"La commune angoisse de nos sorts tragiques": le cri du Golgotha - Forum protestant

« La commune angoisse de nos sorts tragiques »: le cri du Golgotha

«Cri, question angoissée, qui ne concerne pas seulement le Christ, mais l’humanité entière et chacun de nous face à la mort.» Avec «l’expérience de l’abandon de Dieu», Jésus «entre dans ce que l’homme redoute le plus profondément» et «assume la condition humaine jusque dans son point le plus obscur, là où la foi elle-même peut ou semble vaciller». Un moment que Yann Roullet (pasteur exécuté au Struthof en 1944) éclaire «avec une force particulière», refusant «toute interprétation qui atténuerait la radicalité du cri». Car ce cri «signifie que la relation peut subsister, même lorsque tout semble la contredire».

 

 

«Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte: Eli, Eli, lama sabachthani ? – c’est-à-dire: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?» (Matthieu 27,46).
«Nous n’agissons pas pour oublier la mort, mais pour vaincre la mort» (Yann Roullet) (1).

 

En forme d’avertissement

Ces quelques lignes se voudraient un modeste hommage à un pasteur méconnu, oublié, Yann Roullet. En même temps qu’un écho, tout aussi modeste, à l’idée décisive que le cri du Christ ne doit être en aucun cas atténué. Car il est le point culminant de la Passion. Là où certaines lectures cherchent à en réduire la portée – en convoquant spontanément le psaume 22 comme promesse implicite de victoire – Yann Roullet insiste au contraire à demeurer dans la nuit de cette parole. «La commune angoisse de nos sorts tragiques» s’inscrit au cœur de la révélation chrétienne. Le cri du Golgotha ne vient pas combler le silence de Dieu; il inscrit ce silence au cœur de notre relation à Dieu. Le cri du Christ est une révélation paradoxale: celle de Dieu qui, en Jésus-Christ, accepte d’éprouver jusque dans sa propre humanité ce que signifie, pour l’homme, l’absence de Dieu.

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À travers les siècles comme à travers nos courtes existences, il y a des paroles, si proches du cri, si irréductibles, qu’elles ne cessent de hanter nos consciences humaines. Parce qu’elles portent en elles une vérité que nul ne peut fuir. Tel le cri du Golgotha, selon les évangiles de Matthieu et de Marc (15,34): «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?». Parole irréductible que rien ne peut apaiser. Ni interprétation immédiate, ni lecture purement et sèchement doctrinale. Parole qui traverse les siècles, comme l’écho persistant d’une expérience limite: celle où l’homme, confronté à l’épreuve ultime, se découvre livré à l’énigme du silence de Dieu. On ne cesse d’interroger cette parole parce qu’elle constitue le fond commun de toute existence humaine: «la commune angoisse de nos sorts tragiques». Comment ce cri, qui n’est pas un simple moment de désespoir, symbolise le lieu d’une rencontre paradoxale entre Dieu et l’homme, au cœur même de l’abandon ?

 

Au cœur du drame: une parole qui assume l’abîme de la souffrance

Au point le plus sombre de la Passion, lorsque toute espérance humaine semble consumée dans la violence et l’abandon, alors s’élève la parole du Golgotha. Son intensité défie toute théologie rassurante. «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?» Question déchirante du Seigneur, expression d’une détresse qui atteint le fond même de l’être. Ni plainte ordinaire, ni aveu de souffrance. Il y a là quelque chose de plus radical qui se joue: l’expérience d’un monde où Dieu se tait, où le sens vacille et s’obscurcit, où toute relation semble se dérober. C’est toute la condition humaine qui affleure, dans ce qu’elle a de plus tragique: celle d’un abandon sans réponse. Celle d’une solitude qui ne trouve aucun écho. Une solitude sans recours; une nuit où toute présence semble retirée (2).

Cri, question angoissée, qui ne concerne pas seulement le Christ, mais l’humanité entière et chacun de nous face à la mort. Elle donne voix à ce que Yann Roullet appelle si simplement et si justement «la commune angoisse de nos sorts tragiques» (3). Angoisse fondamentale qui surgit lorsque l’existence se heurte à l’incompréhensible et que la question du pourquoi ? demeure sans réponse.

