La résurrection n’a pas lieu là où on l’attend, au seuil de Pâques (billet d’humeur pascale)
Nous cherchons aujourd’hui des issues nettes. Une fin maîtrisée à la souffrance. Une paix nette. Une justice rapide. Une solution qui mette fin au tragique. Nous voulons des réponses qui correspondent à nos attentes. Et pourtant, au matin de Pâques, rien ne se résout. D’où notre réflexion.
La dissolution
Comme l’a montré le philosophe et théologien Henry Corbin, la réalité spirituelle ne se laisse ni réduire à des concepts ni enfermer dans des certitudes institutionnelles, mais demande une imagination active et une lecture de l’expérience intérieure plutôt qu’une simple application de modèles préconçus.
Dans mon article précédent sur la théologie du Seuil (1), j’avais mis en avant une approche tissulaire de la foi, où chaque relation participait à un réseau vivant, toujours en circulation. Cette fois, je propose de regarder le processus à l’inverse, en m’attachant à une étape: la dissolution. Ce moment où l’on cesse de contrôler, où l’on cesse d’attendre une victoire immédiate, et où l’on entre dans un nouveau rapport au réel. C’est dans cette dissolution que la résurrection, paradoxalement, peut se manifester.
La résurrection commence ailleurs. Elle commence comme un acte de dissolution. Elle dissout nos attentes, nos projections, nos préconceptions sur ce qu’un Messie devrait faire, sur ce que la vie devrait permettre. Ceux qui attendaient un Messie glorieux, capable de mettre fin au mal et d’instaurer une paix sans reste, ont rencontré un agneau souffrant, un homme crucifié. La surprise n’était pas seulement dans la croix, mais dans la remise en cause radicale des attentes de ceux qui l’entouraient.
C’est cette dissolution qui ouvre un nouveau lieu de pensée, un nouveau rapport au réel. Un lieu où nous ne pouvons plus posséder, contrôler ou résoudre le monde comme nous le pensions. Ce n’est pas une consolation; c’est un déplacement du regard. Là seulement, la résurrection se manifeste: non pas dans la résolution des crises, mais dans la transformation de notre rapport à la vie, à l’autre, au réel.
Le passage
La résurrection n’est pas un résultat à saisir. Les verbes grecs utilisés pour parler de Jésus ressuscité le disent clairement:
ἀνίστημι (anistêmi), se lever, se mettre debout;
ἐγείρω (egeirô), se réveiller, être éveillé (2).
Il ne s’agit pas d’un état figé, mais d’un mouvement, d’un passage. Et ce mouvement se produit là où nos attentes s’effondrent. Là où plus rien ne peut être saisi, mais où la vie persiste malgré tout.
Si la résurrection commence par cette dissolution, elle ne promet pas la fin des massacres, des guerres au Moyen-Orient ou en Afrique, ni l’éradication des violences qui frappent les plus faibles. Elle ne nous dispense pas de voir l’ampleur du mal à l’échelle internationale, ni de mesurer notre impuissance à le résoudre. Pourtant, c’est précisément dans ce vide (là où nos certitudes s’effondrent) que la résurrection nous ouvre un chemin. Elle nous appelle à habiter un nouveau rapport au réel, où l’espérance ne dépend plus d’un succès visible ou d’une victoire politique, mais d’une transformation intérieure.
Non pas le monde mais notre manière d’y être
C’est pourquoi l’Évangile parle de «cœur nouveau» plutôt que de société nouvelle: la résurrection est d’abord microcosmique. Le règne de Dieu, basileia tôn ouranôn (3), ne désigne pas un royaume mesurable ni une paix immédiatement vérifiable sur la scène mondiale, mais une autorité de vie qui s’installe dans le cœur de ceux qui l’accueillent.
Cette autorité invisible est capable de continuer à semer des liens, à préserver le tissu humain, et à manifester l’espérance dans le quotidien. Même au milieu des crises et des injustices, c’est là, dans la fidélité à cet acte de présence invisible et non possédé, que le chrétien peut vivre la résurrection dès maintenant.
Nous voudrions que la résurrection répare le monde. Qu’elle mette fin au mal, qu’elle éclaire tout, qu’elle tranche enfin. Mais elle commence autrement. Elle commence par dissoudre ce que nous attendions d’elle. Non pour nous laisser dans le vide, mais pour nous faire entrer dans un rapport au réel que nous ne maîtrisons plus. Là seulement, quelque chose peut se relever — non pas le monde tel que nous l’avions imaginé, mais notre manière d’y être, notre manière d’aimer, de résister, de préserver ce qui est fragile et vivant.
C’est dans ce plêrôma (πλήρωμα) de la vie spirituelle, cher à Corbin, cet espace de plénitude invisible, que la résurrection se manifeste véritablement.
Illustration: détail de la Résurrection du Christ (Tintoret, Venise, 1579-1581, Scuola Grande di San Rocco).
(1) Tisser la foi dans un monde déchiré: la théologie du Seuil, Forum protestant, 6 mars 2026.
(2) Matthieu 28,6: «Il n’est pas ici; car il s’est levé (ἀνέστη – anestê) comme il l’avait dit. Venez, voyez le lieu où il reposait».
Jean 2,19: «Jésus leur répondit: « Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai »» (ἐγερῶ – egerô).
Luc 24,5-6: «Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, mais il s’est levé» (ἀνέστη – anestê).
(3) Matthieu 5,3: «Heureux les pauvres en esprit, car le règne des cieux leur appartient». En grec: Μακάριοι οἱ πτωχοὶ τῷ πνεύματι, ὅτι αὐτῶν ἐστιν ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν (basileia tôn ouranôn).
