airain (Agnolo Bronzino, vers 1542, chapelle d’Eleonora, Palazzo Vecchio, Florence).

(1) Cette citation provient de La Vie de l’esprit, le dernier ouvrage inachevé de Hannah Arendt, publié à titre posthume. Il est composé de deux parties publiées séparément: La Pensée et La Volonté (The Life of the Mind, 1. Thinking, 2. Willing, Harcourt Brace Jovanovich, 1977 et 1978; traduction par Lucienne Lotringer, PUF (Philosophie d’aujourd’hui), 1981, puis PUF (Quadrige), 2005 et 2013).

(2) Gabriel Marcel, préface de La vingt-cinquième heure, (Constantin Virgil Gheorghiu, traduction par Monique Saint-Côme, Plon (Feux croisés), 1949), p.VIII.

(3) Syntagmes relevés dans des articles à visée économique.

(4) Marie-des-Neiges Ruffo de Calabre interrogée par Claire Legros, «L’usage d’armes létales autonomes pilotées par IA est contraire aux principes d’une guerre juste», Le Monde, 27 mars 2026.

(5) La diffusion massive d’images de guerre brouille la distinction entre la réalité des destructions et leur représentation médiatique. Phénomène bien concret, matériel, la guerre tend à devenir un objet de mise en scène.

(6) «L’oubli de l’être» est une thèse historique et ontologique. L’Occident, selon le philosophe, a oublié la question du sens de l’être au profit de la maîtrise technique et du calcul.

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