 

Une mémoire biblique transfigurée

Ce cri ne surgit pourtant pas du silence absolu de l’histoire, hors de toute mémoire. Il s’enracine dans la parole ancienne du premier verset du Psaume 22. Ce psaume qui s’ouvre sur une plainte déchirante (4) et qui déploie une dramaturgie spirituelle où le juste accablé interpelle Dieu dans une détresse qui semble sans issue. Mais ce qui dans le psaume relève encore de l’ordinaire expérience humaine du croyant, atteint ici une intensité sans précédent. Le Christ ne fait pas seulement écho à une tradition, il en accomplit la profondeur la plus vertigineuse. Au Golgotha, tout en s’inscrivant dans une tradition de prière, sa plainte devient totale, réalité vécue, incarnée dans une chair souffrante, exposée. Car elle ne se contente plus d’exprimer la souffrance; elle en assume la plus extrême dimension. Celle où Dieu lui-même semble absent. Le passage du psaume à la croix n’est pas simple répétition ou citation liturgique. C’est une transfiguration tragique. Le texte ancien s’accomplit dans une expérience vécue jusqu’à son terme, sans atténuation ni refuge. Certains voient dans cette référence, sous la forme d’une fidèle et incomplète reprise, une consolation implicite. Comme une résolution à l’énigme. Certes, le psaume s’achève dans la confiance. Mais rien, dans l’instant et le vertige du cri unique, ne laisse percevoir cette issue. Car le Christ ne se tient pas dans la résolution. Il habite pleinement, tragiquement, la fracture. Cette fracture où la foi ne supprime pas l’angoisse, mais la porte à son point extrême (5). Et cette fracture, parce qu’elle est habitée, rend ce cri, obsédant, solidaire de toutes les détresses humaines.

 

Une descente au cœur de l’angoisse humaine

Yann Roullet éclaire cette dimension avec une force particulière. Marqué par les épreuves historiques et par l’expérience du mal, il refuse toute interprétation qui atténuerait la radicalité du cri. Pour lui, ce moment constitue le sommet de la révélation chrétienne. Le Christ ne se contente pas de souffrir; il entre dans ce que l’homme redoute le plus profondément: l’expérience de l’abandon de Dieu. C’est une réalité vécue dans toute son intensité. Le Christ assume la condition humaine jusque dans son point le plus obscur, là où la foi elle-même peut ou semble vaciller (6).

Cette traversée n’est pas un échec. Elle est accomplissement. Car le salut ne consiste pas à éviter l’angoisse mais à la traverser. Le cri de Golgotha est le lieu où «la commune angoisse de nos sorts tragiques» n’est pas niée mais reconnue, assumée et habitée par Dieu lui-même. C’est le lieu de notre «destin d’homme». Oui, l’Écriture doit se lire aussi «comme notre histoire». Parce que le Christ rejoint l’homme au plus profond de sa condition tragique.

 

L’universalité du tragique

Dans la préface qu’il consacre à cette méditation, Daniel Rops (7) souligne la gravité, la profondeur de cette approche. Et reconnaît le caractère universel de ce cri. Ce moment de la vie du Christ est l’événement qui concerne toute conscience humaine confrontée au silence de Dieu. C’est la dimension dramatique de cette parole qui est mise en lumière. Dramatique, parce qu’elle n’édulcore rien, parce qu’elle ne dissimule pas l’angoisse, parce qu’il n’y a pas de réponse immédiate. Elle expose l’homme à la vérité nue de sa condition. Et c’est en cela qu’elle devient féconde: elle permet de reconnaître en Christ une présence qui ne se dérobe pas devant le tragique mais qui l’assume pleinement. Ainsi, «la commune angoisse de nos sorts tragiques» n’est plus une expérience isolée. Elle devient un lieu de communion. Le cri du Christ est une angoisse partagée, portée et assumée au cœur de la foi.

 

L’angoisse comme lieu de rencontre

De ces perspectives se dégage une unité profonde: le cri du Golgotha ne peut être compris qu’à partir de cette angoisse commune qui traverse l’existence humaine. Il ne la supprime pas. Il ne la résout pas. Mais il lui donne une place au cœur de la relation à Dieu. Car, dans ce cri, l’homme reconnaît sa propre voix. Il y retrouve ses interrogations, ses doutes et ses convictions, ses révoltes et ses silences. Il y découvre aussi l’inattendu: la possibilité que l’angoisse ne soit pas le dernier mot. Non qu’elle se serait dissipée, mais parce qu’elle est désormais habitée. 
Car, en prononçant ces mots, le Christ ne rompt pas la relation. «Mon Dieu.» Cette adresse est maintenue au cœur de l’abandon, et c’est en cela qu’elle est décisive. Elle signifie que la relation peut subsister, même lorsque tout semble la contredire. Elle ouvre un espace où la foi ne se confond plus avec la certitude, mais avec une fidélité éprouvée dans le tragique, «par-delà le grand passage obscur». Le silence de Dieu est intérieur au Christ lui-même. Et c’est là que s’accomplit l’identification du Christ à la condition humaine: Golgotha est l’expérience humaine la plus extrême assumée par le Fils.

 

Une pensée pour les temps tragiques

Par sa rigueur et son courage, la pensée de Yann Roullet s’impose. Parce qu’elle refuse les consolations faciles. Parce qu’elle prend au sérieux la dimension tragique de l’existence humaine. Elle est pour cela d’une grande actualité. Car la «commune angoisse de nos sorts tragiques» n’a pas disparu; elle hante toujours l’homme contemporain, confronté à tant de formes nouvelles d’incertitude et de souffrance, marqué par l’expérience historique de la violence et de l’absurde. Le cri du Golgotha ne clôt pas cette angoisse; elle lui donne un lieu, et, dans le maintien obstiné de nos adresses à Dieu, une fragile et tenace espérance.

«Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?» C’est là que se joue l’essentiel. Car il est des moments, dans l’existence humaine, où toute signification semble s’effondrer, où les repères se dissolvent, où l’homme se trouve confronté à une souffrance qui ne se laisse ni expliquer ni consoler. Dans ces moments, la question «pourquoi ?» ne reçoit pas de réponse. Elle demeure suspendue, comme un appel sans écho. Et c’est alors que l’expérience du Christ sur la croix cesse d’apparaître comme un isolé et lointain scandale: elle devient étrangement proche, presque familière.

Elle révèle que le cœur du christianisme ne se situe pas uniquement dans une échappée hors du tragique, mais aussi dans une plongée au plus profond de celui-ci.

 

 

(1) Yann Roullet, Le Maitron, Dictionnaire biographique Fusillés, guillotinés, exécutés, massacrés 1940-1944, 2006-2024.

(2) Cette parole du Christ n’est pas seulement un cri de souffrance; elle est une énigme théologique, un scandale pour la raison croyante, et, plus profondément encore, un miroir tendu à l’humanité tout entière. Elle concentre en elle ce que Yann Roullet appelle «la commune angoisse de nos sorts tragiques», c’est-à-dire cette expérience universelle où l’existence semble basculer dans l’absurde, où la souffrance paraît sans réponse, et où Dieu lui-même se tait.

(3) Yann Roullet, Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?, préface de Daniel Rops, Plon, 1950. Réédition numérique 2020. Le titre de cette communication est extrait de cet ouvrage. On pourra consulter: Brigitte Billaud, 1944: Yann Roullet, jeune pasteur et résistant, La commune de Mougon se souvient, Église protestante unie du Pays Niortais, 27 mai 2025. 

(4) Cette plainte initiale n’en constitue pas, on le sait, la parole ultime. Elle se transforme progressivement en une confession de confiance et en une louange.

(5) Ce qui frappe, dans cette parole, c’est précisément l’expérience qu’elle exprime: celle d’un abandon. Le Christ ne dit pas seulement qu’il souffre, ni même qu’il meurt. Il dit qu’il est abandonné. Et cet abandon ne vient pas des hommes (bien que ceux-ci l’aient rejeté) mais de Dieu lui-même. C’est ici que se noue le paradoxe central. Celui que la foi chrétienne confesse comme le Fils, uni au Père dans une communion indéfectible, éprouve néanmoins, dans son humanité, la distance infinie qui semble séparer l’homme de Dieu dans l’épreuve.

(6) «C’est pourquoi, parce qu’il s’agit de Jésus-Christ, et non pas de Jeanne d’Arc ou de Napoléon, adopter, en face de l’Écriture, une attitude d’historien, ne consistera pas à essayer de retracer des vies de Jésus ou de Moïse ou des prophètes à la manière de biographies. Être historien ici, ce sera lire l’Écriture comme notre histoire, car ce sera alors vraiment lire l’histoire de Dieu. Or, c’est de l’histoire de Dieu qu’il s’agit. Et nous serons ainsi doublement historien. Lire par exemple les évangiles de cette manière, ce sera les lire comme leurs auteurs les racontaient, c’est-à-dire, comme leur propre histoire et comme la nôtre. Tel est l’esprit dans lequel nous nous efforcerons de comprendre les paroles du Christ: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? telles qu’on les trouve dans l’Évangile selon saint Marc, chapitre XV/34» (Yann Roullet, Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?, op.cit., p.7). C’est nous qui soulignons.

(7) Dans sa préface, Daniel Rops retrace, dans un style sublime, le parcours de ce jeune pasteur résistant (ibid., pp.I-XIV).

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